Regards Octobre 1998 - La Cité

Libéralisme
Le début de la fin du mythe / La vraie nature du réalisme

Par Françoise Amossé


Entretien avec Michel Duffour *

Une énième crise monétaire a mis sérieusement à mal " la pensée unique ", le dogme libéral. Rôle des organismes internationaux, de l'Etat, du marché, contenu des changements en France: la crédibilité de tout un système économique, le capitalisme financier, occupe le coeur des discussions politiques. Et la question de l'alternative, un espace déterminant. Explications, débats, avec Michel Duffour, Alain Minc et François Chesnais, Nasser Mansouri (1).

 
Le monde a connu des crises financières et monétaires à répétition. La crise actuelle revêt-elle des caractéristiques particulières ?

 
Michel Duffour : Nous sommes face à une crise beaucoup plus importante et profonde que celles des périodes passées. La croissance financière atteint des sommets et entre en conflit violent avec l'insuffisance de rentabilité des capitaux, l'atonie de la consommation intérieure dans l'ensemble des pays et les pressions considérables sur l'emploi. Il n'est pas possible d'isoler les événements du Sud-Est asiatique, du Japon ou de la Russie. Cette crise nous renvoie à une série de dysfonctionnements du capitalisme financier. Il est de bon ton depuis le printemps d'en sous-estimer la portée et la gravité. Dominique Strauss-Kahn, par exemple, sous couvert d'apaisement, a, à maintes reprises, minimisé le problème. Je ne pense pas que sa clairvoyance soit en cause. Je crains qu'il s'agisse beaucoup plus d'une volonté de masquer le diagnostic pour ne pas aborder l'actualité des réformes à entreprendre.

 
Sous-estimation " de la part du ministre. Vous ne reconnaissez donc pas à l'euro le rôle de " paratonnerre " qu'il lui prête ?

 
M. D.: Certainement pas. L'euro fonctionne sur la théorie du franc fort, d'une monnaie forte, rien qui puisse conduire à la relance des croissances intérieures. Je ne crois pas que les thèmes chers à M. Trichet aient été battus en brèche par les autorités monétaires au cours de la dernière période. Il est symptomatique, au moment où je vous parle, que les premiers appels timides d'une relance de la croissance soient venus de Washington et n'aient provoqué que de la réserve du côté de Francfort.

 
Dans un article important (2), Lionel Jospin, chef du gouvernement, affirme que " la crise financière ne condamne pas l'économie de marché " qui demeurerait " un indispensable outil d'allocation des ressources ".

 
M. D.: Je pense comme vous que cet article est important et traduit la volonté du chef du gouvernement de donner du " corps " à sa politique pour dépasser un apparent pragmatisme. Mais son argumentation ne peut pas enlever l'adhésion de gens souhaitant dépasser ce système. On a le sentiment, en lisant Lionel Jospin, qu'il suffirait de plus de démocratie dans le Sud-Est asiatique, de plus de courage au Japon et de plus de patience en Russie pour que la situation s'arrange. Les propositions avancées d'une meilleure régulation du marché passent, à mon avis, à côté de l'essentiel. Il ne s'agit pas de nier que des règles soient nécessaires pour réguler un peu plus les mouvements de capitaux, mais il faut d'abord une politique de réformes qui, en France, permette une relance de la croissance et de la consommation intérieure sur des bases saines et qui, en Europe, stimule l'ensemble des nations. La France a un rôle à jouer auprès de ses partenaires pour promouvoir une véritable politique de l'emploi. Et un rôle à jouer au niveau mondial afin d'instaurer de véritables coopérations pour sortir d'une logique économique de guerre et pour réduire les inégalités entre le Nord et le Sud de la planète. Accroître la responsabilité du FMI dans la régulation des places financières entre elles, ne m'apparaît pas comme un remède à la situation.

 
L'hypothèse d'une création monétaire est elle-même contestée...

 
M. D.: Des voix à gauche qui jugent l'hypothèse dépassée. Mais, désormais, la politique du franc fort, vérité jusqu'alors quasi-immuable, est contestée par l'émergence de choix privilégiant des crédits à bas taux, générateurs d'une croissance d'un autre type. Il existe aujourd'hui un espace pour en débattre et je n'ai pas l'impression que les communistes soient les seuls sur ce terrain à gauche. On devrait pouvoir s'en rendre compte, à l'occasion de la discussion budgétaire. Les orientations, et cela existe dans le projet de budget, qui sont des ouvertures à des détenteurs de capitaux, sans contrepartie pour l'emploi, sont des verrous qu'il faudra bien faire sauter.

 
Une décision politique comme la taxation des flux de capitaux, par le biais de la taxe Tobin, par exemple, ne se bornerait-elle pas à entériner une simple gestion des marchés financiers ?

 
M. D.: Si vous entendez par là qu'une mesure, aussi pertinente soit-elle, n'est pas suffisante pour imposer une nouvelle cohérence, je vous en donne acte. On le voit même avec la loi sur les 35 h. Voici une loi, extrêmement positive, que nous avons saluée comme étant une possibilité de répondre à des problèmes d'emplois, d'alléger la peine au travail, de permettre une nouvelle citoyenneté et qui peut être complètement retournée sous les pressions patronales, si celles de l'opinion publique ne s'exprimaient pas avec suffisamment de force. Toute mesure s'attaquant à la spéculation s'exposerait de la même manière à l'échec si, de façon offensive, n'était pas menée une nouvelle politique de crédit, accompagnée de l'indispensable intervention des progressistes, par le biais de droits nouveaux des salariés, d'une lisibilité plus grande des décisions et actes politiques.

 
Il s'est souvent écrit, ces dernières semaines, que les affaires du monde auraient souffert de " trop d'économisme " et de " pas assez de politique ".

 
M. D.: Je ne suis pas partisan de ce genre de séparation pour la bonne raison qu'on ne sait pas - ou plutôt qu'on sait trop bien - ce que cela recouvre. Il en va de même de la séparation entre " économie " et " société de marché ". Aujourd'hui, le monde a besoin de grandes réformes. Elles ne relèvent pas de techniques économiques en soi. Mais elles induisent un diagnostic différent de celui que livre la pensée dominante. Il y a besoin de sortir de ce prêt à penser dont on nous abreuve et qui vient de donner à voir les impasses dans lesquelles il mène le monde. En sortir suppose également une intervention politique à tout niveau et sous toutes ses formes, car il n'y aura pas de nouveautés hors de constructions de processus.

 
Dans le cadre du marché ?

 
M. D.: On ne peut sortir de manière abstraite du marché. C'est en inscrivant les réformes décidées dans une perspective politique que se construit une visée alternative, pour tenter de se dégager de l'emprise de l'argent. Que leurs effets ne se fassent pas sentir de manière instantanée ne les rend pas sans portée. Des constructions plus larges sont de fait nécessaires pour que naissent les rapports de force aptes à contester la toute-puissance des marchés financiers. Tenter de limiter les excès de ceux-ci par une meilleure " régulation " est louable. Pas question pour le Parti communiste de jeter la pierre à ceux qui sincèrement en rêvent. Mais nous avons pour le moins des doutes sur la crédibilité d'une telle politique. La crise actuelle est elle-même porteuse d'aspirations, de soif de nouveautés sur lesquelles il faut s'appuyer en sachant que des énergies existent, que le libéralisme en a vraiment pris un sérieux coup sur le plan idéologique, en sachant également que l'on peut orienter différemment la construction européenne. On nous demande d'expliciter notre radicalité. En voici les contours, elle est constructive. Voici également notre originalité. Nous ne craignons pas qu'il y ait deux sensibilités à gauche entre lesquelles le travail en commun est possible. La preuve en existe aujourd'hui. Mais nous n'avons pas envie de perdre notre originalité d'autant, qu'à l'épreuve de la crise du capitalisme, le réalisme, me semble-t-il, est de ce côté.n

 


* Sénateur des Hauts-de-Seine et membre du Bureau national du PCF.

1. Lire également de Tania Noctumniès, p.29, Les Nouvelles stratégies du lobby des affaires.

2. Le Nouvel Observateur du 16-09-1998.

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