Regards Octobre 1998 - Points de vue

Quelle agriculture - et quelle société - voulons-nous ?

Par René Riesel*


Quelle est l'utilité sociale des OGM ? Ni les consommateurs, ni les paysans ni la société dans son ensemble n'ont aujourd'hui besoin de plantes génétiquement modifiées. Les seuls à y trouver quelque intérêt immédiat ou à moyen terme se trouvent du côté des firmes transnationales qui investissent dans la concentration industrielle du génie génétique. C'est un abus de langage de présenter n'importe quelle application de la recherche comme un progrès indiscutable dès lors qu'elle satisfait aux impératifs économiques des laboratoires ou des centres de recherche, le plus souvent privés, qui l'ont financée.

L'agriculture française et européenne est à un tournant. Dans les négociations portant sur la prochaine réforme de la politique agricole commune, le ministre de l'Agriculture prône une réorientation basée sur la valorisation des véritables richesses de l'agriculture européenne: productions identifiées de qualité, à bonne valeur ajoutée, et non plus production en masse de " commodités " et de matières premières destinées au " marché mondial ". De plusieurs côtés, semble se dessiner une volonté de faire marquer le pas à l'agriculture productiviste dont la prétendue performance économique se mesure au volume des soutiens publics qu'elle parvient à capter. Or, c'est exclusivement au secours de ce mode de développement que volerait l'introduction des OGM dans l'agriculture. L'écrasante majorité des OGM dont les firmes semencières demandent l'autorisation ne vise d'ailleurs que l'obtention de meilleurs rendements et de gains de productivité, même lorsque cet objectif quantitatif n'est pas clairement énoncé. Dans aucun cas, on n'a voulu améliorer les qualités nutritionnelles, diététiques ou aboutir à des qualités profitables pour la filière dans son ensemble ou pour les consommateurs.

Aussi, ce n'est pas par hasard si le maïs se trouve en première ligne parmi les plantes génétiquement modifiées. Plante emblématique de l'agriculture industrielle, le maïs a été la première plante à organiser la dépendance des paysans vis à vis des firmes semencières, la " stérilité " du grain hybride les empêchant de semer à partir de leur propre récolte et les obligeant à racheter chaque année la semence. Les OGM marqueraient une évolution irréversible dans cette voie. Ce sera désormais à l'acquisition d'un kit de culture que les agriculteurs seraient soumis: la semence résistante à tel pesticide et le pesticide correspondant, commercialisé par la même firme. A cette perte d'autonomie sur le choix des approvisionnements répondrait inéluctablement une perte d'autonomie des gestes culturaux, une perte d'initiative, la réduction à une simple fonction d'exécutant d'un des derniers métiers à plusieurs dimensions.

L'industrialisation ultime, à tout le moins l'artificialisation des pratiques agricoles, entraînée par l'introduction puis la généralisation des OGM, est contraire à la conception de l'agriculture que défend la Confédération paysanne et condamnerait à court terme l'ensemble des agricultures paysannes dans le monde. Cela renvoie aux tendances lourdes de la société techno-industrielle, à la perte de pouvoir réel des salariés et des citoyens sur leurs conditions d'existence.

La Confédération paysanne demande l'application immédiate d'un moratoire sur la commercialisation et la mise en culture des OGM. Un tel moratoire impliquant la poursuite des recherches hors monopole des firmes privées mais avec leur implication financière. L'objectif serait d'établir en prenant le temps nécessaire, OGM par OGM, son innocuité pour la santé et l'environnement mais aussi son utilité sociale si elle existe. Les questions posées, bien au-delà de l'agriculture, par le génie génétique, sont trop graves pour être laissées aux spécialistes de la recherche et de la décision. C'est aussi le sens que prend notre demande réitérée d'un moratoire.n R. S.

 


* Secrétaire national de la Confédération paysanne.

retour