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Musique contemporaine
Par Catherine Wagner |
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La 27e édition du Festival d'Automne à Paris, en accueillant la musique de personnalités aussi éloignées que Karlheinz Stockhausen et György Kurtag, fait connaître les nombreux courants esthétiques actuels.
Personnages mythiques et mystiques, figures solitaires et inquiètes, Stockhausen et Kurtag sont, l'un comme l'autre, des hôtes privilégiés du Festival d'Automne. Car, lorsqu'une musique provoque la curiosité de Joséphine Markovits, directrice du domaine musical du Festival d'Automne, depuis sa création, la confiance qu'elle accorde à son créateur est entière et s'installe dans le temps. La programmation musicale conçue par cycles permet alors aux compositeurs d'appréhender l'oeuvre musicale non comme une fin en soi, mais comme un ouvrage sonore se prolongeant ou dérivant vers des voies insoupçonnées. La liberté de dire, de se contredire, de répéter, une fois permise, les compositeurs se sont parfois heurtés à des impasses, à des malentendus, mais cette même liberté donnée au Festival a permis des créations prestigieuses qui ont bouleversé le public, enrichi quelques pages de l'histoire de la musique et modifié la réflexion des jeunes compositeurs " ainsi le cycle de György Ligeti en 1984, Prométéo de Luigi Nono présenté en 1987, Coro de Luciano Berio, Hymnen de Karlheinz Stockhausen. Proposer la différence, c'est aussi multiplier les possibilités d'aller vers des sons inouïs. Le compositeur suisse Heinz Holliger, né en 1939, se relie à Luigi Nono, mais aussi à Kurtag. Le dépouillement de l'écriture, la contrainte des extrêmes, la volonté d'aller toujours au-delà des limites exigent alors une concentration extrême de l'auditeur, notamment son opéra de chambre Glühende Rätsel (1964). Tout comme, le Britannique Brian Ferneyhough, né en 1943, dans son Quatuor n° 2 (1980), son intention poétique étant alors l'absence du sonore ou l'approche du silence, sous toutes ses formes. Ces deux compositeurs, d'approche difficile, suscitent autant d'intérêt que la musique minimaliste de l'Américain Steve Reich, caractérisée par une simplification des moyens de répétition. Celui-ci se propose d'envoûter, davantage d'ailleurs que de convaincre le public. Depuis 1976, il participe régulièrement au Festival d'Automne qui prévoit d'inscrire son Opéra à son programme de l'an 2 000.
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Une réflexion sur les moyens, sur le son et sur le temps
Quant à l'Allemand Helmut Lachenmann, né en 1935, et au Français Gérard Pesson, né en 1958, programmés par le Festival, ils proposent la recherche d'un son nouveau où la composition ne consisterait pas seulement à réfléchir sur les moyens, mais sur le son et sur le temps. Autre invité au Festival, Helmut Oehring, né en 1961, compositeur autodidacte, qui offre un univers sonore hautement original, notamment dans Dokumenrar-Oper (1995), oeuvre reflétant en effet l'obsession de ses premières expériences d'enfant entendant, né de parents sourds et muets. Karlheinz Stockhausen, premier invité de ce 27e Festival d'Automne, est né en 1928 à Cologne. Il est la figure la plus radicale et la plus puissamment imaginative de sa génération. A soixante-dix ans, il est sans doute le seul compositeur à avoir exploré tous les champs importants de la recherche musicale depuis les années cinquante. Son nom est lié au mouvement sériel post-webernien. Kreuzspiel (Jeux de croix, 1951), reflet du sérialisme intégral, a été composé en 1951. Il participe cette année-là, pour la première fois, au Cours d'été de Darmstadt où s'exprimèrent les tendances musicales les plus avancées de l'après-guerre, lieu privilégié de confrontation des personnalités les plus fortes de cette époque, Pierre Boulez, Bruno Maderna, Luigi Nono, Henri Pousseur... Abordant le langage musical sur la base d'une analyse quasi scientifique des propriétés acoustiques du son, il compose en 1953 sa première oeuvre de musique électroacoustique, Studie I, et, trois ans plus tard, Gesang der Jünglinge (Le chant des adolescents). Le Klavierstück XI (1956), première oeuvre aléatoire, est l'une des plus célèbres pièces du répertoire contemporain pour piano. Conçue comme un parcours variable, elle exprime l'utopie d'une langue nouvelle. La composition est alors pour lui la réalisation d'un ordre sonore où le particulier fusionne dans le tout. Avec Momente, achevé en 1969 (1), Karlheinz Stockhausen représente le concept de " Momentform ", forme momentanée. Outre que chaque moment constitue une entité propre, centrée sur elle-même, l'oeuvre abolit la tension entre forme globale et éléments singuliers. Le compositeur allemand ne nous conduit donc pas selon le temps horizontal et progressif de la narration mais au contraire dans un mouvement en spirale. Peu à peu, il a développé l'idée d'une musique universelle, d'une musique cosmique qui se concrétisera en 1977 par un opéra étendu aux sept jours de la semaine, Licht (Lumière). Un fragment de cette " journée ", le Welt-Parlament (Le parlement du monde, 1995) pour choeur a cappella, chante le texte d'un amour qui guérirait ce monde. Ce n'est sans doute que le XXIe siècle qui jugera d'une telle oeuvre de plus de trente-cinq heures. Autre invité prestigieux du Festival, György Kurtag. Né en 1926, il a regagné la Hongrie après un séjour à Paris. Il a développé son oeuvre à l'écart des grands mouvements de son époque. Elle n'est, en effet, ni sérielle, néo, minimale, réaliste ou aléatoire.
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Kurtag, de l'absurde de l'existence
La brièveté est l'une de ses caractéristiques, une forme " aphoristique " issue de la tradition de Webern, comme en témoigne le cycle des Eclats. Sa musique, qui apparut d'abord comme celle d'un marginal volontaire, n'acquit une réputation internationale que dans les années quatre-vingt. Le compositeur hongrois, qui s'était exclusivement consacré à la composition de musique de chambre, prend également plus de liberté, dans ces années-là, avec des effectifs instrumentaux plus élargis. Les premiers signes de ce changement se font entendre dans les Kafka-Fragmente composés en 1985, dédiés à la psychologue Marianne Stein. Cette musique est hantée par l'absence de chemin, d'issue, comme What is the Word (1991) qui est la formule artistique de l'absurdité de l'existence humaine de Samuel Beckett. |
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1. Momente ouvre la programmation musicale du Festival d'Automne, le 29 septembre, Cité de La Musique. Les autres concerts ont lieu le 13/10, oeuvres de Helmut Oehring, Amphithéâtre de l'Opéra National de Paris; le 16/10, oeuvres de Galina Ustvolskaya, Théâtre des Bouffes du Nord; les 20, 21, 22 et 23/10, oeuvres de György Kurtag, Théâtre Molière/Maison de la Poésie; le 6/11, oeuvres de Gérard Pesson, Studio de l'Opéra National de Paris; le 20/11, oeuvres de Helmut Lachemann et Heiner Goebbels, Salle de spectacle de Colombes. Nous reviendrons sur ce dernier concert dans le Regards denovembre. Nous publierons en octobre un article de Suzanne Bernard sur l'Opéra chinois dont le Festival d'Automne a programmé quatre oeuvres. Renseignements: 01 53 45 17 00. Sur Internet : |