Regards Juillet-Août 1998 - La Planète

Algérie-Europe
La dommageable fermeture

Par Arielle Denis


Entretien avec Mgr Henri Teissier *
Voir aussi Une délégation du Mouvement de la Paix

Si les atrocités des terroristes ont durement frappé la communauté chrétienne, c'est dans une même douleur que Mgr Teissier évoque le sang de tous les innocents odieusement versé depuis 1991.

 
Il semble qu'il y ait aujourd'hui moins de terrorisme dans les villes, et que la situation qui a prévalu entre 1991 et 1995 a évolué, pensez-vous qu'une étape a été franchie contre le terrorisme ?

 
Mgr Henri Teissier : Aujourd'hui nous sommes face à un terrorisme moins ciblé, plus aveugle, qui peut frapper n'importe où et n'importe qui, puisqu'il s'agit surtout de faux barrages ou de voitures piégées mais le nombre de ces agressions s'est indéniablement réduit. Il y a surtout aujourd'hui ces attaques contre les villages et les populations isolées, et c'est là que les fanatiques du GIA font le plus de victimes. Dans les premiers temps, les terroristes ciblaient ceux qu'ils considéraient comme les adversaires de leur projet islamiste. A partir du moment où beaucoup de ces adversaires sont partis, où une meilleure protection de ceux qui sont restés a été mise en place, où ces groupes armés ont peu à peu perdu leurs moyens d'agir dans le centre des villes, il y a eu moins d'attentats ciblés. Il faut dire que ces attaques contre les populations pauvres dans les hameaux isolés ont été profondément rejetées par la conscience populaire. Si bien que la violence de ces groupes armés est très largement condamnée aujourd'hui, ce qui réduit leur soutien et c'est peut-être pour cela qu'ils ne peuvent plus agir en ville.

 
S'agit-il d'un répit ou d'un recul définitif du terrorisme ?

 
H. T. : C'est une course de vitesse entre la reprise économique et la fin du terrorisme. Pour que la reprise économique sur la nouvelle base de l'économie de marché puisse décoller, il faut que le terrorisme ait beaucoup régressé. Et, en même temps, si la situation économique ne s'améliore pas, il est à craindre que cela continue d'alimenter le terrorisme, en particulier chez les jeunes qui ne voient pas d'issue à leurs problèmes de chômage, de logement et de formation. C'est pourquoi il est très important de soutenir la reprise économique. Il est urgent de rétablir des relations normales avec l'Algérie et même d'innover dans ce sens. Il est possible par exemple d'encourager tout de suite le développement d'un certain tourisme dans les zones qui ne sont pas affectées par le terrorisme. Bref, il s'agit de créer un environnement autour de la société algérienne qui prouve que l'Algérie dans sa volonté de vivre est respectée.

 
Vous semble-t-il qu'au cours des dernières années, l'Algérie ait manqué de soutien ?

 
H. T. : L'Algérie a dû faire face à une vague de terrorisme particulièrement cruelle, et on a eu l'impression dans un certain nombre de médias que c'était la société algérienne qui était jugée, comme si toute la société algérienne était responsable. Or, l'idéologie qui a engendré et organisé ce terrorisme vient de l'extérieur de l'Algérie. Il me semble qu'il n'y a pas eu la volonté de comprendre la gravité de la crise ni le péril extrême devant lequel s'est trouvée la société algérienne, confrontée à l'idéologie absolument criminelle qui a inspiré ces groupes armés. En qualifiant ces groupes armés d'" opposition ", on contribue à leur donner un soutien, une légitimité. Or, on ne résout pas les tensions en massacrant des populations.

 
Dans le même temps, depuis 1988, l'Algérie s'est engagée dans un processus de démocratisation, changement des institutions, pluralisme des partis, explosion de la vie associative... Où en est cette évolution ?

 
H. T. : Ce processus joue en faveur de la société algérienne. Deux étapes devaient être franchies: le passage du parti unique au pluralisme de courants d'opinion, et le passage d'une économie étatisée à une économie de marché, parce que l'environnement international ne laissait pas d'autre possibilité. En dix ans, tout cela s'est peu à peu mis en place. Le terrorisme a évidemment freiné cette évolution. La naissance et le développement de l'islamisme sont en quelque sorte la maladie de cette période. Le fait que l'Algérie soit un pays du tiers monde, doté d'une industrie assez développée et complexe avec des unités nombreuses dépendant toutes de l'Etat, a rendu plus difficile le passage à l'initiative privée. Il est clair que le terrorisme ne facilite pas l'investissement. Et puis la société algérienne et notamment le monde du travail est réticent à passer à une phase de capitalisme débridée, où les plus faibles seraient écrasés. Il s'est développé pendant ces trente dernières années un grand nombre de réflexes sur le respect et le droit des travailleurs. Les sociétés nationales garantissaient un environnement social correspondant à ces acquis. Il y a crainte aujourd'hui de voir ces acquis compromis. Pour ce qui concerne le processus de démocratisation depuis dix ans, il y a eu d'abord l'avènement du pluralisme de la presse, puis l'autorisation de la fondation des associations, habituant les citoyens à prendre des responsabilités. Ensuite, l'autorisation du pluralisme des partis politiques et le processus électoral lui-même à tous les échelons de responsabilité, même si cela s'est fait dans un certain chaos. La pluralité des courants d'opinion existe, ainsi que le débat politique sur les grands enjeux de la société algérienne.

 
Ressentez-vous aujourd'hui une évolution dans le regard porté sur l'Algérie ?

 
H. T. : D'abord, le sentiment d'être jugé de l'extérieur sans être compris, nous l'avons ressenti par rapport à l'Occident comme par rapport au monde arabe. En Espagne, en Allemagne, en Grande-Bretagne ou en Italie, les jugements ont été encore plus simplifiés que ceux portés par la France. Il y a eu aussi des tentatives d'ingérence inadmissibles. Nous avons été condamnés sans avoir été compris dès l'interruption du processus électoral en 1992. La situation n'est pas simple, et il faut continuer à faire un effort pour comprendre ce qui se passe. Et en particulier de nombreux " spécialistes " doivent reconnaître qu'ils se sont trompés. Cela devrait leur donner le désir de venir chercher leurs informations à la source... Deuxièmement: sans faire d'ingérence, il faut réaliser que ce qui est en jeu en Algérie est aussi important pour la société européenne. Un certain nombre d'enjeux sont communs. Considérer que tout ce qui vient d'ailleurs est un péril pour son identité, et tendre à se refermer sur sa propre tradition, c'est d'abord en contradiction avec l'évolution du monde, et c'est illusoire, ça ne peut qu'aboutir à ce que nous avons connu en Algérie. On commence par condamner l'étranger, puis on condamne sa propre communauté qui n'est jamais assez féroce dans son attachement à ses sources. Il faut comprendre qu'un certain nombre des problèmes portés par la société algérienne sont aussi véhiculés dans les sociétés européennes qui se crispent devant l'ouverture. Il ne s'agit pas en Algérie d'une société qui n'a pas su maîtriser son histoire, mais de problèmes qui se posent à bien d'autres ensembles humains. Troisièmement, il est clair que si l'on continue à soutenir ceux qui organisent la violence criminelle en Algérie, si l'on continue à leur donner en Europe les moyens de s'organiser, d'exprimer leurs projets inhumains de société, les mêmes périls qui aboutissent à la condamnation à mort d'une partie de la société en Algérie sont susceptibles de jouer dans les sociétés européennes. n

 


* Archevêque d'Alger, a pris la succession de Mgr Claverie assassiné le 1er août 1996.

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Une délégation du Mouvement de la Paix


Témoigner sa solidarité aux victimes du terrorisme islamiste et à tous les démocrates qui le combattent, mieux comprendre la situation en se rendant sur place, proposer des formes d'échanges et de coopérations entre les peuples algériens et français: tels étaient les trois objectifs de la délégation du Mouvement de la Paix qui a séjourné deux semaines en Algérie à l'invitation de l'Union générale des travailleurs algériens et du Rassemblement algérien des femmes démocrates.

Notre délégation a pu circuler, sans escorte, dans Alger et sa banlieue, se déplacer par la route de Tizi-Ouzou à Sétif en passant par Blida et ` plusieurs autres villes de Kabylie. Elle a pu rencontrer, en toute liberté, des centaines d'Algériennes et Algériens: militantes d'associations de femmes, de défense des droits de l'Homme et de l'enfant, des étudiants, des enseignants, des journalistes, des syndicalistes, des avocats, des élus politiques nationaux ou municipaux, un membre du gouvernement. Elle a visité plusieurs entreprises comme la Société nationale des véhicules industriels, des universités à Tizi-Ouzou et Sétif, des maisons de la culture, la cinémathèque et l'Ecole supérieure des Beaux-Arts d'Alger. La situation n'est plus celle des années 1995-1996. La stratégie de la terreur et la politique de déstabilisation du FIS n'ont pas pu parvenir à leurs fins. Même si les massacres se poursuivent de façon aveugle, ils sont aujourd'hui condamnés par une très grande majorité de la population.

L'Algérie vit. Les nouvelles institutions démocratiques et le pluralisme politique fonctionnent, et les services publics aussi malgré leur lourdeur administrative. La presse d'opinion peut s'exprimer, comme le montrent les débats publics sur la révision du Code de la famille et la place de la femme dans la société, le contenu de l'identité algérienne issue de plusieurs cultures ou les choix économiques et sociaux du gouvernement. La reprise économique reste fragile et la corruption n'a pas encore disparu.

Nous avons constaté, comme nous avons pu en faire part à l'ambassadeur de France, combien l'absence d'une véritable politique de coopération entre la France et l' Algérie est dommageable pour les deux pays. La fermeture des consulats et des centres culturels français, les grandes difficultés pour obtenir un visa français, l'absence d'escales de compagnies aériennes françaises, le peu d'investissement des entreprises françaises dans l'économie algérienne deviennent de plus en plus préjudiciables aux intérêts de nos deux peuples (...).

Par Bernard Lacombe

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