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Mois de la science
Par Arielle Denis |
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Entretien avec Jeremy Rifkin * Voir aussi " Un enfant de cinq ans comprendrait ça ! Allez me chercher un enfant de cinq ans ! " Groucho Marx |
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De toutes les applications des biotechnologies, les organismes génétiquement modifiés (OGM) suscitent la plus grande défiance.
Non sans raisons.
Ce dossier explique pourquoi.
Les OGM n'en finissent pas d'arriver.
C'est que les réticences sont fortes en France et en Europe.66% des Français (selon un sondage européen réalisé en 1997) estiment que l'utilisation des biotechnologies pour la production alimentaire comporte des risques.
Chat échaudé craint l'eau froide ! Les affaires de la vache folle ou du boeuf aux hormones ne sont pas pour rien dans cette défiance.
Mais aussi, c'est que les bonnes intentions affichées - combattre la faim dans le monde - sont contredites par les réalités.
La course au productivisme dans l'agriculture est déjà à l'origine de la disparition de nombreuses exploitations agricoles au nord comme au sud de la planète.
Chacun a entendu parler de surproduction, de quotas ou de friches.
Alors à quoi bon introduire les OGM ? Pour le prospectiviste américain Jeremy Rifkin, il s'agit d'un des aspects de la mainmise des firmes multinationales sur l'ensemble du patrimoine génétique qui s'opère actuellement.
Et, avec le nouveau round de négociation sur l'AMI (accord multilatéral sur l'investissement), celles-ci espèrent avoir les coudées franches pour passer outre toute législation nationale visant à la sécurité alimentaire ou au respect de l'environnement.
Pourtant, les risques pour l'environnement sont réels et extrêmement divers, montre le biologiste Pierre-Henry Gouyon.
Au fond, quelle agriculture - et quelle société - voulons-nous ? s'interroge René Riesel, secrétaire national de la Confédération paysanne.
Tandis que Pierre Pagesse, président du groupe agro-industriel Limagrain, se situe sur le terrain de la guerre économique.
S'il n'y a pas de conclusions définitives à tirer de ce dossier, c'est qu'il faut sans doute se donner encore le temps de la réflexion et du débat.
C'est le sens de la proposition d'un moratoire sur la commercialisation et la mise en culture - et non sur les recherches qu'il faut, au contraire, activer - des produits transgéniques.
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Par Jean-Claude OLIVA
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SUR LE COMMERCE DES GENES DANS LE MEILLEURS DES MONDES
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Jeremy Rifkin s'est fait connaître en publiant la Fin du travail.
Dans son nouvel ouvrage, le Siècle biotech, il décrit la formidable révolution de la biotechnologie et dénonce les dangers de la mainmise des grandes compagnies sur le patrimoine génétique de l'humanité.
Pour lui, cette nouvelle révolution technologique recèle à la fois de fantastiques possibilités pour l'environnement, l'alimentation ou la santé publique, et de graves menaces sur la biodiversité, la liberté de la recherche scientifique.
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Pourquoi accordez-vous tant d'importance à l'évolution en matière de brevets sur les organismes vivants aux Etats-Unis ?
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Jeremy Rifkin : Le Bureau des brevets (US Patent Office) décerne des brevets sur tous les organismes vivants: les gènes, les tissus, les organes...
Qui contrôle les gênes, contrôlera toute l'industrie biotechnologique et le siècle à venir qui sera celui de la biotechnologie.
C'est une évolution considérable: les gènes seront les ressources de l'ère prochaine, utilisées dans tous les domaines: agro -alimentaire, médecine, construction, textile, énergie...
C'est pourquoi le problème des brevets est central.
Dans les années à venir, les 60 000 gènes qui constituent l'empreinte génétique de l'humanité seront identifiés.
Deviendront-ils la propriété intellectuelle et exclusive des grandes compagnies ? Cela leur donnerait un pouvoir considérable: dicter le destin de l'espèce humaine.
Aujourd'hui, la plus grande diversité d'espèces et d'organismes se trouve au Sud de la planète.
Ces régions sont ratissées en ce moment par les chercheurs en biotechnologie des grandes compagnies qui examinent toutes les ressources génétiques des plantes, des hommes et des animaux pour évaluer leur potentiel commercial et les " protéger " par un brevet.
Les pays pillés - exactement comme le pétrole l'a été au Moyen-Orient - crient au piratage de leurs ressources et demandent des compensations.
Pourtant les gènes ne peuvent en aucun cas être la propriété privée de quiconque, de pays ou de compagnies, car, si nous réduisons le patrimoine de l'humanité à une marchandise, nous préparons de nouvelles causes de conflits et mêmes de guerres, exactement comme à l'ère industrielle pour l'appropriation des matières premières.
Le patrimoine génétique de l'humanité doit rester un bien commun à la disposition de tous.
D'autant qu'il ne s'agit pas en soi d'une " invention " mais d'une découverte des gènes à l'image de la découverte des éléments chimiques: c'est la nature qui les a produits.
La question que doit se poser chaque parent, chaque être humain est la suivante: "allons-nous élever nos enfants dans un monde où le moindre organisme vivant est soumis à un brevet commercial ?" Cela détruit la valeur intrinsèque de la nature et du vivant et les réduit à une fonction, une utilité commerciale.
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Quel est le poids de l'économie dans ces recherches biotechnologiques, comment cela pèse-t-il sur les choix scientifiques ?
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J.
R.: Nous vivons un formidable glissement du domaine industriel vers celui de la biotechnologie; ces douze derniers mois, par exemple, quatre compagnies géantes de l'industrie chimiques, dont Du Pont et la First Chemical, ont pris la décision de vendre ou de se débarrasser de tout ou partie de leur département de recherche chimique pour se consacrer uniquement à la recherche et à la production biotechnologique.
De gigantesques fusions ont lieu, mais nous n'en entendons pas beaucoup parler.
La révolution de l'informatique est encore trop présente dans les têtes, mais elle participe aussi de ce déplacement vers la biotechnologie.
Les ordinateurs sont le langage de la biotechnologie.
Ce n'est pas le projet scientifique qui est en cause mais comment ce nouveau champ sera utilisé par le commerce et l'industrie.
Irons -nous vers de nouveaux problèmes écologiques, comme la disparition de la diversité génétique au profit d'organismes uniques susceptibles d'être " parfaits " ou, au contraire, ces recherches ouvriront-elles des solutions nouvelles aux problèmes de famine ou de santé publique ?
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Vous n'hésitez pas à parler d'eugénisme, s'agit-il d'un danger actuel ?
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J.
R.: L'eugénisme est un problème inséparable de la recherche biotechnologique, même si les grandes compagnies ne veulent pas en entendre parler.
L'eugénisme est la philosophie qui consiste à vouloir créer une espèce supérieure par le biais des manipulations génétiques.
Cela fait penser inévitablement à l'Allemagne nazie et à l'holocauste.
Aujourd'hui, heureusement, personne ne parle de race supérieure.
Mais ce qui se passe est plus insidieux, les grandes compagnies posent la question ainsi aux consommateurs: "Ne voulez vous pas de bébés en bonne santé ?" C'est un eugénisme commercial, banal, mais, à l'arrivée, cela pourrait être aussi dangereux...
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Comment résister à ces tendances dangereuses ?
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J.
R.: Le débat est trop souvent enfermé dans une impasse: " êtes vous pour ou contre la biotechnologie ? " Pourtant, la science biotechnologique est très utile et fondamentalement intéressante pour l'humanité.
Ce qui est en question, c'est l'utilisation qui en sera faite à grande échelle.
Le vrai débat porte sur les choix à opérer, politiquement, socialement, économiquement...
Il y a une voie utile et une voie dangereuse.
Par exemple, pour l'agriculture, nous pouvons utiliser cette science pour créer des espèces totalement nouvelles résistantes aux herbicides, aux maladies et aux insectes, poussant dans un environnement isolé de l'écosystème avec, à la clé, d'inévitables problèmes d'environnement et de santé publique.
Mais, à l'opposé, pourquoi ne pas étudier des espèces parfaitement adaptées à un environnement donné, dans un lieu particulier, insérées alors dans l'écosystème et utilisant au mieux l'environnement naturel ?
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Comment faire les bons choix ?
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J.
R.: Il s'agit de la plus importante révolution scientifique de l'humanité.
Nous avons les moyens de jouer aux dieux, de contrôler le patrimoine génétique de l'humanité.
Nous avons l'extraordinaire possibilité de vraiment comprendre comment fonctionne l'ensemble de la vie sur la planète.
C'est une formidable opportunité de promouvoir un véritable partenariat pour l'avenir avec toutes les autres formes de vie.
J'espère que cette génération fera le bon choix.
Il faut, pour cela, qu'elle ait les moyens d'intervenir dans ce moment décisif.
D'où l'importance que prendra le débat en France particulièrement, étant donné l'aura du mouvement des idées, de la vie intellectuelle de votre pays.
Les mesures que prendront les gouvernements français et européens auront des répercussions décisives pour le reste du monde.n
Propos recueillis par Arielle Denis |
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* Spécialiste de l'économie, ex-conseiller de Bill Clinton et président de la Fondation des évolutions de l'économie à Washington. |
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" Un enfant de cinq ans comprendrait ça ! Allez me chercher un enfant de cinq ans ! " Groucho Marx
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gène, unité de transmission héréditaire de l'information génétique.
Un gène est un segment d'ADN qui comprend la séquence codant une protéine et les séquences qui en permettent et régulent l'expression.
gène d'intérêt, gène responsable d'un caractère jugé intéressant, que l'on va chercher à transférer à un autre organisme.
génie génétique, ensemble de techniques permettant d'introduire dans une cellule un gène qu'elle ne possède pas ou de modifier l'expression d'un gène déjà présent dans la cellule.
génome, ensemble des gènes d'un organisme, présent dans chacune de ses cellules.marqueur, en contrôle du transfert de gène, il s'agit d'un gène associé au gène d'intérêt et codant une caractéristique détectable facilement et précocement ce qui permet de repérer les cellules où la transgénèse a réussi.
OGM (organisme génétiquement modifié), organisme dont le génome a été modifié par génie génétique.
Les cellules reproductrices possédant la modification, celle-ci est transmissible à la descendance.
protéine, molécule composée d'un enchaînement d'acides aminées, qui remplit différentes fonctions dans la cellule.
transfert de gène ou transgénèse, introduction d'un gène provenant d'un autre organisme (ou du même pour renforcer son expression) dans le génome d'une cellule.
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