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Communistes de nouvelle génération Par Jean-Claude Oliva |
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Voir aussi Paroles jeunes , Epanouissement pour soi et pour tous |
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Paroles et réflexions de jeunes intellectuels " militants ou non " autour de l'idée communiste et du PCF.
Motifs d'espoir à condition...
Pour Serge Dupont, 27 ans, thésard en mathématiques, " le communisme, c'est la mise en commun des ressources, des biens pour le plus grand nombre. Une forme de progrès humain qui vise au bonheur de tout le monde. En combattant la tendance au chacun pour soi, à la concurrence ". Plus que l'émancipation générale des peuples et de l'humanité, Frédéric Olive, 33 ans, maître de conférences en mathématiques, a en tête le bonheur, la libération de chaque individu. Pour Michel Xifaras, agrégé de philo, " il s'agit d'une attitude dans la vie, une position éthique de refus de la résignation et des injustices, un peu volontariste. Le communiste, fidèle à lui-même dans son engagement contre les injustices, au delà des discours politiques qu'il peut tenir, car c'est ce qui donne du sens à sa vie. Il faut partir de cette attitude individuelle que met en cohérence un projet communiste. " Anne Senizergues, professeur de français au lycée du Blanc-Mesnil, y voit des " valeurs: un souci de justice et d'égalité, la priorité fondamentale à l'éducation. " Voilà pour l'idéal. Mais, à ce niveau de généralité, on a du mal à percevoir son originalité. Ce que pointe Frédéric. " L'idée de communisme ressemble de plus en plus à l'idée que chacun peut se faire de l'épanouissement personnel. Y a-t-il besoin de parler de communisme ? " Serge ne voit " pas du tout le communisme comme une société idéale, comme un état de fait. Le communisme, c'est le combat pour défaire les forces d'oppression, ce n'est plus un système, c'est un engagement ". Frédéric acquiesce: " C'est le dépassement, la rupture avec le capitalisme. On est au bout d'un système économique, social... C'est une perspective de civilisation après deux ou trois siècles où l'humanité s'est développée et aliénée avec le capitalisme et la question est donc d'inventer autre chose. Par exemple, la proposition d'un système de sécurité-emploi-formation me fait rêver. " Et au-delà ?
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Du communisme et des communistes
Dans une discussion je n'hésite pas à me dire communiste, affirme Serge, mais je préfère préciser que je n'ai pas de rapport avec le PCF, avec l'Union soviétique, ce n'est pas mon modèle. Même si, personnellement, je dissocie PCF et URSS, pour le commun des mortels, communisme égal URSS. Il faut toujours se démarquer de l'URSS qui représente aux yeux de tous le totalitarisme. " Dans le même ordre d'idées pour Benoît Mariou, 28 ans, thésard en mathématiques, " le terme communisme est un peu péjoratif tandis que communiste... Le communisme, c'est ce qui a échoué, les communistes, c'est les gens qui se battent contre les injustices. Ce n'est pas pour autant qu'il faut un nouveau mot, cela va se tasser avec le temps ", conclut-il. Mais cela peut-il se tasser sans pousser au bout l'analyse de ce qui a échoué et en tirer toutes les leçons pour ici et demain ? Bien entendu, cela ne pouvait se faire à chaud au début des années 90. Mais maintenant ? Faut-il laisser plus longtemps l'exclusive de la réflexion critique sur le communisme à ses détracteurs ? Retour au présent où Benoît trouve " positif que se rejoignent les communistes et les autres. J'apprécie cette ouverture et le respect des tendances progressistes différentes. " Un état d'esprit qui porte sans doute au-delà de la reconnaissance et du dialogue avec les différentes sensibilités progressistes et d'extrême gauche. Cette revalorisation de toutes les aspirations libertaires et individuelles, longtemps mises sous le boisseau, concerne au premier chef le PCF. Frédéric en attend " le respect de chacun au sens de prendre en compte des aspirations militantes forcément diverses, par exemple permettre une action sporadique. Je ne m'y sens pas encore libre: un décalage a toujours persisté entre les moments où je militais et ceux où je vivais. Je m'isolais pour militer ! " Anne voit dans son entourage beaucoup " d'électrons libres qui gravitent dans ce courant de pensée sans faire partie d'une structure. On partage les idées, on vote, mais on ne prend pas d'engagement politique. " L'engagement des profs sur le " front social " constitue pour elle une nouvelle forme de militantisme.
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Articuler utopie et réalité
Il n'empêche que, pour Serge, " il y a besoin de projet d'avenir, de discuter de projet à projet. Actuellement les partis politiques sont dans le très court terme, personne ne s'engage pour plus de cinq ans. Il faut élaborer un projet même s'il ne doit pas être mis en pratique plus tard. Comment résoudre les problèmes de chômage de misère, de racisme, dans les cinquante prochaines années ? Quelle organisation de la société ? Comment éviter les guerres, permettre un développement harmonieux ? " " Avoir des principes d'action, un projet global qui permette de s'y retrouver dans des contradictions comme vouloir diminuer le budget des armées et éviter le chômage à tout prix. " Justement, pour Benoît, " le PCF est le seul parti capable de prendre des positions par principe pour la régularisation des sans-papiers par exemple et non en fonction de calculs électoralistes. " Pour Michel, " le mouvement des sans-papiers est à la fois porteur de valeurs de fraternité, d'abolition des frontières et, en même temps, revendique la carte de séjour, prérogative de l'Etat républicain, qui créée une nouvelle frontière entre deux sortes d'étrangers ! Immense contradiction, révélatrice de la situation du projet communiste qui n'est pas destiné à aboutir. Mais à articuler l'utopie avec la réalité des rapports de pouvoir, des mécanismes institutionnels, économiques.
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La vie comme elle va
On se positionne sans cesse en réaction à une régression, estime Frédéric. Par exemple, je trouve pénible de passer son temps à expliquer que le racisme est une idée monstrueuse ou à se battre contre l'AMI. Je préférerais construire l'avenir ". Anne aimerait "éviter les deux écueils de l'intellectualisme et celui des luttes toujours en résistance. C'est ce que j'ai ressenti avec le mouvement sur l'éducation en Seine-Saint-Denis, celui des sans-papiers ou encore des chômeurs. Entre les deux, il faut parvenir à l'application de ce qu'on souhaite, arriver à changer la société. " Malgré tout, Anne qui dit avoir vécu peu de luttes auparavant a gardé l'impression d'une découverte: " cette découverte du collectif me rapproche du mouvement communiste plus que le discours théorique. Le projet utopique peut aussi s'élaborer après la lutte. En fin d'année scolaire, on s'est tous retrouvé pendant trois jours et on a monté des projets délirants. Des projets individuels et collectifs face à une violence scolaire énorme Par exemple, des classes de Gremlins, rassemblant les élèves les plus violents avec une équipe de profs sur la base du volontariat. Ou encore de relation individuelle à l'élève sur la base du volontariat et du bénévolat. " Reste que, pour Michel, si " on a vécu des expériences très fortes de fraternité de changements des rapports humains dans les luttes de ces dernières années, la société ne peut fonctionner sur ses principes-là. " Alors ? n Propos recueillis par Jean-Claude Oliva |
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Paroles jeunes
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En licence de philo, Rosa Moussaoui, 21 ans, milite à l'Union des étudiants communistes et au PCF.
Le communisme a longtemps représenté le partage des biens, des richesses matérielles.
Aujourd'hui, j'y vois plutôt le partage des savoirs, des pouvoirs.
Une volonté qui a manqué aux pays de l'Est ou à Cuba.
Si l'on veut donner les pouvoirs à tous, il faut donner les savoirs à tous.
C'est l'école qu'il faut d'abord changer.
Dans la situation dramatique que connaît l'Algérie, on voit clairement l'enjeu que constitue l'éducation pour l'avenir de la société tout entière.
Quand on veut conforter un pouvoir autoritaire, les librairies sont vides comme à Cuba.
Et, d'une façon plus générale pour choisir quelle société construire, il y a besoin de savoirs.
C'est la condition de l'égale maîtrise des choix par tous.
Et dans l'idéal, je rêve d'une société où chacun puisse pratiquer la philo, des activités artistiques, du sport, etc.
Le drame, c'est d'avoir voulu faire le bonheur à la place des gens, c'est ces mots affreux d'" avant-garde " et de " masses ", l'avenir ne doit pas ressembler à cela.
Chacun doit participer à la définition de la société dans laquelle il veut vivre.
Ce qui concerne un individu ne devrait pas être décidé à sa place.
Cela suffit peut-être à définir une société autre....
Pour y parvenir, je rejette les solutions violentes.
Il faut valoriser, pousser les gestes de solidarité comme cette aspiration à l'ouverture aux autres cultures, à l'étranger que j'ai senti souffler pendant le Mondial.
Il faut s'appuyer sur ce qui émerge de radicalement différent dans notre société.
Bien sûr, les jeunes voient les partis politiques comme des carcans, ils ne veulent pas entrer dans un moule.
Pour un militant, cette réaction peut paraître agaçante mais, au fond, je la trouve plutôt positive un mouvement contre le dogme.
Dans la société, il y a matière à une visée communiste mais sans automatisme, à condition de repenser les principes, de se ressourcer en permanence.
Place aux jeunes
Delphine Pucel, 28ans, travaille au cabinet du maire d'une ville de banlieue parisienne.
J'ai le sentiment que beaucoup " d'anciens " militants dans des organisations de jeunesse ne se retrouvent pas au PCF tel qu'il est aujourd'hui.
Tout ce qui nous est proposé dans une cellule (quand on nous propose quelque chose!), c'est la tournée de l'Huma, des tracts à distribuer ou encore du porte à porte pour les élections.
Pour faire autre chose, il faut vraiment "ramer", s'imposer et si on veut que cela aboutisse, il faut tenir bon et faire les choses soi -même et souvent seule.
Si ça marche alors petit à petit il y a une évolution...
Autant dire soulever des montagnes pour faire ce que j'ai envie ! On ne sait pas forcément comment faire mais on attendrait au moins une écoute, une aide pour réaliser ce dont on a envie.
A l'origine de mon engagement, le combat contre les injustices et la capacité à être proche des gens, notamment des jeunes.
Que je ne retrouve plus aujourd'hui.
Quand je parle de la vente de l'Huma " dont je comprends la nécessité et qui, un peu plus dynamique, pourrait même m'amuser ", c'est que je n'ai jamais fait d'autre initiative avec le Parti.
Souvent je vois les communistes vouloir à tout prix trouver la réponse à un problème posé.
Et quand ils ne la trouvent pas, ils se réfugient dans des réponses toutes faites: c'est la faute...
au capital ! Pourtant ce n'est pas parce qu'on ne voit pas l'aboutissement d'une démarche, d'une action qu'on est incapable d'avancer ! C'est flagrant pour l'enseignement.
On ne sait pas quoi dire, aussi on fait de " la langue de bois " autour de grands principes.
Au lieu de partir de ce qui se fait, d'être à l'écoute des acteurs.
Dans l'ensemble, les communistes ne favorisent pas assez l'expression des gens.
Dans ce sens je suis très intéressée par les espaces-citoyens mais je n'en ai encore jamais vu aucun.
On ne fait pas assez confiance aux gens dans les domaines où ils veulent intervenir.
Peut-être faute d'avoir confiance en nous-mêmes, en notre propre capacité d'intervention et d'influence dans le débat et la réflexion collective.
Pourtant il s'agit ni de tout piloter ni de lâcher le morceau.
A l'intérieur du Parti même, on ne fait pas assez appel aux compétences, on se contente trop souvent du nom et du nombre des communistes.
Sans savoir ce qu'ils sont.
Il faudrait utiliser aussi les savoirs professionnels.
Et réinvestir la population " pas comme avant " mais en travaillant sans a priori avec tous ceux qui veulent s'engager comme citoyens.
Par exemple, pourquoi ne pas intervenir davantage dans la construction des lois, mettre les lois entre les mains des gens ?
Vu de banlieue
Djamel Kabach, 35 ans, est directeur d'un centre de quartier en banlieue parisienne où il vit également.
Le communisme, c'est la solidarité, le partage, la lutte contre toute forme d'oppression, la défense des plus démunis.
Dans ce premier aspect, j'apprécie la forme révolutionnaire des communistes toujours prêts à s'engager physiquement, intellectuellement aux côtés des autres peuples.
Mais c'est aussi une tendance dictatoriale à obliger les gens à s'aimer un peu malgré eux.
Comme si on voulait qu'ils soient tous égaux par force.
Puis il y a les contradictions entre ce qu'on dit et ce qu'on fait.
Je ne comprends pas que des communistes puissent parfois être racistes.
Plus généralement, je souhaiterais un engagement plus fort pour le droit de vote des immigrés aux élections locales.
Je souhaite que les communistes continuent à s'ouvrir, acceptent les critiques, et retrouvent leurs qualités antérieures, présence sur le terrain, proximité avec les gens.
Comment, à la fois, tenir compte des réalités économiques et ne pas renier les idées nobles des communistes ? Au fond, je ne sais pas si c'est bien ou non de privatiser Air France.
Mais l'action de Gayssot me donne l'impression qu'il y a les aspects de coeur et qu'une fois aux commandes...
Dans le même ordre d'idées, on ne peut être que d'accord avec le " non à l'argent-roi ", mais concrètement qu'est-ce que cela veut dire ?
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Epanouissement pour soi et pour tous
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De jeunes intellectuel(le)s parlent de l'idée communiste.
J'y réagis, en tant qu'intellectuel " encarté " depuis quelques décennies.
Epanouissement personnel, non pour soi seul, mais pour tous les individus, chacun dans sa singularité: c'est cette exigence absolument fondatrice qui me frappe d'abord.
En cela (notre enquête le confirme) ceux qui parlent sont en phase avec une très large fraction de leur génération.
En même temps, ils expriment, sur la façon d'y parvenir, des perplexités qui nous traversent tous.
Ce ne peut être, disent-ils, en se laissant acculer aux seuls combats défensifs.
Il vaut la peine d'y réfléchir.
En regard de cette exigence, quid du Parti communiste ? Plus ouvert à la discussion, plus démocratique dans son fonctionnement, plus proche des préoccupations des gens: soit.
Mais les pratiques au quotidien, les réalités de sa vie interne ? J'ai envie de dire à mes cadets: prenez les choses en main, nul ne fera à votre place.
Encore faut-il favoriser l'émergence d'espaces d'autonomie, d'inventivité, voire de militance " à la carte ", où chacun peut être pleinement soi avec les autres.
Ce n'est pas encore ce qui domine.
Les intervenants évoquent une double expérience: celle de leur engagement professionnel, celle de leur participation aux luttes récentes.
Je crois pouvoir dire que, pour un intellectuel, rien n'est plus essentiel que de réaliser l'unité entre sa vocation proprement intellectuelle, dans son absolue autonomie, et son intervention militante.
Dire que rien n'a été fait pour aller en ce sens (lieux de recherche, organes d'expression) serait très injuste.
Encore faut-il que chacun, intellectuel ou non, puisse vérifier qu'à tous les niveaux on s'attache à prendre en compte son apport et favoriser sa libre initiative.
Il y a (doux euphémisme) quelques habitudes à perdre, d'autres à prendre.
Par Michel Simon
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