Regards Octobre 1998 - La Création

Romans
Il n'y a pas que Houellebecq dans la vie...

Par Hervé Delouche


La rentrée littéraire est décidément florissante et réussie. Beaucoup de bons romans. Et une médiatisation, sur l'un d'eux, excessive. Premier inventaire.

Danger explosif ", " Deuxième roman sulfureux ", " Houellebecq mutant moderne ", "...héraut de la fin du monde ", " L'auteur qui dérange "... Qui s'intéresse au roman hexagonal n'aura pas pu échapper en cette rentrée au " cas Houellebecq ", l'auteur effectuant aussi de nombreuses prestations sur ce qui compte en émissions radio et télé. Pas de réelle surprise: " l'événement " était annoncé comme tel aux journalistes dans Livres Hebdo du 26 juin; mais cette médiatisation d'un auteur étonne par son ampleur. Elle peut agacer, mais elle a le mérite de replacer le littéraire souvent décrié (le roman français serait moribond !) au premier plan, ce dont on ne se plaindra pas. Autre phénomène: Houellebecq, à l'inverse d'un Pennac, ne fait pas l'unanimité, il déclenche des polémiques, il fascine certains, scandalise d'autres (Houellebecq visionnaire ? réactionnaire ? pire que ça ?)...peut-être parce que l'auteur et ses propos provocateurs ont supplanté le livre, pourtant seul critère de jugement. Les Particules élémentaires ne se résume pas aisément. Disons qu'on y suit le parcours de deux demi-frères dans la seconde moitié du XXe siècle, mais cette narration, qu'interrompent parfois des poèmes, s'entoure constamment de longues considérations scientifiques, éthiques, sociologiques. Bruno se veut yuppie jouisseur, renchérissant dans la frime pour surmonter sa crise de la quarantaine ("Afin de montrer qu'il connaissait la vie, il s'exprimait comme un personnage de série policière de seconde zone "). Michel est un physicien qui s'est enfermé en lui-même, et partage ses loisirs entre les courses au Monoprix et l'analyse du catalogue des Trois Suisses; il en a de plus en plus marre de la vie. Leur point commun: une extrême misère sexuelle, différemment vécue. Bruno cherche frénétiquement, et en vain, à satisfaire sa libido - son séjour catastrophique à l'Espace du possible, communauté issue des idéaux de 1968 et partenaire aujourd'hui de BNP, IBM ou Bouygues, est un grand moment d'humour corrosif. Michel a renoncé à fantasmer ailleurs que sur les pages lingerie: " Sa bite lui servait à pisser, et c'est tout." Tous deux auront tout de même une chance qu'ils ne saisiront pas. Là est le symptôme, pour l'auteur, du suicide occidental programmé dans lequel nous vivons, où la toute-puissance de l'argent a tué toute idée de bonheur. Et Houellebecq de s'en prendre avec virulence à ce qui, à partir des années 70 et sous couvert de libération, n'a fait qu'établir " la pertinence commerciale d'une culture "jeune", essentiellement basée sur le sexe et la violence, qui ne devait cesser de gagner des parts de marché au cours des décennies ultérieures ".

 
Eric Holder, sur le ton de la confidence, tout en retenue et pudeur

Ce monde est fini, nous dit Houellebecq, place à une troisième mutation métaphysique permise par les manipulations génétiques, et débarrassée du mal, du désir, du libre arbitre... On le voit, les Particules élémentaires ne manque pas d'ambition. On le lit avec un vif intérêt, mais aussi un certain malaise. Sa critique à vif du libéralisme, économique ou sexuel, amorcée avec Extension du domaine de la lutte (1994), y est des plus réjouissantes. Et ses pages sur la mort des êtres (des femmes notamment) se lisent avec la plus grande émotion. Mais le bât blesse quand le moraliste l'emporte sur l'écrivain, quand l'auteur délaisse personnages et écriture pour nous infliger des théories, discutables, c'est son droit, mais qui alourdissent le propos et au bout du compte tuent le romanesque. Houellebecq risque le suicide littéraire à trop mélanger les genres, à se lancer dans une entreprise totalisante (totalitaire ?) et à oublier l'essence même du roman: montrer plutôt que démontrer. De suicide, il en est question, mais, de toute autre façon, dans Bienvenue parmi nous, d'Eric Holder. Taillandier, peintre de renom, approche les soixante-deux ans. Voilà sept ans qu'il n'a pas touché une toile; l'homme pense être au bout de son oeuvre; véritable artiste, il ne veut pas se répéter ni mentir à soi et aux autres en reprenant le pinceau. Et puis, il y a cette douleur dans la poitrine, et le refus de flancher, de se retrouver assisté. Alors le moment lui semble venu: " Il s'était promis de se suicider ainsi qu'autrefois il avait décidé de peindre, et rien d'autre, d'aimer Alice, et personne d'autre. Lui était maître." Mais pas de fin tonitruante; plutôt une disparition, loin de la demeure provençale, et un simple coup de fusil. Tandis que cette résolution s'imprime dans l'esprit de Taillandier, une inconnue s'installe dans son logis. Alice, l'épouse, habituée des causes humanitaires, a pris en stop et recueilli Daniella, chassée par une mère insupportable, dès lors gibier de DASS ou de bien plus terribles rencontres. D'abord indifférent, Taillandier va poser son regard sur cette adolescente de quinze ans et demi, " cette période où les jeunes filles se débattent contre l'enfance qui persiste à les tirer vers l'arrière, par le col..." Une complicité s'ébauche, prudente, respectueuse, qui prend son temps. Survient la fête que le peintre a souhaitée grandiose pour son (dernier) anniversaire: enfants, petits-enfants sont là, voisins itou. Le lendemain de ces agapes en famille, celle qui n'en a plus disparaît. Taillandier fait de même, tout à sa décision. Voiture d'un côté, stoppeuse de l'autre, leurs chemins vont bientôt se croiser, par un de ces hasards objectifs qui rythment l'existence. Commence alors un périple qui les conduit en Bretagne, sans que jamais Daniella ne questionne son conducteur. Un ordre secret s'installe entre la jeune fille et l'homme vieillissant. Entre hôtels et maison de location, il lui fait découvrir des plaisirs littéraires et culinaires, cette culture qu'elle attendait sans qu'on la lui donnât; elle lui rend l'envie de dessiner, elle le fait vivre pour quelqu'un, elle lui offre un second souffle. Pas d'ambiguïté, ni Lolita ni Pygmalion, mais une balade où chacun se (ré)approprie les choses essentielles, loin des apparences et des vanités. Ne cachons pas notre enthousiasme pour ce court roman aux phrases exactes et belles, écrit sur le ton de la confidence, tout en retenue et en pudeur, qui est aussi une ode à la jeunesse en des temps d'un peu trop facile désespérance.

 
Dominique Sigaud et Luc Lang, la prison dedans et dehors

Dominique Sigaud partage avec les deux auteurs précédents le goût de l'exactitude, d'une écriture précise qui prennent acte d'un réel longtemps absent de la littérature française. Mais cette journaliste de formation n'a jamais été très à l'aise dans l'étroit cadre de l'Hexagone. Côté littérature, elle fut un des seuls écrivains à mettre en scène la guerre du Golfe, présentée comme virtuelle mais aux cadavres bien réels, dans son premier roman, l'Hypothèse du désert. Avec la Vie, là-bas, comme le cours de l'Oued, elle réussit à évoquer la terreur en Algérie, vérifiant une fois de plus, avec talent, les propos d'Aragon sur le roman, ce mentir-vrai, davantage capable d'éclairer le monde aux yeux des hommes que bien des enquêtes ou des documents. Sous couvert d'un titre plutôt cool jazz, Blue Moon, Dominique Sigaud nous parle cette fois depuis un autre lieu de l'enfer: le couloir de la mort de Huntsville, Texas. Quand le livre s'ouvre, il est 0 h 25 le mardi 17 juin 1997 et on vient d'exécuter Aaron Robbins, un Noir condamné à mort il y a vingt ans pour le viol et le meurtre d'une femme blanche. L'auteur n'a pas choisi, dans un vaste flash back, de nous narrer la vie entière du condamné; elle a préféré alterner des chapitres d'avant et pendant la prison, mettant en lumière des scènes du passé et fouillant en profondeur le personnage, à travers ses rêves, ses rencontres, ses réminiscences, ses actes. Au plus près des protagonistes, de leur quotidien, les mots disent les psychologies et les comportements, les pulsions de vie, de liberté, d'amour et de mort. Ils parviennent à traduire l'indicible: l'époustouflant et poignant récit par Robbins de son propre crime, mais aussi la découverte de ce terrible secret qu'est l'inceste paternel. S'y mêlent les choses vues en prison, les récits des morts en sursis qui témoignent de l'absurdité et du cynisme du monde: " On ne tue pas impunément ", répétait Billie Bill qui en savait quelque chose; combien d'hommes avait-il tués pendant la guerre ? Il ne savait pas, mais leurs chefs avaient dit, pour les exciter, vous êtes les héros vivants du monde libre et il les avait crus; à son retour, il avait tué deux caissiers de banque à coup d'arme automatique mais c'était une erreur, le monde libre n'aime pas qu'on touche ses banques... Sur un sujet aussi difficile, traité par de rares Américains (Jim Nisbet, Stewart O'Nan...), on tient avec Blue Moon un roman français d'une force peu commune. C'est une autre prison, celle de Strangeways à Manchester (Grande-Bretagne), qui sert de toile de fond à Mille six cents ventres de Luc Lang. Mais le ton, l'écriture, le point de vue sont ici tout à fait différents. Il faut d'abord présenter, en situation, le narrateur: Henry Blain, la soixantaine, infatigable coureur de jupons, grand amateur d'alcools qui cite Shakespeare en toute circonstance, est le chef cuisinier de cette prison où vient d'éclater une émeute de grande envergure. Les mutins (enfermés 23 h sur 24, une douche par semaine...) sont sur les toits, la police les assiège en vain et Henry, en chômage technique, décide de profiter de l'événement: il va louer des emplacements de son jardin et de sa maison, situés face à l'établissement pénitentiaire, à des journalistes et des badauds, pour que ceux-ci ne perdent pas une miette du spectacle. A partir de là, on est lancé sur les rails de ce qui paraît d'abord une comédie loufoque: les médias envahissent avec fracas la demeure; les projectiles des mutins, d'abord contondants, se changent en fleurs de papier; une journaliste très religieuse porte son dévolu sur Henry et se révèle une assoiffée du sexe... Mais l'humour sait aussi se faire noir. Henry, mis en cause par les prisonniers, se révèle un maître tout puissant et cynique en sa petite ville des damnés de Strangeways ("...je peux provoquer des émeutes en changeant brusquement le goût des nourritures, je peux engorger les tuyauteries jusqu'à transformer la prison en une souille à plusieurs étages "); de plus, son jardin offre des ressemblances avec la cave des demoiselles d'Arsenic et vieilles dentelles... Il va aussi se montrer un maître dans l'art des retournements et des manipulations, à l'instar des médias caricaturés ici avec talent. Ainsi on lit d'une traite ces trois cents pages, partagé entre d'intenses fous rires et une persistante inquiétude, content aussi que des scènes burlesques s'ouvrent fréquemment sur une satire virulente du thatchérisme et de la misère sociale qu'il engendra. Mais le souci de l'écriture reste roi dans ce roman cocasse et ludique, sans doute l'un des plus inattendus de cette rentrée. Et l'on se prend à citer la formule de Julien Gracq (qui parla aussi de littérature et d'estomac) définissant les grands romans comme " ceux où la langue est utilisée selon sa capacité d'évocation, non d'information ". Nous y sommes.

 


Michel Houellebecq, les Particules élémentaires, Flammarion, 394 p., 105 F

Eric Holder, Bienvenue parmi nous, Flammarion, 183 p., 90 F

Dominique Sigaud, Blue Moon, Gallimard, 147 p., 80 F

Luc Lang, Mille six cents ventres, Fayard, 334 p., 120 F

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