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L'invention de l'homo estivalus Par Evelyne Pieiller |
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L'homo estivalus est une créature extrêmement intéressante, dont l'examen est riche d'enseignement.
Il convient tout d'abord de remarquer qu'il apparaît principalement pendant les mois de juillet et d'août, qui portent, ce que l'on oublie trop souvent, des noms impressionnants: car juillet est dédié à Jules, César bien sûr, et août à Auguste, premier Empereur des Romains.
Rien n'est trop beau pour l'été, souverain absolu des saisons.
Pourtant, l'homo estivalus longtemps ne put rendre à ces mois somptueux l'hommage qui leur est dû: il n'avait pas le temps.
Il lui fallut attendre 1936 pour jouir enfin de quinze jours de congés payés, si du moins il était gaulois, lesdits congés devant nécessairement être pris en été.
L'homo estivalus prit alors son vélo, et partit à la rencontre de la Nature.
Ça n'a l'air de rien. On pourrait même frivolement penser que c'est bien banal. Le vélo, la Nature... Et après ? Ah, mais non. La question, c'est: avant. Car le vélo et la Nature, il avait fallu les inventer. L'homo estivalus est un concentré d'inventions magnifiques, et non pas l'être ordinaire que soixante ans de " vacances " semblent avoir rendu si commun qu'il n'est plus guère qu'un chiffre dans les statistiques du " tourisme ". Eh oui. L'homo estivalus en route vers la plage est la vivante démonstration des pouvoirs de l'imagination, qui repousse sans trêve les bornes de la fatalité, de l'habitude, du sens commun, de la résignation, et de tout ce qui apparaît comme incontournables évidences " il est vrai qu'il faut parfois que ladite imagination s'organise sérieusement pour faire entendre ses rêves, comme en 36, mais c'est une autre histoire. Donc, reprenons. Au départ, les vacances n'existent pas. Seuls les rentiers ont des " loisirs ". Ils en profitent pour voyager. Dans l'intérêt de leur santé, et de leur culture. Pour leur santé, ils prennent les eaux: au milieu du XVIIIe siècle, apparaissent les villégiatures balnéaires, notamment en Grande-Bretagne, à Bath. C'est chic, c'est sain, c'est cher, et on reste entre soi. Puis, peu à peu, on découvre que le bain de mer est tonique. En Allemagne, d'abord. Le goût se répand " dans les classes les plus aisées. On ne nage pas encore. On " prend la lame ", on suffoque un coup, on sort. Mais l'essentiel, c'est qu'on a changé de point de vue sur la mer. Longtemps, le rivage a fait peur, la mer est hostile, sauvage, repoussante. Et voilà qu'on redécouvre ses charmes, comme jadis les Romains. Utilitaires, d'abord, et puis simplement... charmants. Pour rien. Ou presque: pour le plaisir. La plage est inventée. On va bientôt y barboter, puis nager, puis bronzer: il faut quand même attendre 1920 pour qu'on bronze allongé. Normal: autrefois, le hâle est signe de pauvreté, réservé à ceux qui travaillent. Plus tard, il sera signe d'aisance: réservé à ceux qui peuvent " partir ". Précisément, ceux qui " partent " doivent savoir où: en même temps que s'invente le balnéaire, surgissent les guides: le Murray anglais, le Baedeker allemand, le Joanne français, qui deviendra le Guide Bleu. Destinés à répertorier les curiosités, pour ceux qui voyagent instructif. Et, merveille, apparaît, en 1890, le vélocipède, qui, quelques décennies plus tard, fera la joie des vacanciers. A la fin du XIXe siècle, il coûte l'équivalent du salaire annuel de l'ouvrier qui le fabrique à Saint-Etienne. Un guide, un vélo, des plages, une tente, empruntée aux habitudes militaires, une crème solaire, qui se fera connaître du monde entier (ou presque) dans les années 50, le maillot de bain, que met au point notre siècle... Mais l'essentiel, c'est l'idée d'en profiter. Ça a l'air évident. En 1936, le Japon, par exemple, n'a pourtant pas de mot pour cette idée-là. Et longtemps, on s'en passa. Le terme " vacance ", agressivement au singulier, apparaît au XVIe siècle, et signifie le " temps pendant lequel un emploi se trouve sans titulaire ", tandis qu'au pluriel, il désigne la " période où les tribunaux interrompent leurs activités ". Ce n'est qu'au XXe siècle qu'il va signifier " l'arrêt du travail des salariés ". Ce n'est qu'au XXe siècle que l'homo estivalus (1) se donne les moyens de... vaquer, selon ses désirs, ses curiosités, et, oui, d'accord, ses finances. C'est saisissant. Tout le monde le sait: les vacances, c'est une affaire sérieuse. Mais le plus sérieux de l'affaire, c'est peut-être bien d'avoir conçu que ce plaisir était un droit: le plaisir de jouer avec la Nature, ou de partir à la découverte des traces laissées par les autres hommes, les autres temps. Ce fut, à toutes les étapes, une pensée, un rêve, une conquête. L'homo estivalus, à pied, à cheval, ou en caravane, en est le dépositaire. A lui désormais de prolonger ces pensées et ses rêves. n E. P. |
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1. Qu'on ne saurait en aucun cas confondre avec le rentier XIXe, qui ne pouvait connaître de vacances puisqu'il ne connaissait pas l'activité salariée. A lire, précis, bref, documenté, et très gracieusement illustré: Marc Boyer, l'Invention du tourisme, Gallimard-Découvertes.
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