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En enfer si j'y suis Par Patrice Fardeau |
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Quelle drôle d'idée certains hommes peuvent-ils avoir ! Et avec quelles drôles de conséquences ! Imaginez que le maire de Sens " qui est communiste, mais c'est pour la première fois depuis la Libération que cette ville se situe à gauche " a fait accord avec une ville d'Italie, proche de la mer, pour qu'une sculpture soit élaborée puis placée dans le creux de la montagne de Carrare afin qu'elle puisse se voir de la mer.
Projet fou, pensera-t-on, et ce n'est peut-être pas inexact.
Ne peut-on pas se réjouir, cependant, lorsque les politiques sont dirigés par ce grain de folie qui donne naissance à l'art ?
Au départ, donc, un hasard: un sculpteur qui souhaite s'installer non loin de Paris; une ville d'Italie dont la richesse est le marbre blanc. Il s'installe à Sens, au début de la Bourgogne, dans cette ville qui a consacré le mariage de Saint-Louis en 1234, et, nouvelle municipalité aidant " à la surprise de tous " expose ses oeuvres à l'Orangerie, derrière les musées et la cathédrale. Le nom de ce projet, irréel: Aronta, du nom d'un personnage de l'Enfer de Dante, dans le XXe livre. C'est ce texte, relu par le sculpteur, Ivan Messac, qui est à l'origine d'une recherche partagée par tous. Dans ce livre, Dante décrit, en voyage en enfer avec Virgile, pour qui il nourrit une grande admiration, des personnages dont on ne sait s'ils sont debout ou si leurs corps sont en quelque sorte retournés. Le sculpteur a donc taillé ces silhouettes dans le marbre blanc de Carrare, individus dont on ne sait reconnaître l'envers et l'avers. Tête renversée; ils paraissent échapper à une vérité qui les a fuis au cours de leur existence et l'immortalité de leur âme ne fait que prolonger leurs souffrances de ne pouvoir parvenir, à tout jamais, à cette lumière à laquelle ils entendaient accéder. Les voici donc, devant le poète, le romancier, le sculpteur, portant leur détresse on ne sait où, sur le ventre ou sur le dos, dans une éternité vouée au malheur. En mai et juin dernier, les Sénonais et les curieux ont pu épier ces êtres, la tête renversée, de Ivan Messac. Le corps constellé de traits de burin, comme autant de blessures, qui se prolongent dans l'éternité après une vie qui, aux yeux de Dante (début du XIVe siècle), ne s'est pas faite dans le respect du créateur et de la religion qui en a procédé. Mais s'agit-il vraiment de religion ou de problèmes éternels, de chaque individu cherchant à donner un sens à sa propre existence pour échapper à l'angoisse inévitable, des vivants ? Le sculpteur Ivan Messac avoue: " Avec un peu d'inconscience, je me suis jeté là-dedans. Cela n'aurait pu être que passager. " Mais rien de ce qui est fondamental et irréductible à chaque individu n'est passager. De sorte que même les autorités économiques ou politiques se sont reconnues dans ce projet d'installer, au coeur même des mines de marbre blanc de Carrare, une sculpture rappelant, sept siècles après, la visite de Dante en enfer. Pour réaliser un projet d'une telle envergure, nul doute qu'il faut faire appel au " nerf de la guerre ". A l'origine, le propriétaire des carrières, Carlo Nicoli, a déjà dit "banco !" Cela fait dix ans. Ensuite sont venus les élus, le hasard (?) voulant que les deux communes " française et italienne " soient dirigées par un communiste. Encore la chose est-elle plus compliquée côté italien: deux organisations les représentent qui sont convenues de se partager le pouvoir: trois ans pour le PDS; trois pour Refondation. Signe des temps... Mais l'art n'échappe-t-il pas aux modes, aux humeurs du moment, aux étiquettes ? Dans ces personnages dont on ne sait reconnaître le devant du derrière, se lit la difficulté de chacun à se situer dans le réel. Quels critères permettent-ils d'assurer qu'on se trouve dans le champ de la vérité ? Eternelle interrogation, peut-être. La preuve: sept siècles après... Et c'est bien ce qui a interpellé Messac, lequel a rencontré un écho favorable chez le maire de Sens, Jean Cordillot, Bourguignon pure souche et enseignant à la retraite, ainsi que le maire de Carrare, qui était une femme peu avant l'alternance " interne ". " Quelque chose est là qu'il faut dégager, énonce Ivan Messac. Je suis très fort travaillé par l'idée de mémoire. A mes yeux, la matière est un peu le témoin de tout. Cette pierre que je vais installer dans la montagne signale quelque chose. Et peu importe qu'on ne sache pas vraiment si Aronta a existé. Après le voyage de Dante, voici donc celui du sculpteur et de tous ceux qui le soutiennent: les maires, français et italien, mais aussi les parraineurs et tous ceux et toutes celles pour qui importe la vérité, quelle que soit la forme qu'elle prenne. Si un texte continue de nous parler sept siècles après son écriture, ce n'est probablement pas par hasard. Sept cents ans après, nous refaisons nous-mêmes le voyage de Dante en enfer. Les formes ont changé, peut-être, mais cela reste l'enfer. Reste donc intacte la question d'en sortir et de faire en sorte que l'humanité échappe enfin, comme le préconisait Marx, à la préhistoire. Ce n'est pas le roi seul qui est nu. Nous aussi. D'où notre désarroi. Aussi bien le sculpteur gratte-t-il le marbre pour voir ce qu'il y a derrière. Pas étonnant qu'il rencontre de l'écho: c'est aussi la démarche de l'enfant qui ausculte l'intérieur de sa poupée, comme s'il s'attendait à y trouver, en lieu et place de son, quelque magie. Ainsi va la vie. " Celui qui taille un bout de bois ou un caillou, remarque Ivan Messac, est convaincu que le Dieu est dedans. " Et quand il n'y a pas de Dieu, alors, restent entiers les problèmes. Et à nous de jouer ! |
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1. " La résistance ou le courage civique au quotidien", soirée thématique d'Arte de 20 h 45 à 1 h 10, le jeudi 30 juillet. |