Regards Octobre 1998 - La Cité

Zoos
Les hommes ne sont pas (trop) bêtes

Par Evelyne Pieiller


Si, en 1978, a été proclamée, à l'Unesco, la Déclaration universelle des droits de l'animal, accepter l'idée que les animaux n'existent pas seulement pour leur bon plaisir a demandé quelques siècles aux hommes. Pour tomber dans l'excès inverse ?

 

 
Bêtise : n.f., dérivé de " bête ", défaut d'intelligence et de jugement. Bête: n.f., tout animal excepté l'homme ou, dans le langage scientifique, animal qui est placé, dans la série, au-dessous du genre humain.

On sait que certains Indiens portent des clochettes à la cheville pour avertir les petites bêtes obscures qui vivent au niveau du sol, et éviter ainsi de les écraser. En Europe, on n'a pas tout à fait ce genre de délicatesse. Comme dit le Littré, sans excès de sentimentalité, la bête est " au-dessous du genre humain ". Et si, aujourd'hui, la gent animale a de nombreux défenseurs, si la préservation de la faune est une cause célèbre, si, en 1978, a été proclamée, à l'Unesco, la Déclaration universelle des droits de l'animal, il aura fallu des siècles pour qu'on commence à soupçonner que ledit animal n'était pas sur Terre uniquement pour notre bon plaisir. Des siècles d'indifférence, d'incompréhension, d'exploitation. Qui témoignent, de façon fascinante, du rapport que l'homme " occidental " a entretenu avec ce qui était différent de lui: autre.

Bien sûr, il y a les animaux domestiques: le meilleur ami de l'homme, la plus noble conquête de..., toutes ces présences familières, qui n'ont de sens que par leur utilité ou leur usage, et sur lesquelles il serait déplacé de s'interroger: ce qui n'empêche pas les sentiments, à l'occasion. Mais, enfin, il est précisé dans la Bible que l'Homme doit régner sur les animaux, les animaux sont définitivement une forme de vie inférieure et sans âme, l'affaire est entendue. Mais surgissent, à l'aube du XVIe siècle des animaux bien plus troublants: les GrandsVoyages ont commencé, la Terre s'est agrandie, le monde s'est compliqué. Les voyageurs rapportent de leurs expéditions des bêtes qu'on va qualifier d'un terme tout neuf: exotiques. Des lions, des jaguars, des éléphants... Des bêtes " sauvages " qui représentent bien plus vigoureusement que les animaux domestiques la " Nature " dont ils sont les rejetons. Une " Nature " brute, violente, indisciplinée, sans trace de notre divine humanité, une " Nature " dangereuse, toute d'instincts, dépourvue d'esprit. La bête sauvage est la quintessence de l'animal: aux antipodes de l'homme. Que peut-on en faire ? Différentes réponses vont être données, au fil des siècles, et ces réponses vont traduire l'évolution de notre rapport à " l'autre ": c'est dire que le traitement de l'animal sauvage raconte toujours l'esprit du temps, ce mixte de sensibilité, d'imaginaire, de préjugés, d'aspirations diffuses, où se déclinent l'idéologie dominante et ses contradictions.

Eric Baratay et Elisabeth Hardouin-Fugier retracent le cheminement de cette relation, jusqu'aux grandes interrogations d'aujourd'hui. Au départ, donc, la découverte de terres nouvelles, et de leurs surprenants trésors. Les bêtes, surtout les " féroces ", sont réservées aux rois et aux princes, elles sont rares, coûteuses, elles sont un luxe inouï, qui ne peut convenir qu'à la plus haute aristocratie. On les utilise essentiellement pour se divertir, en organisant des combats, et pour afficher à la fois une parenté, et une suprématie: la puissance du lion renvoie à la puissance du seigneur, mais le seigneur sait maîtriser sa puissance comme il sait dominer le lion prisonnier: la " Culture " l'emporte sur la " Nature ", la civilisation sur la sauvagerie. On collectionne les bêtes comme des oeuvres d'art, sans le moindre souci scientifique, on les répartit aussi bien dans les châteaux que dans les parcs, et si peu à peu va se faire jour le désir de mieux comprendre la " Nature ", il va choisir de s'exercer bien davantage en botanique qu'en zoologie. On crée les premiers " jardins botaniques ", on acclimate la tulipe, les " cabinets de curiosités " accumulent les coquillages, minéraux, herbes séchées, les premières chaires de botanique sont fondées en Italie. Côté animaux, on se contente, ou à peu près, d'acclimater dindons et faisans, qui remplacent le cygne et le héron sur les tables princières.

Mais, avec la révolution scientifique du XVIIe siècle, son refus de se contenter de " l'autorité " des vieux sages, et sa volonté d'observer le monde pour le comprendre, le regard sur les animaux va changer. Ils sont désormais dans des " ménageries ", mais évidemment, lesdites ménageries restent l'apanage de rares aristocrates. Louis XIV en a créé une, à Versailles, qui participe à sa grande mise en scène de la Nature, elle est ouverte au public, et fait école dans de nombreux châteaux d'Europe. Mais la science d'alors pense que le vivant est une machine, il faut donc démonter le vivant pour le comprendre. Du coup, c'est l'anatomie qui progresse, l'animal n'est qu'un élément de décor. D'ailleurs, les peintres animaliers préfèrent travailler d'après les dessins de leurs prédécesseurs, plutôt qu'aller regarder les bêtes à la ménagerie. L'animal ne doit être qu'une image, un artifice: un sujet - de dissection, d'illustration.

Les savants découpent et classent avec entrain, et les badauds se contentent d'admirer l'extraordinaire; dans les foires, ou près des montreurs ambulants, ils découvrent les grands singes, aux côtés des Indiens: ils se frottent aux " Sauvages ". Qu'on cherche, d'un seul mouvement, à acclimater. La " Nature " peut être bonne, si on sait s'y prendre. Pourtant, ça ne marche pas comme on aurait pu l'espérer, par exemple côté chameaux - on les voyait déjà faire le travail des chevaux. Las ! Quant aux Indiens...le mieux, c'est d'en faire des héros...de contes.

La Révolution française va, là comme ailleurs, être déterminante. Sous l'égide des naturalistes du Jardin des Plantes, elle va supprimer la ménagerie de Versailles, et créer un nouvel établissement placé au service de la Nation: le Muséum national d'Histoire naturelle, où la Nature sera un havre de paix, à l'opposé de la ville " corruptrice ". On se demande pendant un moment s'il est juste de garder prisonniers les animaux: c'est l'époque où l'on veut libérer tous les aliénés, tout comme on s'est affranchi de l'aliénation, de l'absolutisme. On abandonnera l'idée, pour lui substituer la volonté de contribuer, par la connaissance, au progrès de l'humanité. C'est maintenant la bourgeoisie qui va s'intéresser de près à l'exotisme: les grands empires coloniaux se constituent, et l'animal, une nouvelle fois aux côtés de " l'indigène ", va être le symbole de l'ampleur et de la diversité des colonies. Comme l'indigène, il va devoir être rentable. On le chasse, on l'acclimate (enfin, on essaie mais le Jardin d'Acclimatation, ouvert à la moitié du XIXe siècle, n'est pas un franc succès, le kangourou est rétif et l'antilope capricieuse), on le montre pour l'instruction du populaire; le jardin zoologique, payant, remplace la ménagerie. L'animal lui-même importe peu. On ne se soucie guère de savoir s'il est bien installé. Les cages sont petites, nombreuses, et tant pis si l'animal n'en aime pas la forme circulaire, qui le fait se sentir pris au piège; tant pis si le sol en pierre, pratique à nettoyer, l'empêche de creuser, ou de se rouler dans la poussière. Il reste aussi étranger que l'indigène, mais il rapporte. Quand soudain apparaît un zoo, en Allemagne, où les cages sont remplacées par des fossés et où est recréé un semblant d'environnement naturel, c'est un choc merveilleux: les zoos, promus " poumons verts ", vont permettre de réaliser d'excellentes opérations immobilières, en valorisant les quartiers adjacents. Jusqu'aux années 30 de notre siècle, marquées dans ce domaine par l'Exposition coloniale, riche de ses " spectacles ethnologiques " et de ses animaux étonnants, contre laquelle Aragon notamment s'élèvera, et par l'inauguration de Vincennes, l'animal est affectueusement méprisé, câlinement maltraité, et royalement méconnu. Qu'il souffre pour notre satisfaction, mais qu'on ne le sache pas. Et qu'il nous soit donc reconnaissant de tout ce qu'on fait pour lui.

Il faudra attendre la décolonisation et le début des années 60 pour qu'apparaisse vraiment l'idée qu'un animal ne peut s'étudier que dans son milieu, et qu'un simulacre de Nature ne peut qu'être pathogène. Les safaris et réserves prennent le relais des zoos traditionnels, la Nature devient alors ce qui nous fait défaut, et l'animal, l'ami avec qui refonder l'Arche de Noé. Prolifèrent les dessins animés et les peluches à la gloire de nos copains à quatre pattes, nettement anthropomorphisés. L'animal incarne désormais ce qu'il faut sauver, contre les méfaits du progrès, ou de l'humaine cupidité. Ce qui n'empêche pas la rentabilité: on compte vingt millions de visiteurs dans les jardins zoologiques français par an ! L'animal évoque pour nous un Eden perdu par notre faute: cette nostalgie-là, pour fantasmatique qu'elle soit, permettra sans doute qu'enfin s'épanouisse vraiment l'éthologie, où la science se fait poésie: et que l'Autre révèle la magnificence de son altérité.

 
Eric Baratay, Elisabeth Hardouin-Fugier,Zoos, histoire des jardins zoologiques en Occident (XVIe-XXe siècles), Ed.la Découverte, 295 p. En librairie à partir du 23 octobre.

 


* Secrétaire général de la Fédération CGT de l'Energie.

1. 80% de l'électricité viennent du nucléaire, 4% des centrales charbon et fioul, 16% de l'hydraulique.

retour