Regards Septembre 1998 - La Création

La jeunesse retrouvée des oeuvres d'art

Par Muriel Steinmetz


La restauration des oeuvres d'art passe aujourd'hui par l'authenticité. On "dérestaure" pour restaurer. Ce sont les hommes autant que le temps qui détériorent les oeuvres. Visite à leurs raccommodeurs.

Le temps, useur infatigable, se mêle de tout. Il épuise, il corrompt. Permanent, il livre tout à l'impermanence. L'homme construit, lui détruit. Chacun son rôle. Rien n'y échappe, pas même la présence silencieuse des chefs-d'oeuvre du passé. Mais l'homme n'est pas à court de répliques. Ainsi invente-t-il la restauration. Mieux qu'un remède, elle met le temps sur le flanc, l'agraphe en majesté, régénère les oeuvres comme on radoube un navire. Une seconde vie en somme. Mais rien d'uniforme ici non plus. Il y a désormais un art et une manière de restaurer et l'on ne restaure pas aujourd'hui comme on restaurait hier. A l'Institut de formation des restaurateurs d'oeuvres d'art (IFROA) (1), depuis peu département de l'Ecole nationale du patrimoine, on apprend les techniques en vigueur. Tout y passe: la peinture et la sculpture évidemment, mais encore la tapisserie, les arts du métal comme ceux du feu. Dans les différents ateliers, le maître mot répété à l'envi par les jeunes gens a de quoi étonner: " toute restauration commence par une dérestauration ". Dans la section peinture de l'Institut, une jeune femme de vingt ans, droit descendue d'un tableau de la Renaissance, travaille sur un tableau d'église du XVIIe siècle. L'oeuvre, elle la lit à livre ouvert et commente devant nous l'histoire de sa restauration. Du vernis d'abord qui défraîchit les couleurs d'origine, des mastics ensuite; lesquels comblent une balafre, preuve que la toile fut roulée sans ménagement. De l'avis de la jeune femme, le nettoyage de la toile " sa dérestauration " est l'étape la plus périlleuse. Les retouches, quant à elles, ne sont guère difficiles. Dans l'atelier de tapisserie, un vieux drapeau du XVIIe siècle subit une dérestauration tambour battant. Deux jeunes élèves retirent les fils d'anciennes restaurations comme les agrafes d'un opéré. A ce rythme, l'oeuvre prend un sérieux coup de vieux. Une fois dûment pâlie, le tissage en fil de soie va être consolidé, maintenu à l'aide de fils minuscules lancés d'une effilochade à l'autre. Le point requiert une patience infinie. Ainsi, ce chef-d'oeuvre est-il renforcé en invisibilité. Dans la section sculpture, des Victoires de Myrina, des anges droit sortis du musée du Louvre, ainsi qu'une Vierge et Ange de l'Annonciation du XIVe siècle endurent un traitement quasi analogue. Sur la table d'opération, l'une des statuettes semble victime, à première vue, d'un acte barbare: sans se laisser abattre, la voici désossée, bras, jambes et cou éparpillés sur une feuille quadrillée. Le travail consiste à déceler les traces d'anciennes colles, celles de peinture appliquées vivement à des fins d'illusion. Tout ce qui ressemble de près ou de loin à une tentative de simulation est dissout à l'acide. Une prothèse de doigt de pied est dévissée. En fin de course, la statue a pris trois siècles en un an.

 
L'absence, l'usure, l'inéluctable passage du temps restauré

Ainsi l'absence, l'usure, la ruine, loin d'être occultées, président désormais à la restauration. En cette époque ivre de virtualité, la recherche d'un état d'authenticité a de quoi étonner. Elle nous conduit à une analyse critique de la discipline, laquelle a bougé depuis le XVIIe siècle, où les oeuvres étaient non restaurées mais réparées. N'était-ce pas refaire à neuf des objets, en remodelant un état idéal de l'oeuvre ? Voici donc que nous prenons en compte l'inéluctable passage du temps. Et consolidons en discrétion. Pas de vertige de régénération. La valeur historique des oeuvres renaît en même temps qu'elles recouvrent leur force documentaire et leur charme ineffable d'ancienneté. Façon de s'approcher de leur réalité matérielle sans porter atteinte au caractère lointain qu'elle recèle. Nouvelle forme de sensibilité ? Réforme ? Plutôt un simple rétablissement occulté par des siècles de raccommodage. Un désir vengeur de libérer une aura, malmenée par l'époque fertile en reproductibilité, étouffée ici sous des couches de glacis. Présent spectaculaire. Un tel traitement a des allures de défi lancé à une société où avoir mauvaise mine, c'est déjà marquer un mauvais point. La restauration ne s'offre-t-elle pas au rebours des modes liées au corps, a contrario de la terreur de l'affaissement des chairs ? Les statues ont le droit de faire leur âge dans un monde où règne sans miséricorde la marchandise, amputée de son droit de vieillir.

 


1. Institut de formation des restaurateurs d'oeuvres d'art, 750, avenue du Président-Wilson, 93210 Saint-Denis.

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