Regards Septembre 1998 - La Planète

Elections allemandes à haute dose politique
De Zeuthen,regard périphérique

Par Joachim Wilke *


Le 27 septembre, les Allemands voteront le renouvellement de leurs représentants au Bundestag. Cette élection dessinera le nouveau pouvoir fédéral, pour quatre ans. Même si les conservateurs et leur parti, la CDU, sont largement discrédités, le chancelier Kohl sera-t-il le grand perdant de ces élections ou sa sortie sera-t-elle " amortie ", comme le laissent entendre de récents sondages ? Quelle sera la politique du social-démocrate Gerhard Schröder, quand ses propos de campagne, jugés peu novateurs, amenuisent déjà la force de sa potentielle victoire ? Quelle alliance pour le SPD alors que son partenaire le plus naturel, les Verts, est en perte de vitesse (5% selon les sondages), pour s'être prononcé contre le maintien à terme de l'Allemagne dans l'OTAN, la division par deux des effectifs de l'armée et surtout le principe d'une taxe sur l'énergie, augmentant le prix du super ? Les électeurs confirmeront-ils leurs tentations nationalistes ? Et, enfin, le PDS, dont les forces restent cantonnées au territoire de l'ex-RDA, parviendra-t-il à se hisser au rang de partenaire incontournable de la gauche social-démocrate ? Ces élections législatives auront été précédées de deux mouvements sociaux à la courte vie mais à l'impact réel, celui des étudiants pour de bonnes conditions d'études, en novembre 1997, et celui des chômeurs qui, sans avoir eu l'ampleur de celui de l'hiver français, conserve sa structure revendicative. A un mois d'un scrutin que les Européens attendent avec intérêt, l'Allemagne, qui se donne à voir sous de multiples facettes, ne s'est pas encore décidée.

 
Par F. A.:

 
Croisé aux rencontres parisiennes du 150e anniversaire du Manifeste, l'auteur pose un regard critique sur son pays, non sans humour. Libres propos.

A 30 kilomètres du Lafayette, les banlieues périphériques ne vous parlent pas trop fort. La filiale du grand magasin, fleuron des refontes au centre de Berlin, semble plutôt étonner mes voisins à Zeuthen (1). Ils vont voir l'immeuble supermoderne, goûter quelque casse-croûte au sous-sol, mais passer outre le reste de l'offre. Du médiocre au prix élevé ? Tiens... Autour du Lafayette, quantité de bureaux neufs, sans locataires. Ce qui invite aux sarcasmes. On vous l'a dit, c'est bien efficace, le capitalisme ? D'ailleurs mes concitoyens ne se révoltent guère. Même périphérisée, car située en ex-RDA, Zeuthen-la-belle garde son charme paisible dans la verdure, parmi lacs et forêts.

 
Des élections communales qui ont changé la donne locale

Toutefois, la mévente incita le groupe français à changer le gérant de Lafayette-Berlin et les dernières élections communales changèrent la donne locale dans la grande couronne de la métropole. Cela se fit en 1994. Ici, à Zeuthen, fut réélu le maire qui avait géré la commune avant mars 1990, et destitué la coalition SPD/CDU (2) des premières années de l'après-réunion; nos voisins de Schulzendorf élurent un maire PDS; les citadins de Neuruppin (3), plus au nord, et de trois arrondissements berlinois, etc. firent de même. Un peu plus tard, il s'agissait de voter un pacte de fusion entre Berlin, désormais capitale de la RFA, et la région environnante qui forme le " nouveau Land " de Brandebourg. Pendant des mois, les administrations de Berlin et du Brandebourg menaient campagne en faveur du pacte, campagne massive à l'américaine. Enfin, Berlin vota pour, certes à majorité faible, mais la fusion échoua. Car la périphérie s'y refusa. Pourquoi ? D'aucuns virent le PDS à l'origine du trouble, mais c'était nous faire trop d'honneur. Même dans les " nouveaux Länder ", nous ne dépassons guère les 20% du vote. Certes, nous recommandions le rejet non de la fusion en soi, mais du pacte nommé qui aurait soumis cette zone périphérique au bras de fer du centre fédéral. Or, d'où vient que le " Non " rassemblait 60% des votants brandebourgeois ? Question à peser avant les élections du 27 septembre 1998. L'Aufschwung Ost " l'essor à l'Est " devait émaner de la réunification allemande. C'était la devise du chancelier Helmut Kohl dont le règne perdure depuis seize ans. Sous l'emblème de l'Aufschwung Ost, son gouvernement a dépensé d'énormes moyens publics, subventionnant des chantiers un peu partout dans les secteurs de l'infrastructure, de l'immobilier et des commerces de l'Est allemand. Les dessous d'une montée de l'extrême droite

Pour sa part, l'Union européenne dirigea des crédits importants dans cette zone de haute priorité. Reste qu'en fin de compte, les flots d'argent remplirent les trésors des grandes affaires occidentales, tandis qu'à l'Est, le nombre des salarié(e)s tomba de 10 à 6 millions. Jadis, dixième puissance industrielle du monde, ce territoire muta en cas d'assistance publique. Et, ici comme ailleurs, cela provoque un essor néfaste, celui de l'extrême droite. L'alerte sonna en avril 1998 quand la DVU gagna 12,9% du vote au Land de Saxe-Anhalt. Jusqu'alors marginal, ce parti avait failli s'installer au parlement de Hambourg, ville riche en problèmes sociaux. Or, en Saxe-Anhalt, ceux-ci culminent suite au déclin quasi total de ses industries naguère si importantes et du recul de l'agriculture. Là-bas, la DVU se procura les listes des jeunes votants et surtout de ceux qui venaient gagner l'accès aux urnes. Par mailing, elle leur suggéra des slogans simplistes: Protester " voter DVU ! Du travail allemand pour travailleurs allemands ! Et voilà joué le tour. Media et partis établis se mirent à décrier " l'extrémisme " tant droitier que de gauche (le PDS, à nouveau !). Ils biaisèrent pourtant sur deux points: 1. celui de la livraison des listes à la DVU; 2. celui de ses moyens financiers. Ce parti voulant répéter le coup au Brandebourg (horizon: 12%) et au Mecklenbourg tout à fait périphérisé, il lui faudra un trésor bien rempli. Certes son leader est millionnaire de l'immobilier en Bavière, par ailleurs directeur de deux journaux nationalistes. Mais devra-t-il épuiser son patrimoine ? A l'évidence, son groupement veut s'implanter en périphérie Est, puis aller à l'assaut de l'Ouest via les " poches " livrées au même destin de désindustrialisation et de crise agraire, Sarre, Palatinat, Nord-Est bavarois, région côtière. Le choc de l'euro et le démontage social prévu élargiront les zones difficiles. Un lepénisme allemand neutraliserait la protestation. Rappelons que, depuis les années 70, les " nouvelles droites " poussent à travers l'Europe. D'où leur vient l'argent ?

 
Le poids politique des réseaux contre la droite conservatrice

En attendant, la social-démocratie allemande s'apprête à relayer les conservateurs et les libéraux au niveau fédéral. Déjà forte à l'échelle régionale où elle gère la plupart des Länder, elle suggère que son candidat Gerhard Schröder (4) prenne la relève de Helmut Kohl. Il lui jette un gentil défi: " Merci, Helmut, 16 ans, ça suffit! " Peut-être Schröder occupera-t-il l'édifice que Kohl se fit construire à Berlin. Peut-être appliquera-t-il tel ou tel pansement aux plaies que le règne des CDU/CSU/FDP ont infligées au corps social allemand. Si oui, il le fera gentiment. Plutôt Blair II que Jospin II, il ne va pas léser ses amis les patrons. C'est sûr. Le reste ne l'est pas. Le SPD devance les CDU/CSU dans les sondages, sans pour autant approcher une majorité absolue. Ses voisins verts risquent l'éclipse. Même chose, de l'autre côté, quant au FDP. Les grands partis établis se trouveraient en panne de partenaires mineurs. Par manque d'alternative, ils s'épouseraient les uns les autres. Sauf miracle, s'ouvrirait la perspective édifiante de la grande coalition SPD/CDU/CSU... Mais les miracles sont là. Ailleurs en Europe, des forces de gauche modérée ou de centre-gauche non majoritaires arrivent à gérer de grands pays parce qu'elles ne refusent plus la coopération (immédiate ou médiate) de la gauche " de gauche ". Les épouvantails usés perdent de leur efficacité... Nous retrouvons cet effet dans la périphérie est-allemande: les élections en Saxe-Anhalt ayant porté le SPD à 35,9%, le premier ministre régional sortant, Reinhard Höppner, osa faire cavalier seul. Pas de coalition. Höppner s'imposa grâce au soutien du PDS (19,6% du vote) qui " tolère " le gouvernement du Land sans y appartenir. C'est ce que l'on appelle le " modèle de Magdebourg "; il fonctionne déjà depuis 1994; il se peut qu'en 1998, il fasse des petits. Si l'on ne compte pas que sièges et fauteuils, ces " petits " sont déjà là et en train de grandir. Le " modèle de Magdebourg " a son corollaire en une trame de réseaux qui fédèrent pasteurs, féministes, syndiqués, chômeurs, écrivains, artistes, etc., à titre individuel ou en tant que porte-parole de leurs groupes respectifs, dans un effort pour parer à " la plus impudente entreprise d'enrichissement jusqu'ici connue ": selon leur Déclaration d'Erfurt (1997), c'est ce style du règne des conservateurs qui défigure la réunification allemande. Capitale du " nouveau Land " de Thuringe où le chômage a battu le record des années 30, Erfurt se vante de ses nombreuses églises historiques. L'une des plus grandes était pleine de monde quand la Déclaration fut signée; elle déborda à l'occasion de son anniversaire; figure de proue du mouvement, le pasteur Friedrich Schorlemmer, de Wittenberg, ville de Martin Luther, n'est pas étranger aux décisions de son parti SPD dans son Land de Saxe-Anhalt.

Pour réunir autrement l'Allemagne et l'Europe Alors, hauts cris conservateurs, mais surtout: reprise de l'initiative d'Erfurt à Bochum, au milieu du bassin de la Ruhr ! De cette Délibération de Bochum (1998) où des réseaux de l'Ouest venaient joindre ceux de la périphérie-Est provint l'appel à " se lever pour une autre politique ". Manifester tous ensemble à Berlin, le 20 juin, n'aura été que le coup de départ... Réunir autrement l'Allemagne, voire l'Europe, restera le boulot du quotidien. Le PDS y joue sa part. A l'Alexanderplatz, lieu de la grande manif, il vint organiser un prélude: la Fête de la gauche européenne (6 juin), précédée d'une journée de concertation entre vingt partis. Le PDS était heureux d'accueillir Robert Hue, Michel Vignal, Jean-Christophe Bonté et leurs amis venus de quinze pays européens. Nous devrions mutuellement intensifier les échanges. A 30 km des centres du pouvoir fédéral allemand, ma commune " périphérique " et ses homologues pourraient bien utiliser les expériences de Saint-Denis, Villejuif, Montreuil pour humaniser la vie de nos concitoyens. Je crois que, ce faisant, nous approchons de l'Europe que nous voulons.

 


* Philosophe, dirigeant du PDS. J. Wilke est également l'auteur, chez L'Harmattan, avec Jean-Marc Gabaude et Michel Vadée, des Chemins de la raison, XXe siècle la France à la recherche de sa pensée. S'ensuivra Une raison mondialisée, seconde étape de recherches, thème d'une collection à venir chez le même éditeur.

1. Commune de 7 000 habitants, arrondissement Dahme-Spreewaid, Land de Brandebourg. Institut de physique nucléaire. Patrie du compositeur Paul Dessau et de la réalisatrice Ruth Berghaus. Scène d'un roman de Théodore Fontane (cf. n. 3)

2. Les sigles allemands signifient CDU: Union démocratique chrétienne, conservateurs; CSU: Union sociale chrétienne, conservateurs de Bavière; DVU: Union populaire allemande, extrême droite; FDP: Parti démocratique libre, libéraux; PDS: Parti du socialisme démocratique, socialistes de gauche; SPD: Parti social démocratique de l'Allemagne.

3. Ville de 27 000 habitants, chef lieu de l'arrondissement Ostprignitz, Land de Brandebourg. Industrie électronique et mécanique démantelée. Patrie de l'écrivain Théodore Fontane qui, descendant de huguenots gascons, fondait le réalisme allemand.

4. Gerhard Schröder, premier ministre du Land ouest-allemand de Basse Saxe où il vient remporter un triomphe électoral, siège au conseil administratif de Volkswagen.

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