Regards Octobre 1998 - La Planète

Etat de droit, Etat sauvage
Le double masque du Mexique

Par Danielle Bleitrach


Voir aussi Des inégalités croissantes

Laboratoire pour comprendre le contexte socio-politique des crises financières, le Mexique témoigne de l'importance de la démocratie comme mode de régulation face au marché et de la nécessité d'une nouvelle définition de cette démocratie.

En 1994, le Mexique s'intégre au grand marché nord-américain (ALENA). La révolte du Chiapas éclate, ensuite se déclenche la crise financière, c'est l'" effet tequila " pour tout un continent.

Il existe incontestablement un Etat de droit au Mexique. Aux mois de juillet et août se sont succédé des élections pour élire les gouverneurs des différents Etats et les édiles municipaux. Le vieux PRI reste le premier parti du Mexique, le PRD (centre gauche) perd du terrain et le seul rival sérieux du PRI est le PAN (droite) qui lui dispute le terrain du libéralisme. Les commentateurs s'accordent sur l'importance des caciques locaux aux dépens du débat d'idées. Le système politique pourtant corrompu paraît conserver toute son emprise sur la société.

 
L'importance des caciques locaux aux dépens du débat d'idées

Le 8 août, place du Zocalo à Mexico, le coeur de l'immense ville et celui du Mexique historique, l'atmosphère est celle d'un Hyde Park latino-indien. Une armée de garçonnets et de fillettes y manoeuvre au pas de l'oie, en uniforme. Des personnages de Walt Disney se font photographier avec les touristes. Au centre de la place, sous le drapeau, une centaine de Mexicains célèbrent le culte au soleil aztèque. Ce sont, pour la plupart, comme la grande prêtresse, des Blancs ou des métisses qui manifestent leur exigence d'un retour aux valeurs indiennes. Ils prennent la parole les uns après les autres pour vanter " la liberté intérieure ". Autour de la place, trois cents travailleurs de la Fonction publique défilent poing levé pour leurs salaires tandis que des paysans vêtus de tuniques blanches font une collecte en dénonçant l'armée qui les empêche de cultiver leurs champs en paix. En face, dans le palais national où réside le président de la République, les magnifiques fresques de Diego Rivera célèbrent " la lutte des classes " mais aussi le passé aztèque, l'histoire du Mexique entre Marx et Quetzalcóatl. C'est là une des originalités du Mexique, la référence officielle à la Révolution et, au-delà, à la réforme agraire comme fondement de la nation. Le Mexique s'affirme révolutionnaire et paysan alors même qu'il est le pays des inégalités sociales et que Mexico est la plus grande agglomération du monde.

Sous les fenêtres de la présidence, une dizaine de tentes sont dressées. Des pancartes écrites à la main proclament les droits des petits paysans spoliés par les caciques locaux. Une d'elle explique que des transporteurs routiers ont été arrêtés par la police et jetés sans jugement en prison. Ils sont accusés de trafic de drogue mais leurs familles affirment que les policiers ont caché eux-mêmes la drogue dans les camions pour couvrir les véritables trafiquants, leurs complices. Cinq personnes sont assises, elles portent un masque bleu sur la bouche, tout à coup l'une d'elle le fait tomber: elle et ses compagnons ont les lèvres cousues. C'est abominable. Nous ne sommes pas à Hyde Park mais dans le pays de toutes les violences avec celle qui les fonde toutes: la formidable inégalité sociale... Comme le signalait le 8 août 1998 un éditorial du grand journal mexicain La jornada: " plus qu'un Etat de droit, ce qui urge au Mexique est la création d'un Etat démocratique de droit, la différence n'est pas insignifiante. En elles se conjuguent et se réunissent des problèmes aussi graves que la guerre dans le Chiapas et le scandale de la Fobaproa."

90% des ruraux, 77,3% de la population urbaine et 80% de ceux qui résident dans la zone métropolitaine de Mexico, vivent dans des conditions de pauvreté et de pauvreté extrême. Les strates de pauvreté sont diverses au Mexique, ceux qui ont un emploi mais qui ne peuvent accéder au logement ou à la santé ou l'éducation, ceux qui n'ont pas d'emploi assuré, ceux qui vivent à la périphérie des grandes cités, dans l'insalubrité avec un accès rudimentaire à l'éducation primaire mais n'ont pas de revenus suffisants, etc. Mais les pauvres parmi les pauvres sont les Indiens et parmi eux ceux des Chiapas. Alors que sur la place centrale de Mexico, ce groupe de zélateurs du soleil revendique le métissage, à l'autre bout du pays, l'Indien est traité comme un sous homme.

 
Le Chiapas, une société avec une structure sociale du XVIe siècle

Au Chiapas, un Etat de droit n'a jamais existé. Le Chiapas est une société qui arrive au XXIe siècle avec une structure sociale du XVIe siècle. Le sous-développement n'est rien d'autre que l'impossibilité pour les pauvres de faire bouger leurs conditions d'exploitation. Au Chiapas a toujours été appliquée la loi de la jungle au profit des propriétaires fonciers, des caciques et au détriment en particulier de la popuation indigène. Le Chiapas est une terre riche, avec des ressources minières innombrables et un peuple pauvre, humilié. L'armée y est concentrée, elle agit aux côtés des hommes de main des propriétaires fonciers, brutalise, tue, viole les femmes, empêche les paysans de cultiver leurs terres et les condamne à la famine. Le regard désespéré de l'Indien et de ses enfants, minuscules vendeurs errants, dormant par terre dans des couvertures de coton, ivrognes murés dans la douleur, ce regard nous confronte à l'injustice la plus brutale, la plus totale. Face à ces opprimés lilliputiens, combien paraissent hors de proportion le déploiement militaire, les fusils mitrailleurs aux poings, les véhicules chargés d'hommes en uniforme, les hélicoptères dont le souffle détruit les champs de maïs. Pas de façade de droit ici comme à Mexico: les normes élémentaires de justice et de légitimité constitutionnelle, comme les municipalités libres, fondement des municipalités autonomes, sont remises en cause. L'autoritaire gouverneur Albores, dont l'investiture est d'une légalité douteuse, viole sans pudeur le droit alors même que le gouvernement parle de dialogue. Les bandes paramilitaires font la loi. Si l'on applique aux pauvres et singulièrement aux indigènes la loi de la jungle, c'est officiellement pour l'opinion publique nationale et internationale au nom d'un légalisme tatillon. Alors que le EZLN cherche un chemin vers la paix, celui-ci est saboté par les défenseurs d'un Etat dictatorial de droit. Ils s'apprêtent à disqualifier la consultation nationale proposée par les zapatistes sur les droits et cultures indigènes avec des arguments légalistes: rien dans les lois actuelles n'autoriserait un référendum de ce type, seules les instances gouvernementales peuvent organiser les consultations.

 
Le Fobaproa dit le " fobacloaque " ou du désordre intégral

Ce même samedi 8 août une manifestation d'environ 2 000 personnes venues d'un quartier de Mexico descend du monument à Juarez vers le Zocalo. Elle est organisée par Le Barzon qui regroupe des dizaines de milliers d'adhérents dans tout le Mexique et surtout dans la capitale. Il fédère les couches moyennes endettées auprès des banques. En 1994, la dévaluation avait augmenté brutalement les taux d'intérêt et les petits commerçants, artisans, ceux qui avaient acheté des logements ou des biens de consommation s'étaient tout à coup retrouvés dans l'impossibilité de faire face.

Cette manifestation a toutes les apparences d'un carnaval, ballons colorés, artistes, saltimbanques et grosses têtes représentant les hommes politiques du PRI, les riches bénéficiaires du scandale de la Fobaproa. La Fobaproa était à l'origine, après la privatisation du secteur bancaire et la crise financière, un fonds bancaire destiné à protéger l'épargne populaire en cas de faillite bancaire. Ce fonds, supervisé par la banque du Mexique, regroupait tout le secteur bancaire. En 1998, la Fobropoa a un passif de 552 000 millions de pesos (un dollar vaut 9 pesos en ce mois d'août 1998). Le gouvernement a proposé de reconvertir la dette accumulée par les banquiers en dette publique assumée par l'impôt de tous les Mexicains. Le PRD a rendu publique la liste des noms des entrepreneurs bénéficiaires par divers mécanismes du sauvetage bancaire (des gens proches du PRI et surtout les plus grosses fortunes du pays, voire du monde). Le PRI et le PAN ont accusé le PRD d'atteinte à la vie privée, de viol du secret bancaire et donc de tentative de fragiliser l'économie. La tempête boursière venue d'Asie et de Russie a été attribuée à la perte de confiance provoquée par la diffusion de la liste. Les mécanismes de régulation politiques et sociaux sont la part décidément irrationnelle de cette merveille de rationalité chiffrée que se veut l'économie libérale. Dans le cas de la Fobaproa, l'image a été celle d'un désordre intégral. Des normes inégalitaires, qu'il urge pour le moins d'actualiser comme la loi du secret bancaire, ont été alors agitées pour éviter que le " Fobacloaque " arrive à se découvrir. Que vaut le secret bancaire s'il doit recouvrir la spoliation de toute la nation ? En secret avant la guerre au Chiapas, en secret se maintient la Fobaproa. Que vaut la question de la citoyenneté dans un tel contexte ?

 
Un Etat de droit qui sert à légaliser l'anti-démocratie

L'affaire de la Fobaproa, comme d'ailleurs la guerre au Chiapas, va bien au-delà de l'événement et témoigne de la fragilisation de la société mexicaine. Sous l'Etat de droit, prospère et ne cesse d'embellir un Etat sauvage. Les lois sont inadaptées ou fabriquées pour le seul bénéfice de quelques-uns, ou appliqués par le fer et le feu, et ce mensonger Etat de droit sert seulement à légaliser l'antidémocratie. Pour beaucoup, il devient préférable d'oublier le droit que de vivre dans un pays de lois injustes, dictatoriales ou élitistes. Le système électoral, même sans recourir à la fraude, voire à l'assassinat politique, est impuissant à définir une alternative politique, il ne sert qu'à traduire l'opposition entre ceux qui veulent un Etat de droit à n'importe quel prix et ceux pour qui ce droit n'a plus de sens.

 

 


Des inégalités croissantes


Depuis 1984, la différence entre les revenus de 10% des plus pauvres et 10% des plus riches a crû de 19,29% en 1994 à 28% aujourd'hui. La concentration de la richesse dans tout le Mexique va en augmentant. En 1984, 80% des Mexicains détenaient 50,5% de la richesse nationale. Aujourd'hui, ils ne détiennent plus que 45% et leurs revenus ont décru de 5%. Les chiffres de l'Institut national des statistiques géographiques et informatiques montrent que cette polarisation des revenus a eu lieu parce qu'un tiers de la population est passée en quinze ans de la classe moyenne à la pauvreté. Selon les chiffres du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et le Secrétariat national de développement social le nombre de Mexicains en état d'extrême pauvreté a crû de 84% en onze ans. De 13 à 24 millions. Les pauvres, qui représentaient il y a quelques années 35% de la population, en forment aujourd'hui quasiment la moitié, soit 49 millions des Mexicains (40 millions.en 1995). Les plus riches, qui détiennent l'équivalent de 9% du PIB du pays, sont 25 000, certains figurent parmi les plus grandes fortunes mondiales.

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