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Changement de vitesse Par Guy Chapouillié |
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Alors que la bande à Jacquet sirotait du plaisir un peu partout dans un pays sous le charme, les géants de la route s'envoyaient un Tour de France sous le soleil de Satan, ébranlés par un sacré coup de pompe.
Pourtant il ne faut pas oublier la superbe de Pantani, le rictus et la révolte d'Ulrich et toujours le dévouement des équipiers nécessaires, porteurs de bidons et tracteurs infatigables qui, tous, ont fertilisé le mythe et donné de la flamme à la télévision.
Mais le petit écran a frissonné d'une autre fièvre et transmis une courbe très irrégulière du déroulement de la course, des départs différés, des douaniers invisibles, des pelotons au ralenti, des juges de plomb, des coureurs accrochés aux voitures pour protester dans des micros avides, une échappée belle, des chambres investies, une crevaison, des valises ouvertes, une chute, des corps visités, bref une dramatique simultanéité.
Pour beaucoup, la grande boucle était bouclée et les coureurs malades de la dope.
Alors, de nombreux administrateurs d'opinion sont venus avec leur discours simplificateur nous parler d'un monde élémentaire loin des profondeurs, sur un ton de juge.
Le tour était joué car isolé du reste de la société.
En criant très vite " haro sur le coureur " sans prendre le temps d'embrasser toute l'étendue de l'affaire, où prenaient-ils la permission de juger ? Pourquoi, avant de prononcer des mots irrévocables et de mettre en acte d'accusation, ne pas se souvenir, enquêter, arrêter et réfléchir ? Déjà, en juillet 1904, le tour avait deux ans, Henri Desgranges, patron du journal l'Auto, avouait son désarroi " le tour est terminé et cette édition aura, je crois, été la dernière.
Il sera mort de son succès, des passions aveugles qu'il aura déchaînées, des injures et des soupçons qu'il nous aura valu des ignorants et des méchants ".
Au fond, le mal n'est-il pas d'une autre nature, propre à notre société de compétition, où il faut être le meilleur sinon disparaître, aller toujours plus vite, plus loin, plus haut, plus raide (viagra que pourra) et raide mort parfois... Pour le cyclisme, le calendrier des compétitions est plein à craquer et les organisateurs chassent le sponsor non reproductible à l'infini. Les enjeux financiers dominent et de nouveaux appétits durcissent le combat: l'Allemagne réclame son tour pour l'année prochaine. Pour les coureurs, les courses s'emballent et la cadence des coups de pédale devient infernale car les équipes doivent engranger les points pour être bien classées et souvent invitées dans les bons coups, ce qui donne du travail aux plus humbles du peloton. Chacun a ses raisons pour vivre ou survivre dans des conditions parfois limites: de l'éther pour annuler la violence du travail à la chaîne, à la cocaïne pour les cordes vocales de chanteurs ou d'animateurs de télévision. C'est en fait une orthodoxie qui sacrifie l'homme au culte du progrès néo-libéral. De grâce, n'isolons pas les coureurs et faisons en sorte de trouver des solutions globales avec l'appui pertinent de la puissance publique mais aussi la manifestation d'engagements singuliers pour éviter le déclin de la démocratie, car il s'agit tout simplement de cela. En effet, la démocratie n'est pas réductible à une simple affaire d'ordre et de gestion, elle s'alimente surtout de critiques, de résistances voire de désobéissance, ce que nous a rappelé la soirée thématique d'Arte du 30 juillet (1), à quelques heures de l'arrivée du Tour. Que ce soit le paysan allemand qui rejette " ici et ailleurs " l'empoisonnement du cadre de vie par les déchets nucléaires ou bien l'Indien du Chiapas qui lutte depuis cinq cents ans pour ne pas être rayé de la terre et vivre avec ses morts, le renversement de l'état des choses est souvent lié aux aventures personnelles du refus. A chacun de voir si la vie est acceptable, d'aller au fond des problèmes et de s'entêter pour tenter de trouver une issue dans le respect de l'autre, car tout le monde est respectable... surtout les coureurs et les téléspectateurs. n G. C. |
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1. " La résistance ou le courage civique au quotidien", soirée thématique d'Arte de 20 h 45 à 1 h 10, le jeudi 30 juillet. |