Regards Octobre 1998 - Edito

Capitalisme, quel gâchis !

Par Henri Malberg


M. Alain Greenspan, le puissant président de la Réserve fédérale américaine, vient de déclarer: " Nous ne sous-estimons pas la gravité de la situation mondiale actuelle ". Et encore: " Il n'est pas réaliste de penser que les Etats-Unis ou l'Europe puissent rester un oasis de prospérité dans un monde qui subit des tensions croissantes." Quelles tensions ? Les causes de la situation actuelle sont maintenant discutées, au grand jour, dans tous les médias devant l'opinion publique. Il est de plus en plus admis, même dans la presse financière, que le déchaînement sans frein des marchés financiers mène à une catastrophe mondiale. Le libéralisme a échoué comme système et comme moyen de résoudre les problèmes de la société actuelle. La libre circulation des capitaux, la sacralisation des marchés, l'économie " globale ", le profit considéré comme le critère de la bonne santé des entreprises, tout cela est en train de montrer sa nocivité. Le capitalisme, quel gâchis ! Dans le journal la Croix du 19 septembre on peut lire à propos d'Alcatel: " Cet accident démesuré est la parfaite démonstration d'une économie mondiale régie par la seule loi des investisseurs financiers (...) Les dommages causés par les déplacements incessants de masses énormes de capitaux volatils commencent à inquiéter (...) L'exigence légitime de rentabilité ne peut être sans limite ".

 
Alcatel,: parlons-en !

Justement, Alcatel, parlons-en ! Le " fleuron " de l'industrie française perdait-il de l'argent ? Pas du tout, le pd-g avait annoncé, le 15 mai, plus de 15 milliards de bénéfices pour le premier semestre. Mais il a avoué des profits diminués au prochain semestre. Et, en quelques jours, les actions d'Alcatel chutent de 50%. Soixante-dix milliards partis en fumée ! Comme un jeu de dominos, des pays - Japon, Corée, Russie - des fonds de pension américains et l'une des plus puissantes banques suisses sombrent. Et demain ? Justement, personne ne sait. Ce qui est sûr, c'est qu'une longue période de crise financière aggravée commence, avec des conséquences économiques et sociales graves. Les peuples sentent qu'on va chercher à leur faire payer les pots cassés. D'où une poussée à gauche à l'échelle de tout le continent européen. Dans la communauté européenne, treize pays sur quinze sont maintenant dirigés par des socialistes. Dans le même mouvement, les forces les plus à gauche et les communistes ébauchent une remontée, en Suède, en Allemagne. Le rayonnement du Parti communiste français, traduit dans toutes les enquêtes d'opinion, relève du même mouvement. Tout cela veut dire volonté de résistance, attentes et peut-être même espoir. Que faire de ces attentes, de ces conditions plus favorables ?

 
Aménager: ou dépasser

Nous vivons un regain du débat idéologique à gauche - entre socialistes et communistes - et dans le milieu intellectuel (1). Des questions théoriques fondamentales sont posées. Et des questions politiques, concrètes, immédiates. Le Parti communiste, lors de son dernier congrès, a mis au centre de ses réflexions sur la perspective la notion de dépassement du capitalisme. Il travaille à un projet de transformation sociale et il cherche à situer sa pratique politique, ses objectifs, en ne perdant jamais de vue cet horizon. Cela veut dire qu'en toutes choses il préconise de ne pas faire le dos rond face aux tendances du capitalisme. Mais, faire face et dégager des solutions alternatives pour faire reculer partout la loi de l'argent et de l'injustice. De son côté, le Parti socialiste cherche à préciser sa visée afin, comme cela a été noté, de se dégager du reproche d'un réalisme à courte vue et d'une tendance au social-libéralisme. Lionel Jospin vient d'énoncer une formule qui est très observée: " L'économie de marché, oui, une société de marché, non ". Dans un article du Nouvel Observateur, il précise qu'il s'agit d'équilibrer par la politique et l'action de l'Etat les déséquilibres que produit le capitalisme. La mondialisation, dit-il, appelle la régulation. Tenter de limiter les excès du marché par une meilleure régulation est louable. On serait tenté de dire: " Chiche !". En même temps, comment ne pas ajouter que, pour diriger le flot financier, vers ce qui est productif et utile, pour les peuples, pour les personnes, réclame autre chose que de simples mesures techniques. On voit comment la taxe Tobin qui, elle, vise à faire payer un droit de passage au mouvement de capitaux fait l'objet d'une résistance acharnée. Ainsi, le Parti socialiste tend à la régulation du capitalisme alors que les communistes parlent de dépassement. En clair, le Parti socialiste se prononce pour un capitalisme contenu dans ses excès; le Parti communiste se place dans la perspective de dépasser la société d'exploitation et d'oppression.

 
Les réformes indispensables

Ce débat est essentiel. En effet, aucun peuple, aucune cause ne peuvent se penser durablement sans visée historique, sans projet, sans lieu où fixer son espérance. Et puis, évidemment, cette différence d'optique a des conséquences sur les pratiques politiques et les propositions des uns et des autres. Mais la tension créée par cette différence de perspectives peut être productive, si les contradictions ne sont pas cachées, si le débat démocratique et l'intervention de l'opinion se réalisent. De la différence de potentiel peut naître le mouvement. Cette différence ne veut pas dire qu'on ne puisse pas réaliser en marchant une sérieuse unité d'action, un travail en commun dans le pays comme dans le gouvernement de la France. Il s'agit, comme on le voit si clairement en ce moment, de savoir quelles réformes sont nécessaires. Et cela fait question, comme on le voit lorsque le Parti communiste préconise une orientation radicalement nouvelle de la politique économique du pays fondée sur la relance de la consommation, génératrice d'emplois nouveaux et d'avancées démocratiques significatives en matière de droits des salariés et de citoyenneté. Ceci suppose une réforme fiscale et du crédit afin d'inciter à investir dans la relance de l'industrie et des services. Et au lieu d'une accélération des privatisations, un nouveau développement des services publics et des entreprises publiques. Le caractère de plus en plus aigu des problèmes liés à la débâcle financière actuelle posera avec de plus en plus de force de telles questions.n

 


1. Voir article " Pierre Bourdieu: Citoyens, savants, politiques, unissez-vous ! " par Patrice Cohen-Séat, p.38; et le face à face François Chesnais-Alain Minc, p.24.

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