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Collage Par Emile Breton |
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Parmi les hebdomadaires de la rentrée propres à rappeler que le monde ne se réduit pas à l'horizon bas qu'on découvre, à plat ventre sur le sable d'une plage, on aurait pu, presque au hasard, prendre le Nouvel Observateur du 27 août.
Il évoquait, dans l'ordre " cette grande peur qui vient de l'est " avec les catastrophes financières en cascade du Japon à la Russie, la sottise (le mot n'est pas écrit, mais la chose bien décrite) du bombardement américain d'une usine de produits pharmaceutiques au Soudan et les " Dix commandements du nouveau capitalisme ".
Ce dernier article commençait ainsi: " Trois mille milliards de dollars, soit dix huit mille milliards de francs.
Plus de dix fois le budget de la France ! C'est le poids estimé de l'épargne américaine placée en Bourse pour préparer les retraites des enfants de l'Oncle Sam." Il y était démontré que, faute, aux USA, d'un système de retraite par répartition (la règle en France où les générations actives payent pour celles qui l'ont été et ont préparé le monde dans lequel elles vivent) les retraités américains jouent en Bourse pour se payer une vie qu'ils souhaitent tout naturellement aussi dorée que possible.
Légitime souci.
Mais, l'altruisme n'augmentant pas forcément avec le nombre des années, la question de savoir d'où vient l'argent ne saurait les empêcher d'en jouir.
Aussi confient-ils leurs économies à des spécialistes de placements à haut rendement, les gestionnaires des " fonds de pension ", avisés analystes financiers qui n'attendent pas des entreprises dont leurs mandants deviennent actionnaires qu'elles investissent pour innover dans la production, moins encore qu'elles se préoccupent de la place et du rôle de leurs ouvriers dans cette production, mais qu'elles fassent de l'argent.
Des sous.
Pour eux d'abord et exclusivement.
Dussent-elles pour cela procéder à des licenciements massifs, des fusions meurtrières pour l'emploi.
Ce dont elles ne se privent pas, talonnées qu'elles sont par ces vieux voraces.
Une semaine plus tard, le 2 septembre, Martine Bulard, qui n'est pas du Nouvel Observateur mais de l'Humanité Hebdo pouvait titrer son éditorial: " L'été meurtrier du capitalisme ".et dire qu'il serait urgent que, pas seulement en France mais en Europe et dans le monde, on essaie de trouver autre chose.
En effet.
En 1869, le second Empire commençait à sentir les fins de règne, et Louis-Napoléon Bonaparte, dix-sept ans après sa prise de pouvoir et la féroce chasse aux républicains qui l'avait suivie, était contraint de lâcher quelque peu la bride à une presse jusqu'alors tenue en mains. Michelet, que le "prince président" à peine proclamé empereur avait destitué du Collège de France en 1852, sentait enfin venir d'autres temps. Il évoquait, dans le journal le Rappel de Provence, de Toulon, le 18 août 1869, ses souvenirs des " Trois Glorieuses " de février 1848, printemps de la jeunesse et des illusions enfuies et parlait ainsi des années qui s'annonçaient en 1869: " Une jeune France arrive, beaucoup moins romanesque que celle de février, de grand bon sens pratique, qui saura distinguer les questions, les bien échelonner, telles qui ont droit d'arriver le jour même, telle qui peut attendre demain. Cette France comprend mieux ainsi qu'on ne peut pas organiser un peuple comme dans l'île de Robinson, que tous les intérêts, toutes les industries de l'Europe sont enchevêtrés ensemble. Tous aujourd'hui devront avoir égard à tous." Cet article, Paul Viallaneix le cite dans la biographie qu'il vient de publier (Gallimard, Bibliothèque des histoires): Michelet, les travaux et les jours. Le sous-titre pourrait paraître un peu pédant. Il éclaire pourtant bien le projet: dire l'unité de cette vie riche, faire le lien entre l'oeuvre écrite, immense, vouée au peuple et à son éducation, et ce Journal qu'il tint toute sa vie et par lequel il entendait aller beaucoup plus loin que Rousseau dans l'intime. Double exploration qui n'allait pas sans démesure, aux abords de l'obsession, du " moi " examiné jusque dans le comportement sexuel quotidien et du monde tel qu'il va et tel qu'on veut le connaître pour le changer. La grandeur de Michelet, son style même, c'est justement cette quête névrotique de la " vérité du corps " jusque dans le fonctionnement des entrailles, qui le fait compatir aux souffrances passées, dans l'histoire, comme à celles de ses proches dont il scrute les maladies." Mon coeur, écrit-il dans la préface aux Guerres de religion, en 1856, avait été saisi par la grandeur de la révolution religieuse, attendri des martyrs, que j'ai dû prendre à leur touchant berceau, suivre dans leurs actes héroïques, conduire, assister au bûcher." Ceux-là mêmes qui, ayant pas mal pratiqué Michelet et lu son Journal croyaient à peu près tout savoir sur lui, tireront le plus grand profit de cette biographie où l'historien qu'est Viallaneix sait croiser les fils d'une histoire personnelle et ceux de la marche du temps. Quant aux autres, sans doute liront-ils ces " travaux et ces jours " comme le grand roman du dix neuvième siècle, siècle de soulèvements populaires toujours écrasés et toujours renaissants; le roman aussi d'un homme hors du commun qui, un jour de découragement, notait en 1842 dans son journal: " Ce que j'étais, je le suis encore; ma force n'est-elle pas toujours la même ? Que mon prochain livre soit donc, comme le fut l'Introduction à l'histoire universelle, un jet d'airain ! Que je redevienne l'homme d'airain que je fus ! " Quelques mois après, il partait en guerre, au Collège de France, contre les jésuites, en 1844 il publiait le tome VI (Louis XI) de l'Histoire de France, et trois ans plus tard le tome I de sa monumentale Histoire de la Révolution. Les poupées Kachina sont ces statuettes de bois d'une vingtaine de centimètres que les Indiens Hopi et Zuni sculptaient, à l'image des danseurs masqués qui, lors des cérémonies rituelles, représentaient les divinités ancestrales remontant des entrailles de la terre pour aider les humains vivant à sa surface. Comme les divinités composant ce Panthéon étaient très nombreuses (de quatre cents à six cents, suivant les recensements) et que les cérémonies étaient espacées, les hommes représentaient à l'usage des enfants sages et des femmes qui ne pouvaient assister à la préparation des danses, ces statuettes qui les familiarisaient avec ces figures tutélaires. Quelques dizaines de ces statuettes sont exposées au Pavillon des Arts à Paris, comme, il y a quatre ans d'autres avaient été exposées à la Vieille Charité à Marseille. C'est une exposition à la fois très belle et un peu triste. Très belle parce que les pièces montrées ont tout le charme d'oeuvres très individualisées à partir de règles strictement codées, mais aussi parce qu'elles viennent pour la plupart des collections que rassemblèrent, à partir des années quarante, des gens comme André Breton, Marcel Duchamp, Max Ernst, André Malraux, et qu'elles ont, pour ce qu'elles apportèrent à leur inspiration, acquis comme une surcharge de sens. Mais un peu triste parce que cette exposition n'aurait pas dû s'appeler, comme cela fut fait " La danse des Kachina ". Car ils ne dansent pas, ces petits êtres adorables ou inquiétants qui portent des noms comme " Petit Dieu du Feu " ou " Jeune Fille Mouche qui tue ", ils ne sont même pas accrochés aux murs pour l'éducation des enfants de la maison. Ils sont sous vitrines, classés, étiquetés et c'est vrai que c'est ce qui arrive toujours aux objets cultuels devenus pièces de musées, mais ici, c'est cette histoire de danse reste en travers de la gorge. Il n'empêche: ces Kachina méritent une visite - et avec les enfants - car on aura plaisir à reconnaître l'inventivité qui donna vie à ces racines de peupliers. Et puis, ils parlent d'un temps où, chez les " Premiers Américains ", les vieux façonnaient de leurs mains des figurines destinées à un sens à la vie de ceux qui les suivraient, enfants et petits enfants. Il est vrai qu'ils ne disposaient pas de fonds de pension.. |
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* Critique de cinéma. |