Regards Septembre 1998 - La Planète

L'Europe peut-elle être de gauche ?

Par Daniel Cirera*


Comment réorienter l'Europe si on ne met pas en cause les choix ultralibéraux qui dominent aujourd'hui ? A l'articulation des choix européens et nationaux, la question politique: " qui doit décider ? "

Un jour arrive où les peuples interrogent leurs dirigeants: où nous menez-vous ? Ce jour, c'est aujourd'hui ", constate Jean Boissonnat dans un article intitulé " l'Europe après l'euro " (1). Voilà qui en dit long sur la difficulté des dirigeants européens à élaborer et à présenter une vision de l'intégration européenne acceptable et convaincante " au moment où se met en place l'euro, où sont engagées les discussions sur la réforme des institutions et l'élargissement aux pays d'Europe centrale et orientale " avec la perspective des élections européennes en juin 1999, sur fond de montée de la contestation de l'ultralibéralisme. Les contradictions qu'entraînent les nouvelles étapes de l'intégration économique, monétaire et politique s'aiguisent, la recherche de repères garantissant la souveraineté nationale s'affirme. Face au sentiment d'impuissance, à l'accumulation des déceptions, rien ne serait plus périlleux et illusoire que le repli sur soi. L'enjeu est au contraire un débouché de gauche à la critique de l'Europe libérale. Robert Hue évoquait lors du débat sur l'euro devant l'Assemblée nationale (2): " l'idée d'une communauté pacifique de nations coopérant de plus en plus étroitement entre elles pour contribuer à la prospérité et à la sécurité de chacune ... " Mais, ajoutait-il: " l'Europe d'aujourd'hui est source d'inquiétude et d'insécurité, parce qu'elle est perçue à juste titre non comme un moyen de faire face au chômage et aux agressions de la mondialisation ultralibérale, mais comme un ensemble d'institutions, de mécanismes, de pressions destinés à lever les entraves au déchaînement de la " libre concurrence " et de la guerre économique.

L'union monétaire telle qu'elle se réalise l'illustre. Les analyses ne manquent pas " notamment du FMI ou de l'OCDE " sur ses conséquences pour l'emploi et les salaires, sur la pression au dumping social, avec la suppression de la variable d'ajustement que représentent les taux de change entre les monnaies nationales. Quant aux dynamiques structurelles, Peter Sutherland (3) explique: " Je crois que la monnaie unique est un facteur de changement beaucoup plus puissant, particulièrement avec la combinaison du Pacte de stabilité et le fait que les dépenses publiques des gouvernements vont être placées dans un carcan. " Hans Tietmeyer, président de la Bundesbank, avertit que " le pacte de stabilité précise qu'en matière de déficits, le but est d'arriver à un équilibre ou à un surplus budgétaire ". Jean-Claude Trichet, gouverneur de la Banque de France, et successeur présumé de Wim Duisenberg à la Banque centrale européenne, enfonce le clou: " C'est en période de croissance qu'il est absolument nécessaire de diminuer la dépense et les déficits. C'est à quoi se sont engagés tous les Européens en signant le pacte de stabilité et de croissance " (4). Pense-t-on pouvoir user sans dommage d'arguments d'autorité " l'impossibilité d'échapper aux contraintes du pacte de stabilité " et réconcilier ainsi les citoyens avec l'Europe, alors que le refus d'une nouvelle cure d'austérité et l'exigence de résultat dans la lutte contre le chômage, les inégalités, l'exclusion caractérisent justement l'opinion aujourd'hui ?

Les contraintes institutionnelles européennes sur les choix budgétaires et les orientations sociales et économiques, soulèvent la question: " Qui décide ? ", à l'articulation de la politique européenne et des politiques nationales. Question encore aiguisée par le rôle attribué à la Banque centrale de Francfort. Avec pour seule mission définie dans le traité de Maastricht: la stabilité des prix, elle jouit de pouvoirs uniques (5). A l'abri de son indépendance à l'égard des instances politiques, un directoire de banquiers gardiens de l'orthodoxie monétaire, pèserait sur les politiques budgétaires, sociales, n'ayant de compte à rendre qu'aux marchés financiers ? On voit mal comment un système aussi rigide pourrait fonctionner sans tensions. Hans Tietmeyer ou Jean-Claude Trichet reconnaissent qu'il est impossible de ne pas tenir compte de l'opinion publique. L'inébranlable Bundesbank elle-même, a dû céder aux interventions politiques, notamment lors de la réunification. Le débat sur le contrôle de la BCE est très sérieusement engagé, à travers notamment l'idée d'un contrepoids politique. Une brèche est ouverte. Il faut pousser plus loin. Le statut de la BCE et sa mission sont en cause si l'on veut mettre en oeuvre une politique de croissance saine, créatrice d'emplois, une autre orientation de l'argent et du crédit.

 
La rediscussion des traités, une question légitime

La rediscussion des traités est une question légitime. Ce qu'un traité a fixé, un autre peut le modifier. Malgré les obstacles, le débat est ouvert. Il touche à une question essentielle et de plus en plus sensible, celle de la souveraineté nationale. Pendant des années, la nation, la souveraineté étaient présentées comme dépassées, voire réactionnaires. Aujourd'hui, rares sont ceux qui nient leur réalité et la nécessité de leur donner toute leur place dans la construction commune. Cela appelle une vision de gauche, progressiste, de la nation et de la souveraineté, ouvertes aux apports extérieurs, enrichies et valorisées par les coopérations, à l'opposé du repli nationaliste. " Une souveraineté moderne ne peut se concevoir qu'ouverte à des partages de responsabilités dans le respect des choix démocratiques de chaque peuple, expliquait Robert Hue. Nous sommes convaincus que l'Europe a besoin d'institutions politiques communes, démocratiques, proches des citoyens, permettant à des nations égales et souveraines de mieux maîtriser ensemble leur destin. " La critique de la carence démocratique de la construction européenne actuelle, du caractère opaque et technocratique des prises de décision " surtout quand telle directive contredit des options majoritaires, comme c'est le cas en France pour les entreprises et services publics " fait mûrir le débat sur une prise plus directe des peuples sur les institutions et les choix en rapprochant les lieux de décision des citoyens et par davantage de transparence. En France, ce peut être la possibilité réelle que les citoyens, la représentation nationale, en y associant les organisations, les associations, soient partie prenante des grands choix européens, par des votes au Parlement ou par référendum. Une réforme des institutions communes est possible qui n'implique pas l'affaiblissement des institutions démocratiques nationales.

 
Les attentes des peuples au coeur des contradictions

La discussion sur la ratification du traité d'Amsterdam devrait être l'occasion d'ouvrir largement le débat sur la réorientation de l'Europe. Un tel débat devrait se conclure par un référendum. D'autant que le nouveau traité appelle des abandons de souveraineté. Refuser de consulter l'opinion aux étapes importantes d'une construction qui détermine pour une part essentielle le devenir du pays, comporte le risque d'accentuer encore le sentiment légitime que le projet se réalise en dehors des peuples. Les attentes des peuples sont aussi au coeur des contradictions qui traversent la perspective de l'élargissement. B. Geremek, le ministre des Affaires étrangères de Pologne, y voit " la nécessité d'approfondir le lien communautaire et de réaliser la dimension éthique et spirituelle de l'Europe " (6). C'est un défi majeur. La sécurité et la paix du continent en dépendent. Mais comment l'approche ultralibérale et en cercles concentriques autour d'un " noyau dur " pourrait-elle y répondre ? Quant à l'élargissement de l'OTAN " avec le rôle dominant joué par les Etats-Unis " il n'est pas, en privilégiant la dimension militaire, de nature à offrir un cadre durable et stable à la sécurité. En revanche, une OSCE (7) revitalisée, rénovée, où délibèrent à égalité les pays concernés offre un cadre pertinent pour repenser la sécurité sur les bases politiques plutôt que militaires. La demande des pays d'Europe centrale et orientale et le besoin de dépasser les tensions et les fractures de la guerre froide offrent une occasion salutaire de stimuler la réflexion sur la nature de la construction européenne, sa finalité et ses dimensions culturelles.

La réorientation de l'Europe apparaît, en France, très liée à l'engagement pour le changement politique et social dans le pays lui-même. Qui d'autre que la gauche et les courants progressistes, dans leur diversité, pourraient redonner un sens à l'Europe ? C'est leur responsabilité. Le mouvement social de fin 1995, l'installation du gouvernement de la gauche plurielle, les manifestations pour Vilvorde ou pour l'emploi lors du sommet d'Amsterdam, les mouvements de chômeurs en France et en Allemagne, l'impact de la législation française sur les 35 heures, tous ces événements révèlent une évolution positive du rapport des forces. Ces convergences ont conduit à faire de la justice sociale, en premier lieu la lutte contre le chômage, un enjeu majeur de la crédibilité du projet européen. Malgré ses limites, le Conseil extraordinaire de Luxembourg sur l'emploi " dû en grande partie à la ténacité du gouvernement français " a ouvert une brèche.

La réflexion ouverte dans les partis sociaux-démocrates aux commandes de treize des quinze gouvernements de l'Union européenne, porte aussi sur les réponses crédibles face aux dynamiques incertaines et aux contraintes de l'euro, face à la déréglementation, la globalisation financière, à la prégnance de la réalité nationale. " Pour gouverner l'Europe, il faudrait un projet pour l'Europe. Et je ne crois pas que nous ayons ce projet ", lance Felipe Gonzalez. La difficulté réside dans l'impossibilité d'échapper à la question: comment avancer dans la construction de l'Europe sociale, sans mettre en cause les choix ultralibéraux qui dominent aujourd'hui ? Le fait que la question soit posée constitue un progrès. Des convergences apparaissent pour substituer au pacte de stabilité un vrai pacte de croissance et pour l'emploi, sur le rôle de la BCE, pour la taxation des mouvements de capitaux, la réduction du temps de travail, la démocratisation des institutions. En France, le débat sur la réorientation prendra la force nécessaire s'il devient un enjeu pour les mouvements sociaux. Redonner vigueur à un débat droite-gauche sur l'Europe, mettre au coeur de l'Europe sociale la question de l'intervention démocratique: telle est l'ambition de l'appel lancé par les communistes à une consultation multiforme, absolument ouverte, pour préparer leur conseil national consacré à l'Europe cet automne. n D. C.

 


* Membre du Comité national du PCF.

1. Le Monde, 4 juillet 1998.

2. 21 avril 1998

3. Directeur pour l'Europe de la banque d'affaires américaine Goldman Sachs.

4. Les Echos, 19 juin 1998.

5. La Réserve fédérale américaine a pour mission de lutter contre l'inflation, mais aussi de favoriser la croissance. Son activité est transparente et sa politique définie en relation avec l'exécutif.

6. " L'Europe, pour nous, Polonais, Hongrois ou Tchèques, c'était et c'est toujours une réponse aux besoins de liberté et de sécurité " (le Figaro, 21 janvier 1997). Ce qui ne l'empêche pas de confier " l'euphorie qui a suivi la chute du mur a vécu. La fête est terminée. Des intérêts contradictoires se font jour ".

7. Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, issue de la Conférence sur la sécurité et la coopération, consacrée par l'Acte final de la Conférence d'Helsinki en 1975. Rappelons la proposition du PCF d'un Forum des nations d'Europe, où seraient mises à plat et débattues avec les pays candidats les conditions à remplir pour l'établissement de relations et de coopérations profitables à tous.

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