Regards Octobre 1998 - L'Evénement

Mois de la science
Une nouvelle arme dans la guerre économique

Par Jean-Claude Oliva


Pierre Pagesse *
Voir aussi Portrait de groupe , Ils l'ont dit...

Pour éviter la domination des multinationales américaines, il faudrait laisser les coudées franches aux entreprises européennes, plaide un de leur dirigeant. Un moindre mal ?

L'introduction des OGM n'est-elle pas le départ d'une nouvelle "guerre économique" avec les USA ? Pierre Pagesse: Avec l'essor prodigieux des sciences de la vie, l'agriculture bascule dans une " économie mondiale de la connaissance " où l'innovation et la capacité de protéger cette innovation par le brevet deviennent les clés du partage de la valeur ajoutée. C'est pour l'agriculture, depuis toujours habituée à des pratiques de partage, presque une révolution culturelle. Qu'est-ce qui a changé ? D'abord la puissance inégalée des avancées que permettent les nouvelles sciences de la vie. Ensuite, c'est la reconnaissance récente (1994) du caractère brevetable des inventions biotechnologiques, autrement dit du vivant. Pour mettre au point une plante transgénique, il faut désormais détenir ou avoir accès à une dizaine de brevets. Les Américains l'ont bien compris en faisant des biotechnologies modernes l'arme scientifique de leur volonté hégémonique sur l'agriculture mondiale. Pour l'Europe, il ne s'agit pas seulement d'un défi d'innovation mais aussi d'indépendance. En cela, oui, une nouvelle guerre se prépare...

 
Ces technologies ne renforcent-elles pas une conception productiviste de l'agriculture dont chacun perçoit les limites (stocks, quotas, gel de terres) ?

 
P. P.: L'enjeu n'est pas tant la productivité que la compétitivité. Au moment où la nouvelle politique agricole commune affiche clairement son objectif de mettre les prix européens au niveau du marché mondial, on ne va pas interdire aux agriculteurs le bénéfice de technologies qui leur permettront de rester compétitifs par rapport à leurs principaux concurrents. Les biotechnologies inaugurent une nouvelle segmentation des marchés, d'un côté des produits à forte valeur ajoutée répondant à de nouveaux besoins industriels, de l'autre des commodités, des produits de masse. L'Europe doit être offensive sur les deux terrains.

 
Cette " révolution " ne risque-t-elle pas de se faire au profit exclusif des firmes agro-chimiques et en particulier des semenciers ?

 
P. P.: L'intérêt des grands groupes agro-chimiques comme Monsanto ou Dupont de Nemours pour les sciences de la vie provient de la prise de conscience du fantastique potentiel de ce champ des connaissances. C'est parce que les biotechnologies vont en partie se substituer à la chimie que ces groupes ont opéré un virage stratégique en matière de recherche-développement. Ils prennent aussi le contrôle des entreprises semencières afin de détenir les meilleurs fonds génétiques, vecteurs indispensables de ces nouvelles technologies. Dès lors, le risque est de voir quelques oligopoles faire la loi sur le marché mondial. Limiter ce risque, c'est précisément encourager les entreprises européennes, qu'elles soient semencières comme Limagrain ou agro-chimiques comme Rhône-Poulenc ou AgrEvo. L'Union européenne doit être vigilante: si le principe de précaution s'impose légitimement en matière d'OGM, tout retard d'autorisation (de recherche ou de commercialisation) contribuerait à accroître les risques de dépendance vis à vis des multinationales étrangères.

 
Les choix opérés jusqu'à présent en matière d'OGM ne visent-ils pas à promouvoir exclusivement ce qui est le plus rentable ?

 
P. P.: L'idéal aurait été bien sûr de proposer une application directement bénéfique pour le consommateur. Encore que la tolérance aux herbicides réponde à un intérêt collectif pour la société: celui de la défense de l'environnement. Et il n'est pas scandaleux que des entreprises recherchent un premier retour sur investissement dans un domaine en plein essor et qui mobilise des moyens de recherche considérables. Mais, à l'évidence, ce sont les innovations de " deuxième génération " (toutes les nouvelles qualités, agro-alimentaires ou non alimentaires) qui apporteront le plus de valeur ajoutée. Ce sont elles aussi qui profiteront le plus au consommateur. Dans le même ordre d'idées, les entreprises de biotechnologies se polarisent légitimement sur les marchés solvables. Pour autant, le progrès finit toujours par se diffuser à l'échelle mondiale. La tolérance à la sécheresse, par exemple, est un axe de recherche chez Biogemma, la filiale de recherche de Limagrain. Autant il serait malhonnête de dire que nos chercheurs travaillent pour les pays du Sud, autant il est clair que leurs travaux contribueront directement au progrès des connaissances.

 
Et l'exemple des gènes de résistance aux antibiotiques ?

 
P. P.: Récemment encore, le rapport du député Jean-Yves Le Déaut parlait d'un risque " infinitésimal ". Mais l'opinion publique a exprimé des doutes, notamment lors de la Conférence des Citoyens. Du coup, en Europe, les chercheurs devront revoir leur copie et trouver de nouvelles solutions. Au bas mot, cela veut dire cinq années de recherches supplémentaires ! Dans la mesure où, aux Etats-Unis, les résistances aux antibiotiques ne sont pas remises en cause, l'écart pourrait se creuser encore avec l'Europe. Il ne s'agit pas de nier le principe de précaution et l'indispensable écoute de l'opinion publique mais avoir pleinement conscience de ce risque économique.n

 


* Président du groupe Limagrain depuis 1992, il est agriculteur (céréalier).

retour

 


Portrait de groupe


La société mère, la coopérative Limagrain, regroupe 600 agriculteurs adhérents dans la plaine de Limagne (Auvergne). Le groupe comprend plusieurs branches qui correspondent aux semences de grandes cultures, aux semences à destinations potagères et florales, à l'agro-alimentaire et à la santé. Dans son métier de base, les semences, le groupe Limagrain occupe la 3e place mondiale et la première en Europe.n

retour

 


Ils l'ont dit...


" La brevetabilité du vivant veut abolir la pratique immémoriale des paysans reproduisant leur propre semence au profit des actionnaires des multinationales de la pharmacie et de la chimie." René Riesel, secrétaire national de la Confédération Paysanne.

"Pourquoi y a-t-il un tel engouement aux Etats-Unis ? Il faut bien que les acteurs économiques y trouvent leur compte. Les firmes américaines ont engagé des sommes considérables et continuent à le faire de manière fabuleuse." Marcel Cazalé, Président de l'Association générale des planteurs de maïs.

"Avec les accords de l'OMC, que la France a signés, la profitabilité du vivant a été officiellement reconnue. Cette nouvelle donne fait de la prise de brevets une arme stratégique pour tous les compétiteurs. Le brevet, c'est le droit d'exploiter, mais aussi celui d'interdire." Pierre Pagesse, Président de Limagrain.

"Il se met très nettement en place une situation oligopolistique qui aura un très fort pouvoir de marché. Cela représente un danger pour le partage de la rente. De plus des firmes (comme Monsanto, Du Pont, etc.) sont en position de déterminer l'évolution du changement technique dans l'agriculture. En 1996 et 1997, ces deux firmes ont dépensé pour l'acquisition d'entreprises semencières autant d'argent que l'ensemble du budget de la recherche agronomique publique aux Etats-Unis en 1996." Emmanuel Jolivet, économiste à l'INRA.

"L'aspect qui pourrait être envisagé est de rendre des plantes plus tolérantes au sel ou à la sécheresse. Cela supposerait qu'il y ait une véritable priorité de la part des producteurs de ces plantes transgéniques en faveur du tiers-monde." Jean-Marie Pelt, botaniste.

"Les progrès de la technologie font que ce type de marqueur (les gènes de résistance à certains antibiotiques) ne sera plus présent dans les nouvelles générations de plantes trangéniques." Philippe Gay, directeur des biotechnologies de Novartis.

" Il est essentiel de ne pas gaspiller des gènes rares et efficaces par une utilisation non raisonnée des variétés transgéniques." Jean-Jacques Meynard, unité agronomie de l'INRA.

" La production de divers types d'acides gras dans du colza transgénique pourrait presque anéantir les exportations d'huile de palme ou de coprah de certains pays en voie de développement." Sylvie Bonny, unité économie et sociologie rurales de l'INRA.

" Aux Etats-Unis, s'il n'est pas démontré qu'il existe des risques de toxicité pour des produits, ceux-ci sont réputés sûrs pour les consommateurs. Les pouvoirs publics ne doivent donc pas, dans ce schéma, intervenir sinon en cas de problème avéré, mais a posteriori. Ce système a été transposé au niveau de l'OMC." Jean-Yves Le Déaut, président de l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques.

" En utilisant une semence transgénique, l'agriculteur sera davantage lié à l'agro-industrie." Sylvie Bonny, unité d'économie et sociologie rurales de l'INRA.

retour