Regards Septembre 1998 - Les Idées

Henri Lefebvre: La société au point critique ou de l'individu écartelé

Par Armand Ajzenberg *


Voir aussi Inédit: Plan de l'ouvrage d'Henri Lefebvre

Faut-il travailler à un projet de société ? demandait le philosophe Henri Lefebvre dès 1985. Il propose alors un projet d'ouvrage collectif qui n'eut pas de suite. Retour sur cette recherche menée par le groupe de Navarrenx.

 
Juin 1985

Henri Lefebvre me téléphone. A la fin du mois je pars à Navarrenx. Si tu veux, tu viens. Nous en parlerons... Il s'agissait d'un questionnaire que j'avais proposé. Nous travaillions alors avec un petit groupe sur l'autogestion et, la gauche étant au pouvoir, militions " pour ". Autogestion ? Pour certains, il s'agissait de la " transition " au socialisme, pour moi, et pour Lefebvre aussi je crois, l'idée de transition était devenue suspecte. Bref, l'idée d'une autogestion isolée d'un projet de société me semblait sans avenir. Dix-neuf questions donc: sur le " travail ", le " savoir ", la " démocratie directe ", l'" imbrication " entre ces trois questions (formulée de cette façon: " partager le travail, partager le savoir, partager le pouvoir ". Et cela de manière telle qu'il soit de plus en plus difficile de distinguer les unes des autres), etc. La dernière question portait, elle, sur l'idée d'un nouveau " projet de société ". En fait, ce que je voulais alors c'était " faire parler Henri ". Mais les questions formulées étaient si longues (73 pages) que la seule issue possible qui lui restait était soit de répondre par oui ou par non, soit d'en débattre.

 
Août 1985:

Je prends donc le train pour sa maison de Navarrenx. Lieu un peu mythique. Le soir, en me montrant ma chambre, Henri plaisante: " Dans ce lit a dormi Benjamin Péret, et aussi Clara Malraux, et encore je crois Guy Debord. " Se trouvaient là, ou arrivèrent en même temps: René Lourau, Vincent Labeyrie, Geneviève et Yann Couvidat, Michel Fiant... Catherine, sa femme, était à cette date au Nicaragua. Rythmes de cette semaine: travail de 9 à 12 heures et de 15 à 19 heures. Entre temps, Lefebvre rédigeait le Retour de la dialectique qu'il donnait à " taper " à la secrétaire de la coopérative agricole. Ainsi est né le groupe de Navarrenx. " Ayant constaté l'échec des projets de société tant du côté " capitaliste " que du côté dit " socialiste ", un groupe de recherche s'est réuni en août chez Henri Lefebvre à Navarrenx. Armand Ajzenberg a présenté quelques grandes lignes d'un tel projet; à partir de ces éléments, le groupe a discuté et réfléchi pendant plusieurs jours. Les discussions ont fait surgir des questions nouvelles et révélé des lacunes dans tous les projets connus par les membres du groupe. Nous pensons que seul le travail méthodique d'un groupe plus large de collaborateurs compétents pourra combler ces lacunes et répondre aux multiples questions posées. " Suivait la liste, longue, de ces questions. Tel était le courrier-communiqué fondateur du groupe. Cette préoccupation " un projet de société " est chez Lefebvre bien antérieure à cette année 1985. Déjà dans l'Irruption de Nanterre au sommet (1), écrit à chaud après Mai-68, il insistait sur l'absence alors d'une alternative à la hauteur des attentes: faute d'une telle perspective capable de dynamiser les énergies " ce n'est pas un système qui s'effondre, c'est l'illusion d'un système qui s'évanouit, et l'illusion d'une rationalité accomplie ".

 
Septembre 1985

 
Retour à Paris de Lefebvre. A l'intention du groupe, il rédige et propose un projet d'ouvrage collectif (voir l'encadré).

 
Novembre 1985

Henri Lefebvre fait devant le groupe, qui s'était élargi, une intervention orale. Elle a été enregistrée et en voici un extrait (2): " Faut-il travailler à un projet de société ? Beaucoup de gens s'y refusent, j'ai pu le constater de vive voix ou dans des conversations par téléphone. Leurs arguments s'appuient sur l'histoire du socialisme et sur l'histoire moderne. Le premier argument est qu'il y a déjà eu de nombreux projets, venant du PS ou du PCF qui se sont révélés non réalistes. J'ai constaté aussi qu'en fait beaucoup de gens continuent à croire aux anciens modèles. Soit le modèle réformiste, soit le modèle révolutionnaire, y compris le modèle stalinien ou soviétique. C'est curieux, car on peut, semble-t-il, repousser vigoureusement des modèles en paroles et en garder de fortes traces. Je réponds dans la conversation qu'il n'est pas question de faire un prêt-à-porter pour la société future, mais de reconstituer une identité perdue. Celle de la gauche, celle du Parti communiste. Qu'est-ce qu'être communiste ? Cette perte d'identité me semble extrêmement grave. Or, comment la reconstruire si ce n'est en proposant des éléments de discussion ? En proposant une idée d'avenir et pas seulement en ressassant les débats interminables du mouvement socialiste. Sans un projet global, même contestable, il manque une dimension. La pensée même se perd. Il est nécessaire de discuter d'un projet même si c'est au bout du compte pour le rejeter. " Ce projet de " projet de société " n'eut pas de suite. La plupart des " collaborateurs compétents " s'étant récusés. Par exemple, Yves Barel qui, la même année 1985, nous répondait: " Disons en ultra-résumant que j'aurais tendance à mettre au coeur du questionnement le problème du chômage et de l'apparente impossibilité d'y mettre fin, c'est-à-dire, en définitive, la question du rapport entre travail et " non-travail "; autrement dit, celle des rapports entre l'individu et le petit groupe et les appareils, institutions..., de la société officielle. A mes yeux, l'urgence est pratique et non théorique, et la " solution ", si elle existe, ne peut être nationale. " Le " Groupe de Navarrenx " se rabattit, en quelque sorte, sur la " Nouvelle Citoyenneté " (3). Qui n'est pas une question mineure: " La Déclaration initiale est celle des droits de l'Homme et du citoyen, or le citoyen a disparu en cours de route et ce à l'échelle nationale comme internationale " déclarait encore Henri dans l'intervention déjà citée. Où il ajoutait: " Le projet de nouvelle citoyenneté ne peut être conçu comme une simple éducation civique. Il s'agit d'une transformation de la culture politique qui apparaît tendanciellement mais dont la conscience est encore extrêmement confuse. Est-ce que cela se rapporte à la lutte de classe ? Oui et non. Il y a une part de lutte pour la maîtrise de l'espace et du temps qui est une intense lutte de classe, pour la réduction du temps de travail, pour les retraites, le temps de loisir, la transformation urbaine des banlieues... Mais tout cela dans le même temps n'est plus une lutte de classe traditionnelle. De la même manière qu'il y a des luttes comme celles pour la paix qui ne sont pas étroitement la lutte de classe, mais qui la prolongent, le combat pour la nouvelle citoyenneté est encore de la lutte de classe tout en ne l'étant plus. Il n'est pas intrinsèquement attaché à un sujet historique, la classe ouvrière, déjà constitué. Je voudrais préciser que la notion de nouvelle citoyenneté n'est qu'une partie d'un projet de société, même si elle est essentielle. " Aujourd'hui, la citoyenneté est à la mode. Mais pas à la manière d'Henri Lefebvre " la synthèse du citoyen politique, du citoyen producteur et du citoyen usager et consommateur: " Ce qu'on pourrait nommer l'ancienne citoyenneté aboutit à un individu qui exclut de lui-même toutes sortes de domaines d'intervention. La nouvelle citoyenneté consisterait à intégrer les rapports sociaux au lieu de s'opposer à eux. L'autonomie de l'individu dans le cadre de la démocratie représentative aboutit à des formes de dislocation de la société. La nouvelle citoyenneté tend au contraire à permettre à chaque individu de se réapproprier l'ensemble des rapports sociaux dans lesquels il est immergé. " Aujourd'hui, pour la plupart de " ceux qui en parlent ", il s'agit toujours d'une citoyenneté découpée en " tranches ", d'un supplément d'âme à un monde capitaliste aux eaux de plus en plus glacées. A société dissociée, citoyenneté éclatée ? Projet de société ? Aujourd'hui, on en est à peu près au même point qu'en 1985. Par rapport au schéma de Lefebvre " celui-ci avait le mérite de poser les bonnes questions d'alors " les réponses restaient à construire. Encore qu'un grand nombre de celles-ci soient inscrites dans l'oeuvre de Lefebvre, soit critique et prolongement de Marx, soit invention propre: de l'Introduction aux morceaux choisis de Karl Marx (1934) aux Eléments de rythmanalyse (1992), en passant par la Critique de la vie quotidienne (1947-1962-1981), etc. " dans son schéma donc, des points sont cependant devenus obsolètes ou dépassés: le modèle soviétique s'est écroulé et ne relève plus que de l'histoire, le Parti socialiste s'est rallié au capitalisme, comme bien d'anciens Partis communistes (à l'Est ou non), le projet CFDT mérite-t-il encore un point d'interrogation ? Le Parti communiste français semble plus que jamais en recherche éperdue d'identité, etc. D'autres points de ce schéma n'ont fait que devenir plus actuels: par exemple " l'état critique de cette société, qui porte en elle non plus seulement sa critique mais sa dissolution ". Quand l'écartèlement de l'individu d'avec lui-même et d'avec la société " duale ou pire " devient tel que le pire l'emporte toujours, ce sont bien les questions d'un nouveau " mode de production ", d'un nouvel " état de civilisation " qui sont l'urgence.

 
Printemps 1997

Nous nous trouvons devant un déficit idéologique. Il n'y a encore pas d'alternative élaborée à l'ultralibéralisme. De ci de là, on propose des calfeutrages, des petits réparations. Mais je ne vois encore nulle part un édifice complet que l'on pourrait avancer comme substitut au modèle dominant ", constatait Ignacio Ramonet, directeur du Monde diplomatique.

 
Automne 1998

Faut-il réinventer un "Groupe de Navarrenx" ? n

 


1. Henri Lefebvre, l'Irruption de Nanterre au sommet, Anthropos, Paris 1968, réédition éditions Syllepse, 1998, 100 F

2. Revue M, n° 50, décembre 1991

3. Ce qui se termina par un ouvrage collectif sous la direction d'Henri Lefebvre, Du contrat de citoyenneté, éditions Syllepse et Périscope, juillet 1991.

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Inédit: Plan de l'ouvrage d'Henri Lefebvre


Vers un projet de société (ouvrage collectif) - contribution à... " d'Henri Lefebvre

INTRODUCTION a) Première partie "critique". Il n'est plus besoin de faire la critique de la "société existante", du "mode de production" dominant, du capitalisme, de la bourgeoisie. Tout a été dit et redit. Ce qu'il faudrait aujourd'hui, c'est mieux montrer l'état critique de cette société, qui porte en elle non plus seulement sa critique mais sa dissolution. La société dissociée: duale ou pure. Les économies souterraines ou parallèles. La séparation: gens occupés dans les secteurs de pointe, les services indispensables. Les assistés et occupés occasionnellement, " élastiquement ". Les abandonnés, laissés (exclus) pour compte. Le consensus autour de ce déclin...

b) "Crise" ? Etat critique ! Plus: transformation radicale. Révolution culturelle en même temps que technologique, sociopolitique. Menace de catastrophe.

c) Pourquoi un projet ? : Projet et modèle : Modèle et voie Différence entre: Projet et voie : Projet et paradigme : Projet et utopie : Projet et stratégie

L'exigence, dans le vide théorico-politique actuel, d'un chemin d'un but, d'un "horizon"

L'urgence... Reconstruire l'édifice théorico-politique avec le projet (à partir du projet ?)

PREMIERE PARTIE Examen et rejet des projets antérieurs : Soit en tant que projets (utopiques) Périmés, tous : Soit par l'expérience du siècle... et la " réalisation "

a) Le projet de Marx En quoi consiste-t-il exactement ? Le travail: son caractère fondamental/essentiel " Lien de l'homme à la nature, du connaître à l'être, de l'action à la création. L'ontologie du travail et l'apologie des travailleurs. Sa dévalorisation: l'usine sans ouvriers à l'horizon, par " l'automatique ". Loin mais proche... (que devient la " plus-value " avec l'informatique et l'automatisation généralisée ?) Force de la vision marxiste: aliénation " exploitation " humiliation. Croissance et crise. Faiblesses du projet: l'Etat dépérissant ? La démocratie directe ? La ville ? Les points à retenir: lassalisation puis... la révision lénino-stalinienne: l'Etat. (cf. la critique du programme de Gotha, social-démocratie) Critique du concept de Transition

b) Les versions "gauchistes" du projet marxiste: " Anarcho-syndicaliste " Maoïste " Trotskiste " Situationniste

La question de la violence. Subversion, révolution, transformation.

c) Le projet "capitaliste": néo-libéral (moins d'Etat, l'entreprise comme "base" de la société, etc.). Son échec (la dissolution menaçante)

d) Le projet socialiste-réformiste (le "défi socialiste", 1970). Les résultats, du " point de vue " annoncé par le projet.

e) Le projet CFDT (?)

DEUXIEME PARTIE Les conditions d'un nouveau projet (d'une nouvelle construction théorico-politico-pratique) a) L'informationnel: son étendue, son influence (la puissance d'IBM, la Silicon Valley, la gestion de l'espace, etc.). Les limites Le " droit à l'information ". Les partis.

b) La "fin du travail" parmi les "fins". L'usine sans ouvriers. La "crise" du travail en marches; et les parades ?

c) L'urbain. L'extension-éclatement de la Ville. La Ville mondiale.

d) : Firmes Le mondial : Marché (planétaire) : Stratégie : Culture

TROISIEME PARTIE Arguments essentiels du nouveau projet (lacunes combler !) 1) Partie économique. Critique radicale des " modèles ". Croissance et développement. Plans et progressions. Partages ? Expansions ? etc.

2) Partie sociologique. La classe ouvrière: où en est-elle ? Le tiers monde ?

3) Partie politique. La citoyenneté. La démocratie directe. L'urbain et l'autogestion territoriale.

4) Partie juridico-politique. Le droit " socialiste " et les droits du citoyen.

5) Le culturel (?!). L'éducatif ?

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