Regards Octobre 1998 - Les Idées

Polémique autour de Bourdieu
Citoyens, savants, politiques,unissez-vous!

Par Patrice Cohen-Seat


L'intérêt de la polémique autour de Pierre Bourdieu est la mise en lumière des articulations entre la connaissance, le mouvement social et la politique. Ces trois pôles ont jusqu'ici présenté des tendances à la fusion ou à la séparation. L'une des formes de cette séparation oppose les élites au peuple. Elle tient à la confusion organisée entre savoirs et pouvoirs. Elle sert à justifier l'éloignement entre la société et l'Etat.

Le débat dont Pierre Bourdieu est le centre n'a rien, malgré la violence et parfois l'outrance des arguments, d'une polémique sans enjeu. Sa toile de fond n'est autre que la critique aiguë d'une société très critiquable. Car la cible de Bourdieu est cette société où de prodigieux "progrès" s'accompagnent, dans une sorte d'indifférence sociale, d'une accumulation écrasante de souffrances, où une économie à courte vue " identifie tacitement l'efficacité à la rentabilité financière " en oubliant tous les " coûts sociaux ", où les fortunes explosent au même rythme que la misère, et où des élites épargnées participent directement d'un ordre inacceptable ou semblent s'y résigner peu ou prou. Comment ne se lèverait pas chez l'auteur de la Misère du monde, plus encore qu'en quiconque, ce qu'il appelle une " fureur légitime " ?

Et que lui reproche-t-on sinon d'être porteur de cette fureur-là ? Une fureur qui, sans confondre les cibles, dénonce " à gauche " - parce que c'est de la gauche seule que peut venir un sursaut - les reniements, les hésitations, les paresses, les compromis, les faux-fuyants; qui s'en prend aux bénéfices personnels, aux positions de pouvoir, aux réseaux de connivence, aux masques, aux non-dit dont l'ensemble soutient un insupportable système. Bourdieu est "furieux". Il tape sur la table. Même s'il doit blesser, s'en prendre ou porter tort à ceux qui sont, ou qui se croient, dans le même camp que lui. Il y met tout son poids, "transgressant des lignes qu'il s'était interdit de transgresser", investissant toute l'autorité et le prestige que lui donnent son oeuvre, son engagement, son rôle singulier dans les mouvements sociaux depuis 1995, donc dans la victoire de la gauche en 1997. N'est-ce pas même pour lui une question de principe, nécessaire contrepartie de sa radicalité critique: mettre tous ses moyens dans la balance, s'exposer personnellement ?

Du coup a-t-il quasiment tout le monde sur le dos (ce qui ne va pas sans susciter dans son " camp ", en plus, quelques réactions d'assiégés). Ses adversaires "naturels", évidemment; mais surtout tous ceux qui, l'ayant cru de leur côté, se sentent trahis et pris à revers. S'y mêlent manifestement d'anciennes rancoeurs, des jalousies cachées, quelques règlements de comptes universitaires. A ce qui est ressenti comme outrance de sa part répondent alors des accusations outrancières visant l'oeuvre, le citoyen, l'homme lui-même. Mais ces excès ne se retournent-ils pas contre leurs auteurs ? Une telle vindicte contre un homme si longtemps encensé, si reconnu naguère par ceux-là qui le vilipendent aujourd'hui, si couvert de titres, d'honneurs et de considération, n'oblige-t-elle pas à braquer le projecteur sur lui et offrir à ses propos une caisse de résonance inespérée ?

Et puis, la violence même des réactions ne conduit-elle pas irrésistiblement à se dire "qu'il n'y a que la vérité qui blesse" ? Non pas, comme on lui reproche de le penser, que Bourdieu ait raison en tout et contre tous. Mais il pointe une réalité incontournable, plaie vive aux flans de ceux qu'il vise: ceux qui disposent d'une parcelle de pouvoir - et c'est le cas notamment de tous ceux qui se font entendre, y compris pour le critiquer en retour - ont chacun à leur façon une part de responsabilité dans l'intolérable état de la société et de la politique, des idées et des projets: à commencer par les politiques, les journalistes, les intellectuels. Que cette (d)énonciation puisse être ressentie comme injuste et méprisante, et son auteur comme un "imprécateur" "sûr de lui et dominateur" n'enlève rien au fait qu'elle contient une part irréductible de vérité. Personne, à bien y réfléchir, ne sort indemne de cette interpellation. C'est pour cela qu'elle est légitime. Et c'est pour cela qu'elle fait mal.

Si tel était en l'occurrence le seul apport de Bourdieu, il faudrait déjà en faire son profit. Chacun peut trouver trop acerbe, voire injuste, le trait qui le vise. Chacun, à gauche, peut arguer de ses bonnes intentions, de ses efforts, des difficultés et des contraintes. Reste que, face à un état inacceptable des choses, une souffrance sociale qui ne voit pas d'issue, Bourdieu assume, avec les moyens qu'il a, cette fonction politique que l'histoire a donnée dans notre pays aux "intellectuels": dénoncer, quand il se produit, le creusement d'un écart intolérable entre les aspirations ou les exigences de la société, et les "projets" politiques; révéler le divorce croissant entre le peuple et les "élites". Or nous sommes bien dans une telle phase critique où le pays ne se reconnaît plus dans ses représentants, où la politique fait défaut à sa mission première: dessiner un avenir souhaitable, et en définir les chemins. Il faut donc faire bouger les lignes, accomplir les ruptures nécessaires, sortir des limites d'une épure dans laquelle aucune solution n'est possible, accepter les remises en cause dans la pensée et dans l'action. Bourdieu n'est pas le seul à intervenir dans le champ de cette indispensable médiation. Mais son autorité concentre sur lui l'attention et le met au centre des polémiques qui agitent toujours dans ces cas les milieux intellectuels.

 
L'intellectuel dominant/dominé mais assumant la fonction critique d'un contre-pouvoir

Et comme toujours aussi resurgit à cette occasion le grand débat sur la fonction des intellectuels, sur le rapport entre eux et la politique, entre eux et le "mouvement social" (le mot est plus nouveau que la réalité qu'il exprime), et finalement entre connaissances et politique. Bourdieu propose une thèse."Pourquoi, dit-il en 1996 à Athènes devant la Confédération générale des travailleurs grecs, est-on passé de l'intellectuel engagé à l'intellectuel "dégagé" ? En partie parce que les intellectuels sont détenteurs d'un capital culturel et que, même s'ils sont dominés parmi les dominants, ils font partie des dominants. C'est un des fondements de leur ambivalence, de leur engagement mitigé dans les luttes. Ils participent confusément de cette idéologie de la compétence" (1). Mais, quelques jours plus tard, à Paris, lors de la séance inaugurale des Etats généraux du mouvement social, il affirmait la nécessité d'un "dispositif de recherche collectif, in terdisciplinaire et international, associant des chercheurs, des militants, des représentants des militants, etc.", les chercheurs pouvant "participer de manière particulièrement efficace, parce que c'est leur métier, à des groupes de travail et de réflexion, en association avec des gens qui sont dans le mouvement". Propos dont le sens apparaît clairement si on le rapproche d'une des idées fortes exprimées par Bourdieu à la gare de Lyon lors des grèves de 1995: "Je pense en effet qu'on ne peut combattre efficacement la technocratie, nationale et internationale, qu'en l'affrontant sur son terrain privilégié, celui de la science, économique notamment, et en opposant à la connaissance abstraite et mutilée dont elle se prévaut, une connaissance plus respectueuse des hommes et des réalités auxquelles ils sont confrontés."

Au fond, Bourdieu poursuit, dans le contexte changé des mouvements sociaux qui caractérisent la période actuelle, la réflexion qui l'avait amené en 1992 (2) à défendre " la possibilité et la nécessité de l'intellectuel critique, et critique d'abord, de la doxa intellectuelle que sécrètent les doxosophes. Il n'y a pas de véritable démocratie, ajoutait-il, sans contre-pouvoir critique. L'intellectuel en est un, et de première grandeur". Et il affirmait souhaiter "que les écrivains, les artistes, les philosophes et les savants se fassent entendre directement dans tous les domaines de la vie publique où ils sont compétents. Je crois que tout le monde aurait beaucoup à gagner à ce que la logique de la vie intellectuelle, celle de l'argumentation et de la réfutation, s'étende à la vie publique.(...) Il serait bon que les "créateurs" puissent remplir leur fonction de service public et parfois de salut public".

Bourdieu avance donc trois idées.1. Bien qu'il soit ambivalent, parce que dominant/ dominé, l'intellectuel peut et doit assumer une fonction critique qui constitue un contre-pouvoir indispensable à la démocratie.2. Il doit intervenir dans la vie publique, à raison de sa compétence et pour y faire valoir, contre la logique politique, celle de la rigueur scientifique.3. Il doit s'associer au mouvement social pour y apporter, dans son domaine de compétence, des connaissances permettant de combattre " l'impérialisme néo- libéral " sur le terrain stratégique des connaissances. Dire qu'il y aurait chez lui la tentation d'une alliance " mouvement social " - intellectuels destinée à se substituer aux forces politiques relève donc de la caricature (3). On peut considérer en revanche que sa recherche des conditions d'un rapport nouveau "d'association" entre "chercheurs" et "mouvement social", pointant une séparation problématique, incite à s'interroger également sur leurs rapports respectifs à la politique. Ne faut-il pas dépasser là aussi une représentation qui envisagerait ces rapports sur le mode de la séparation, voire de l'opposition ? C'est sur ce point précis que l'on est tenté d'engager le débat avec Pierre Bourdieu.

Partons du point d'accord: "mouvement social et connaissances" sont inséparables. On ne peut considérer en effet que le "mouvement social" serait le lieu d'expression de besoins ou d'exigences auxquelles les réponses seraient élaborées ailleurs, dans une sphère du savoir, ou du pouvoir. L'exigence se réduit au rêve, si elle n'est pas sous-tendue par la représentation des conditions de sa possibilité; ou à une pure revendication si elle ne s'articule à d'autres comme aux enjeux de société plus généraux: sectoriels, régionaux, nationaux, voire internationaux. Il n'y a donc pas de "mouvement social" sans connaissances. Mais l'inverse est aussi vrai. Car il n'y a pas de "connaissance" dans l'absolu. Connaître implique de chercher, et personne ne cherche au hasard, ni sans raisons. La connaissance, au moins si l'on entend ici celle qui concerne la société et son mouvement, est inséparable de ce mouvement lui-même. Et celle qui vise à la transformation progressiste de la société est donc indissociable du "mouvement social" dont elle constitue d'ailleurs une des dimensions.

 
Intellectuel et vie publique: rigueur scientifique contre logique politique

Connaissance et " mouvement social " s'impliquent donc mutuellement. Mais, comme le laisse entendre Bourdieu, un rapport productif ne se crée pas spontanément entre la démarche de connaissance (qui est, par profession, celle des intellectuels (4)), et celle de la revendication et de l'action. Aussi, la constitution de lieux où "chercheurs" et "acteurs" peuvent croiser leurs démarches représente-t-elle un enjeu proprement politique. Car séparation ou fusion stérilisent le mouvement social et neutralisent les intellectuels, soit en les opposant dans les figures de l'ouvriérisme et du mandarinat; soit en les confondant dans les illusions de la science prolétarienne ou de l'intellectuel ouvrier.

Secundo: pourrait-on davantage envisager séparément "mouvement social" et politique ? On a longtemps vécu sur l'idée que le sujet de la lutte des classes était une classe sociale homogène, en constant accroissement. Et que ses luttes de plus en plus puissantes devaient "fatalement" déboucher un jour sur la conquête du pouvoir politique considérée comme la clef de tout. Il n'y avait pas alors besoin de politique, encore moins de démocratie. Il y avait les "positions de classe", supposées se déduire évidemment des intérêts de la classe ouvrière; et la stratégie de "son" parti. Luttes et politique étaient donc dans deux sphères disjointes.

Mais outre que cette représentation de la révolution et de ses acteurs a été démentie par l'Histoire, la diversification des formes d'exploitation, de domination et d'aliénation capitalistes qui marque notre époque appelle une égale diversité des luttes, de leurs formes et de leurs contenus. Dans l'entreprise, naturellement, mais aussi dans tous les domaines, sur toutes les questions et pour toutes les catégories affectées par la logique exacerbée du capitalisme en crise: luttes de jeunes, féministes, antiracistes, écologistes, éthiques, luttes pour le logement, la santé, la culture, luttes pour la paix, la démocratie, l'égalité, la dignité humaine, etc., luttes à l'échelle nationale et internationale. Toutes deviennent des éléments essentiels de contestation de la domination du capital, contribuant chacune à sa façon à ouvrir un chemin vers une société d'émancipation humaine.

Ces luttes ne peuvent donc plus être comprises comme l'antichambre de la domination d'une classe homogène qui imposerait le jour venu sa suprématie politique en confiant à une "avant-garde" le pouvoir d'Etat. Mais elles ne peuvent se développer sans un lien étroit avec le politique dont dépend pour une part importante les conditions de leurs succès. Et elles ne sauraient non plus se développer et faire reculer la logique et les dominations capitalistes sans s'articuler les unes aux autres, sans converger dans un processus de transformation sociale prenant progressivement conscience de lui-même, donc la dimension d'un projet politique. Il s'agit donc de penser le rapport au politique non pas d'une classe, mais, dans la lutte contre "l'impérialisme néo-libéral", d'un "mouvement social", entendu comme les formes d'expression et de mobilisation des forces qui, dans la société, aspirent de façons diverses et éventuellement contradictoires au progrès social et à la libération humaine.

"Mouvement social" et politique deviennent alors les clefs articulées d'un processus en permanent développement qui doit permettre de faire reculer les pouvoirs du capital dans une société et un mouvement durablement - à tout le moins - traversé de contradictions et de conflits. Plutôt que de parler de "débouché politique du mouvement social", ce qui traduit une conception encore séparée des luttes et de la politique, ne faut-il pas alors chercher à inventer entre elles de nouveaux rapports ? Ni séparation mutuellement stérilisante (c'est le danger actuel, que traduit si fortement la "crise" du politique). Ni fusion dont on sait la dérive soit vers la domination du politique et l'instrumentalisation des luttes (la fameuse "courroie de transmission"), soit vers la domination du "mouvement social" et les illusions de type anarcho-syndicaliste.

Tertio: la même nécessité d'une articulation neuve ne se retrouve-t-elle pas entre politique et connaissances ? Qu'il s'agisse de gérer les intérêts de "l'impérialisme néo-libéral" ou de les contester, la politique exige en effet une représentation de l'état de choses existant et de son mouvement, des problèmes et des enjeux, d'un avenir souhaitable et des chemins qui peuvent y conduire. Rien de tout cela ne peut se faire sans connaissances, idées, concepts, analyses, théories. Mais la démarche de connaissance n'est pas celle de l'action politique. La première obéit (en principe), comme Pierre Bourdieu le dit, à la logique de la rationalité et de la libre argumentation et réfutation; l'autre est dominée par celle de l'affrontement des intérêts et de la recherche du (ou de) pouvoir (s). Politique et connaissances sont donc dans une relation de tension instable. L'histoire montre qu'elle bascule soit du côté de la fusion: l'intellectuel se fait alors "clerc" au service de la politique, ce qu'ont pu signifier des mots ou expressions tels que "scribes", "technocrates", voire "compagnons de route"; soit du côté de la séparation, et l'on retrouve alors les deux formes du "silence des intellectuels", ou de "l'intellectuel critique", voire imprécateur.

Ne peut-on dire finalement que les articulations qui se forment respectivement entre ces trois pôles (connaissance, "mouvement social", politique) dessinent les contours d'un certain type d'espace public ? La période historique dont nous sortons est marquée par des tendances à la séparation entre ces pôles et/ou à la fusion dont on a évoqué certaines figures. L'une des plus prégnantes, opposant les "élites" (conservatrices ou progressistes) au " peuple ", tient à la confusion organisée et entretenue entre savoirs et pouvoirs. C'est elle, comme le souligne Pierre Bourdieu, qui donne aux intellectuels, envisagés comme catégorie, l'ambivalence dominants/dominés. Mais elle fait aussi office de justification à la séparation entre la société et l'Etat, et sert de rempart entre le peuple et les pouvoirs. Ainsi l'espace public est-il encore placé sous le signe de la délégation. Cela participe de " l'idéologie de la compétence ".

 
L'" association " entre " chercheurs " et " mouvement social " et leurs rapports respectifs à la politique

L'explosion des savoirs et leur irrigation dans toute la société, l'entrelacement croissant du travail matériel et intellectuel, l'élévation historique du niveau social de formation et d'information rendent cette séparation chaque jour plus obsolète et insupportable. Ainsi, monte l'exigence d'une transformation de l'espace public, marquée par les progrès de la participation: des pratiques sociales au mouvement de la connaissance et des savoirs aux luttes, mais aussi, dans les deux sens, du "mouvement social" et de la connaissance à la politique. En ce sens, l'interpellation de Pierre Bourdieu est également productive. Ceux qui l'accusent de vouloir refaire le coup d'une "politique scientifique" expriment en fait leur horreur de voir "le peuple" se mêler de ce qui ne le regarde pas. L'enjeu est capital: il s'agit non pas d'opposer des "contre-experts" aux "experts" et d'ériger Bourdieu ou qui que ce soit en sauveur (savant) suprême, mais de créer les conditions pour que le peuple progresse dans son appropriation de la politique et, par conséquent, dans la maîtrise des savoirs qu'elle implique.

Cela incite non seulement à travailler à de nouveaux rapports entre intellectuels et " mouvement social ", mais également à inventer une façon nouvelle de faire de la politique. Ces deux questions, sans se confondre, ne sont-elles pas inséparables ?

 


François Chesnais, professeur à Paris-XIII-Villetaneuse, spécialiste d'économie industrielle et d'économie de l'innovation technologique, a écrit un livre deux fois réédité, la Mondialisation du capital (Syros).Membre de l'Observatoire de la mondialisation, il vient de cosigner chez L'esprit frappeur, l'Ami-Dracula.

Alain Minc, co-auteur du rapport Nora-Minc, est conseil en entreprises.Il a publié en mars dernier un livre fort décrié, la Mondialisation heureuse, au moment où les éditeurs pariaient massivement sur l'hypothèse inverse.Alain Minc vient de signer Au nom de la loi, sur le pouvoir des juges et sa vision de la régulation judiciaire.

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