Regards Septembre 1998 - La Planète

Elections allemandes à haute dose politique
Les sirènes nationalistes

Par François Mathieu


Voir aussi L'Allemagne en brèves

En avril, 12,9% des électeurs du Land de Saxe-Anhalt votent pour la Deutsche Volksunion (DVU). Seize députés d'extrême droite entrent au parlement régional. L'Allemagne se réveille avec la gueule de bois.

Ce parti, la Deutsche Volksunion, n'est certes pas un inconnu, mais, le soir des élections d'avril, les journalistes désemparés, qui se pressent à l'entrée du conseil régional, posent la même question à celui qui précède un petit groupe d'hommes triomphants: " C'est vous M. Wolf ? ", dans l'espoir d'être les premiers à interviewer la tête de liste de la DVU, Hugo Wolf. Lors de récentes élections dans deux anciens Länder du nord de l'Allemagne, le loup était déjà entré dans la bergerie. Mais dans des conditions différentes. Si les candidats de la DVU s'étaient présentés à visage découvert à Brême en 1991 et, six mois plus tard, dans le Schleswig-Holstein, cette fois, à Magdebourg, Halle et les campagnes environnantes, ils ont caché leurs visages et ont utilisé les grands moyens: direct-mailing, distribution massive de tracts et un avion survolant la région avec un sempiternel et unique slogan populiste, " Ça suffit " DVU ". Cet anonymat et 3 millions de marks (1 milliard de francs) sortis de la poche de Gerhard Frey ont suffi pour qu'un électeur (nouvel électeur ou abstentionniste) sur huit de cette région de l'ex-RDA ait répondu aux sirènes d'un parti d'extrême droite, dont les publications pourraient être condamnées en vertu de la Loi fondamentale (Constitution). DVU, NPD, Republikaner, trois groupements politiques d'extrême droite longtemps rivaux qui, jusqu'à présent, n'inquiétaient pas grand monde, même si les Republikaner de Franz Schönhuber avaient quelques représentants au parlement régional de Stuttgart (Bade-Wurtemberg) et au parlement européen. Longtemps, une partie de la CDU (Union démocrate chrétienne) et sa branche bavaroise, la CSU (Union sociale chrétienne), avaient répondu aux aspirations de l'électorat installé traditionnellement à droite de la droite. Or, le paysage allemand a changé, dix ans après le " tournant " et l'unification de l'Allemagne selon des règles fixées par la démocratie chrétienne, le " miracle économique " s'est essoufflé; pire, l'Allemagne est entrée en crise.

 
Le miracle économique allemand s'est essoufflé

En septembre 1997, à Hambourg, fief social-démocrate qu'il en était, le SPD (Parti socialiste d'Allemagne) endosse une veste historique avec 36,2% des voix. 4,97% des Hambourgeois ont voté DVU ! Wilhelmburg, quartier pauvre et bastion rose à la périphérie du port de Hambourg, compte 45 000 habitants. 17,4% d'entre eux ont voté DVU et Republikaner. Ces partis ont atteint le record des 25,6% dans le quartier de la gare du train urbain. L'histoire, le paysage, la composition sociologique de ce quartier ont valeur d'exemple. Au moment du boom économique, les autorités sociales démocrates locales ont fait construire de longues barres de HLM pour y loger les ouvriers et employés des chantiers navals, du commerce maritime, des industries métallurgiques ou alimentaires environnantes et des chemins de fer. Aujourd'hui, un logement sur deux est habité par une famille d'origine étrangère; on atteint même les 86% autour de la gare. Les " jeunes Allemands " fuient le quartier. Les vieux ruminent sur leurs bancs. Ces vieux, qui ont été membres de la DGB (Confédération des syndicats allemands) et qui avaient toujours voté SPD, se désignent non sans ironie sous le terme de " deutsche Rest-Rentner " " expression populaire née spontanément et que l'on traduit mal en parlant de retraités-vestiges allemands. On connaît la suite de la chanson: " On a cotisé toute sa vie à la Sécurité sociale; maintenant, on doit payer chaque médicament, mais les Canaques, eux, ils les ont gratuits. " Le mot " Kanaker " est devenu le mot le plus " neutre " pour désigner la population immigrée, turque et kurde, ou arrivée d'Europe de l'Est. Les retraités ne sont nullement de ces vieux nazis endurcis, que l'on a toujours désignés sous le terme ironique de " Bodensatz " (le " dépôt ", le marc de café au fond de la tasse). S'ils ont voté pour un parti, dont ils ne connaissent même pas les représentants " on parle ici de " parti fantôme " ", c'était pour donner une leçon au maire social-démocrate qui, lors des élections précédentes, avait encore gagné leurs voix en déclarant démagogiquement qu'à Wilhelmsburg la coupe était pleine... En ex-RDA, l'extrême droite recrute autrement. En Saxe-Anhalt, 30% des hommes de moins de trente ans ont voté DVU. Un autre parti importé de l'ouest, le NPD, est en train de vivre un second printemps. En sommeil dans les anciens Länder, il renaît aujourd'hui dans les nouveaux Länder, quand ceux-ci ne représentent qu'un cinquième de la population allemande. 70% des nouvelles recrues ont moins de trente ans. Fort de ces nouvelles données, le NPD a transféré son secrétariat fédéral de Bochum (Rhénanie du Nord-Westphalie) à Dresde (Saxe). Les dirigeants de la JN (Jeunes démocrates nationaux), branche cadette du NPD, doivent en partie leurs succès à l'adaptation des méthodes traditionnelles (occidentales) de propagande aux structures socio-culturelles héritées de l'ex-RDA. Aux distributions de tracts et discussions à la sortie des écoles et des lycées, et dans les stades, ils ajoutent l'organisation de marches de protestation, de tournois de football, de camps de jeunes, etc. Soucieux d'offrir une image honorable, ils prétendent rejeter les candidats réputés buveurs ou prêts à la bagarre et, ce faisant, préparer de futurs cadres obéissants aveuglément aux ordres des chefs.

 
Quelques manières simples de recruter pour l'extrême droite

On sait qu'en RDA, la jeunesse était très encadrée et que, dans ce système, les clubs jouaient un grand rôle. Ces structures ont été reprises par les autorités municipales, sociales, religieuses ou simplement associatives en vue de l'organisation des loisirs et surtout de l'encadrement des jeunes chômeurs. Magdebourg (Saxe-Anhalt), le " Club de la fontaine " est administré par l'Eglise évangélique; à Neuruppin (Brandebourg), le " Bunker " dépend de la municipalité avec à sa tête un maire PDS (Parti démocrate socialiste). A Rheinsberg (Brandebourg), le club pour jeunes a été fondé par un entrepreneur en céramique dans le but de " débarrasser " le centre de la petite ville des skins, qui avaient pour habitude de se retrouver dans la galerie commerciale. Ces clubs, en grande partie autogérés, sont des lieux de rencontres et de jeux. On y boit, on y discute. Les travailleurs sociaux y donnent des conseils, y organisent des " bourses " aux petits boulots. Et l'on n'y reste pas qu'entre jeunes. Situés dans ces quartiers construits dans les années soixante-dix et qui furent une des fiertés du régime Honecker, ils sont le seul " bistrot " du coin: les pères ne dédaignent pas venir y boire des bières moins ennuyeuses que celles de leur onzième ou treizième étage. Les dirigeants du NPD ont vite compris que ces clubs pour la jeunesse, financés par les administrations locales ou des initiatives privées, et fréquentés par une jeunesse désoeuvrée en mal d'autorité, étaient une aubaine. Sans tambours ni trompettes, ils infiltrent, et ça marche ! " Le NPD n'a aucun problème à travailler avec ces groupes, s'ils sont prêts à penser et à agir comme des soldats politiques ", énonce un document interne. Certains spécialistes ouvrent les yeux et tentent d'alerter les autorités et l'opinion publique. Récemment, un criminologue berlinois spécialisé dans l'étude des mouvements d'extrême droite, constate que " dans presque chaque localité [d'ex-RDA], il y a un contact d'extrême droite ". Un procureur général du Brandebourg décrit des zones urbaines dites " libérées ": rues, places, clubs et mêmes localités, dans lesquels aucun punk, aucun étranger ne peut se montrer sans être agressé. La population locale accepte cette situation sans broncher. La police ferme les yeux. Les autorités politiques en place minimisent le problème de peur de devoir désavouer leur propre politique. Un sociologue berlinois parle, avec à l'esprit la référence implicite à l'hitlérisme, d'instauration d'un mode de pensée, et donc de vie, extrémiste, dans lequel " va à nouveau grandir la prochaine génération ". Jusqu'à présent, l'éclatement de l'extrême droite et la rivalité des chefs avaient été le meilleur rempart contre leurs prétentions. Mais aujourd'hui, plus de tergiversations possibles, la situation est inquiétante. Gerhard Frey triomphe: " La boutique est mûre pour l'assaut. " D'où les trois millions de marks provenant de sa fortune personnelle injectés depuis Munich dans la campagne de Saxe-Anhalt. Comme l'a déclaré dernièrement le ministre de l'Intérieur social-démocrate de Rhénanie du nord-Palatinat: les activités dans tous les azimuts de l'extrême droite " constituent pour [la] société [allemande] un défi très sérieux, si ce n'est le défi central ". n

 
Dossier réalisé par Françoise Amossé

 

 


L'Allemagne en brèves


L'euro au Bundestag

Cinquante ans après la création du mark, symbole du renouveau allemand, en juin 1948, les députés du Bundestag ont largement voté le passage à l'euro, malgré le scepticisme, flottant mais globalement persistant, de la population. Mêlant leurs voix et leurs suffrages, les dirigeants du SPD, des Verts ont rejoint leur adversaire, le chancelier Kohl. Seul, le PDS a fait connaître sa différence. Mais " la création de la monnaie unique étant acquise, chacun se présente comme le meilleur garant des intérêts allemands et des acquis sociaux dans la bataille économique internationale ", estimait notre confrère le Monde, le 25 avril. La similitude de ces positions et arguments n'est-elle pas en train d'entraîner les deux hommes en lice pour le pouvoir fédéral, Schröder et Kohl, vers une demi-victoire et donc une demi-défaite ?

Nouvel essor du capitalisme

Longtemps fermé sur lui-même, le capitalisme allemand connaît une expansion sans précédent. Le rapprochement entre Daimler-Benz et Chrysler est le prélude à d'autres offensives. Le vieux modèle rhénan s'est transformé en machine à conquérir les marchés ", écrit l'Expansion (n° 574) fin mai. Siemens réalise en effet désormais 60% de son chiffre d'affaires à l'étranger, Volkswagen investit en Hongrie, en République tchèque, BMW aux Etats-Unis: indiscutablement, l'Allemagne est devenue l'économie la plus mondialisée d'Europe. Premier pays à avoir investi l'Est, elle s'installe aux Etats-Unis et en Asie, résolue depuis peu aux opérations de fusions-acquisitions, tentées avec un peu d'avance et moins de bonheur, par les grands groupes français. Au prix cependant de l'abandon de Benz dans le mariage précité, tout en lorgnant encore sur la division camions du Japonais Nissan. Rachat de Rolls-Royce par Volkswagen, fusion de Daimler-Benz avec Chrysler, etc.: retenons tout simplement que l'automobile allemande sort toutes ses griffes dans la guerre pour le monopole mondial.

L'Etat-providence en question

(...) A l'heure actuelle, il n'existe pas de consensus en Allemagne sur les réformes à long terme. Une faction néolibérale influente se bat pour un recul sensible de l'Etat-providence et le retour au financement privé. A l'opposé, les sociaux-démocrates, les syndicats et une partie des chrétiens démocrates défendent le système. Le sentiment général est que des réformes sont nécessaires. Le malaise se trouve renforcé par la propagande que font en permanence des fonds d'investissement et les assurances privées. Le gouvernement, qui craint les réactions de la population, se montre prudent à l'égard des changements. Pour donner une idée: 65 millions de travailleurs, électeurs pour la plupart peuvent prétendre à une pension de retraite. (...) Dieter Döring, le Monde, 3 juin 1998.

Salariés: coopération ou sacrifices ?

La restructuration de l'industrie allemande s'accompagne d'un certain nombre de mesures sociales qui vont de la réduction du temps de travail avec perte de salaire à l'augmentation du temps de travail sans contrepartie salariale... L'objectif affiché par les grands groupes de 10% d'augmentation du taux de productivité par an réglemente désormais les relations de ce que l'on a appelé le modèle social allemand. Chez Volkswagen, on travaille 28,8 heures par semaine avec une baisse des salaires. Chez BMW à Ratisbonne, c'est la semaine de quatre jours qui est en vigueur: polyvalence, mobilité d'un site à l'autre permettent à l'usine de tourner six jours sur sept. Pour les salariés de Continental-Hanovre, la mise en compétition des sites européens a conduit à relever la durée hebdomadaire du travail de 75 mn, tandis que chez Dasa à Hambourg, elle passe de 35 à 40 heures sans compensation salariale... Pour Opel, l'accord patronat-syndical porte sur un ralentissement des rémunérations contre un engagement à ne pas licencier jusqu'en 2001.

Un " pacte pour le travail "

Al'occasion de son XVIe Congrès, en juin dernier, la Confédération allemande des syndicats (DGB) s'est prononcée pour " un pacte pour le travail ". Son président, Dieter Schulte, suivant en ce sens la ligne du SPD et respectant en cela une longue tradition relationnelle et politique, en a défendu l'idée, basée sur le principe de modération salariale, arguant de ce que " jamais, plus jamais, nous ne retrouverons le plein emploi sans de larges réductions du temps de travail ". La moyenne hebdomadaire du temps de travail en Allemagne est actuellement de 37,5 heures, à l'ouest. Selon Pierre Lévy, de l'Humanité, " un débat s'est instauré sur l'impact réel d'une limitation du pouvoir d'achat sur l'emploi " à l'instar de ce qui se passe en France. Alors que la convention collective de la métallurgie limite la durée hebdomadaire à trente-cinq heures, le syndicat IG Metall entend parvenir à un accord sur trente-deux heures lors du renouvellement de cette convention en 2001.

Le PDS en Congrès

C'est à Rostock, sur la Baltique, que s'est tenu, début avril, le Congrès du PDS. L'essentiel de l'objectif électoral que se sont fixé les délégués est de passer le seuil des 5%. Un objectif à portée de main puisqu'en ex-RDA, où il reste majoritairement implanté, le PDS voit son influence grandir. Actuellement, crédité de 4% des voix au niveau national, " il lui faudrait gagner la majorité des voix dans trois circonscriptions pour pouvoir être représenté au Bundestag ", pour Angela Klein, de Rouge. Lors de ce congrès, la direction du PDS, pour tenir compte des situations sociales et politiques à l'est, a rédigé le " Manifeste de Rostock ", " projet pilote de renaissance à l'est ". Les récentes élections, notamment celle de Saxe-Anhalt, laisse à penser qu'une percée est réellement envisageable pour ce parti, relativisé toutefois par son actuel faible impact à l'ouest où il n'est crédité de 1% des voix.

Fort taux de chômage à l'Est

Une légère baisse du nombre de chômeurs a été enregistré en mai 1998 par rapport aux chiffres de l'année précédente. Mais, avec 4,2 millions de chômeurs, la situation demeure inquiétante, d'autant qu'il faut considérer un réel déséquilibre entre l'Ouest et l'Est, où plus de 20% des personnes en âge de travailler sont sans emploi. Pour les prévisionnistes, la croissance en 1998 ne suffira pas à faire refluer sensiblement le chômage allemand dans une économie allemande " essentiellement portée par la demande externe, soutenue par l'effet dollar ", fragilisée comme d'autres par la chute des devises asisatiques. Le taux de chômage stagnerait à 11,4%, " l'amélioration ne concernerait que l'Ouest, le secteur du bâtiment à l'Est ne parvenant guère à s'extraire de son marasme ", d'après l'Agefi.

Par F. A.

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