Regards Octobre 1998 - La Création

Tournants
La cinématographie russe sort du coma

Par Alexandre Braguinski * Présentation Par Marcel Martin


Voir aussi Venise, un nouveau départ ?

Le cinéma russe est en crise depuis des années, mais des signes d'amélioration se font jour. Ainsi, la production, qui a considérablement chuté, devrait remonter cette année à une cinquantaine de films. Au hasard des festivals et des sorties commerciales, on a pu constater, malgré la dureté du temps, qu'il existe de bons films russes et que la relève des générations a été plus ou moins assurée. Il reste à espérer que les distributeurs donneront au public intéressé la possibilité de voir les meilleures réalisations. Il est tout à fait injuste et anormal, par exemple, que l'excellent film de Serguei Bodrov, le Prisonnier du Caucase, remarqué à Cannes l'an passé, n'ait pas eu de sortie jusqu'à ce jour. C'est plus compréhensible dans le cas du dernier opus de Kira Mouratova, Trois histoires, bien décevant par rapport à son explosif Syndrome asthénique. Par contre, est annoncé le Barbier de Sibérie, de Mikhalkov, très attendu après Soleil trompeur, ainsi que Khroustaliov ma voiture, d'Alexei Guerman, lui aussi très attendu (depuis cinq ans !) mais fort mal reçu à Cannes, non sans raisons. Egalement découverts à Cannes, Tueur à gages, solide et brutal polar de Darejan Omirbaev, réputé depuis Cardiogramme, et Des monstres et des hommes, d'Alexei Balabanov, essai kitsch dans le style du muet, devraient à leur tour arriver sur les écrans. Ce qu'on espère aussi pour le très attachant Dans ce pays-là, de Lidia Bobrova, fervent hommage à la tradition " paysanne " du cinéma russe. Enfin, on ne manquera pas deux inédits d'Ale-xandre Sokourov, le meilleur réalisateur russe (Mère et fils), quoique s'adressant à un public de vrais amateurs, Pages cachées ainsi que la Voix solitaire de l'homme, son premier et déjà très typique essai, interdit pendant dix ans pour manquement au réalisme socialiste mais chef-d'oeuvre de poésie visionnaire.n

 
MARCEL MARTIN

Deux événements ont marqué la vie du cinéma en Russie au début de l'été: le Congrès extraordinaire de l'Union des cinéastes et le festival de Sotchi. Le Congrès s'est réuni dans la grande salle de théâtre du Kremlin et a voté des modifications dans les statuts, ainsi que, mais non sans résistances, le programme proposé par le nouveau " Pape " de l'Union, Nikita Mikhalkov. Le fait même de la tenue de ce congrès au Kremlin est apparu comme une réplique au fameux Ve Congrès de 1986, celui de la perestroïka, et la revanche, même pas dissimulée, de Mikhalkov, alors battu par les " révolutionnaires " avec Elem Klimov à leur tête. Ambitieux et autoritaire, dans les conditions extrêmement difficiles où se trouve le cinéma russe, Mikhalkov a le mérite de proposer des mesures pour sortir du marasme économique et artistique. Et cela séduit même les plus sceptiques. On attend maintenant avec curiosité les faits et gestes qu'il a annoncés: sa tâche sera rude. Mais notre Nikita national est très estimé en haut lieu et, puisqu'il ne demande pas d'argent mais exige un plein soutien moral, il l'obtiendra certainement. Déjà dirigeant du puissant et riche Fonds de la Culture, il possède l'habileté et la démagogie nécessaires pour séduire les individus et les responsables. De plus, il est au tournant de sa carrière politique et ce n'est pas par hasard qu'on lui pose souvent et malicieusement la question (qui ne l'embarrasse nullement) de savoir s'il est tenté par la présidence de la Russie. Bien sûr, il réfute ces " allégations " mais qui sait ce qu'il dira dans quelques années ?

 
Nikita Mikhalkov à la tête de l'Union des cinéastes

On n'a pas du tout parlé des films au Congrès, mais ce silence a été compensé par le festival de Sotchi, ville balnéaire sur la mer Noire, qui veut suivre l'exemple de Cannes. A côté de la section internationale, figuraient les compétitions des films russes et des " films de début " ainsi qu'une section hors concours de "films intéressants pour tous ". La sélection a offert quelques belles réussites, dont deux films en liaison avec les traditions du cinéma soviétique: Composition pour le jour de la victoire de Serguei Oursouliak, rocambolesque et truculente évocation des aventures de trois vétérans dans la situation absurde du Moscou actuel, et l'Orpheline de Kazan, début comme réalisateur du populaire acteur Vladimir Machkov, racontant l'histoire de trois prétendants au titre de père qui ont répondu à la lettre, parue dans la presse, d'une jeune fille à la recherche de son père. Je relie à ces deux films un troisième, Pauvre Sacha, d'Edmon Keossayan, aventure d'un voleur qui trouve pendant sa libération provisoire l'amour d'une fillette (Sacha) et de sa mère banquière: un conte sympathique. Mais le Grand Prix est allé au film du vieux routier Vadim Abdrachitov, le Temps du danseur, grave évocation des événements du Caucase (la guerre entre Abkhazes et Géorgiens). A ces films relevant d'une esthétique classique, s'opposaient des oeuvres insolites, baroques, tel Des monstres et des hommes d'Alexei Balabanov, essai très stylisé et psychologiquement introverti, le Talon de fer de l'oligarchie, d'Alexandre Bachirov, un film fou brossant un tableau pittoresque de la vie d'un syndicaliste (Prix de la critique internationale) et, enfin, le début prometteur d'Ilya Makarov, très godardien et au titre étrange, Le corps sera inhumé et le maître d'équipage chantera.

 
Esthétique classique et cinéma essai

Il faut mentionner aussi une révélation, Joyeux anniversaire, de la débutante Larissa Sedilova, sur les aspects tragi-comiques de la maternité, et Le cirque a brûlé et les clowns se sont dispersés, du vétéran Vladimir Bortko, histoire d'un cinéaste qui cherche l'argent pour tourner le film dont il ne réussit pas à écrire le scénario. Impossible de tout mentionner. Mais ce festival me laisse l'impression que le cinéma russe se relève d'une grave maladie: ne serait-ce que pour cela, le festival a bien eu cette année sa raison d'être..

 


* Critique de cinéma.

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Venise, un nouveau départ ?


C'était la deuxième édition de la nouvelle formule de la Mostra, fruit d'une réorganisation destinée à effacer les traces persistantes d'un passé politique aboli. Ainsi, les statuts de la Biennale, qui dataient de l'époque mussolinienne, ont été modifiés: désormais intitulée " Société de Culture ", la Biennale a cessé d'être un organisme officiel et s'ouvre au financement privé, l'Etat y conservant cependant la majorité.

La direction de la Mostra du cinéma a été provisoirement confiée l'an dernier à un " curateur " en attendant la nomination prochaine d'un directeur en bonne et due forme. Le titulaire, Felice Laudadio, avait quelque peu bouleversé la tradition en restreignant la participation du cinéma américain, qu'il affirmait être en crise. Est-ce l'arrivée de sponsors privés, instruments naturels de la loi du marché, qui a motivé cette année la réapparition en force des productions hollywoodiennes ? Le rétablissement du smoking, banni depuis 1968, pour les séances du soir, l'invitation d'un nombre important de stars sont les signes évidents d'un retour aux mondanités indispensables à ce que le curateur souhaite être " une grande fête du cinéma, fête à la fois de l'intelligence et du divertissement ".

La prépondérance européenne et nord-américaine en sélection (80 longs métrages sur près de 600 visionnés) reflète l'état de la production internationale, la sous-représentation du reste du monde étant attribuée à un manque d'oeuvres valables, sauf exceptions comme le délicieux Silence de l'Iranien Makhmalhaf, honoré de la Médaille d'or de la présidence du Sénat pour sa " promotion du progrès civique et de la solidarité humaine ". Mais la prestation italienne a déçu, malgré l'annonce répétée d'une renaissance. Bien des films de prestige souffrent d'un pesant académisme et même les frères Taviani s'enlisent dans une plate adaptation de Pirandello (Tu ris). Par contre, Gianni Amelio tient en haleine avec Ainsi riaient-ils, solide et sobre récit de l'aventure de deux frères, Siciliens émigrés à Turin dans les années 50; ce drame individuel sur fond de constat social a reçu un Lion d'or assez inattendu mais point du tout démérité.

La France s'en sort modestement, avec une médaille d'or pour le scénario du Conte d'automne de Rohmer (naguère vainqueur du Lion pour le Rayon vert) et un judicieux Prix d'interprétation au bénéfice de Catherine Deneuve, maîtresse du jeu sur la Place Vendôme de Nicole Garcia. Ce sont aussi des productions hexagonales permettant à des auteurs étrangers de s'exprimer en toute indépendance: Lucian Pintilie avec Terminus Paradis, percutante et mortelle aventure d'un déserteur (Grand Prix spécial du jury), Goran Pascaljevic avec Baril de poudre (une nuit d'enfer à Belgrade) et Radu Mihaileanu, dont Train de vie narre la savoureuse équipée de juifs à bord d'un faux train de déportation. Et il y a aussi de la coproduction française dans le nouveau Kusturica, Chat noir, chat blanc, couronné d'un Lion d'argent pour la mise en scène, comme toujours chez lui aussi complaisante que brillante.

De l'imposante participation américaine, on retient Celebrity de Woody Allen, variation caracolante sur le thème de l'homme à femmes piégé par l'imbroglio sentimental de ses conquêtes, et New Rose Hotel, d'Abel Ferrara, envoûtante affaire d'espionnage industriel où tel est pris qui croyait prendre. En Europe, la thématique reste proche de l'analyse sociale, avec les symptômes d'une folie qui rôde sous l'effet de la pression de l'environnement déstabilisant les individus, en particulier les femmes doublement victimes: ainsi dans Yara du Turc Yilmaz Arslan, et Pièges de Vera Chytilova, poussées à la folie par l'arriération féodale ou le cynisme machiste. Deux visions du monde irrémédiablement opposées: là-bas le divertissement, ici l'intelligence, comme dit Felice Laudadio.

Par Marcel Martin

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