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Construction européenne
Par Adriana Buffardi * |
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Le welfare, ce modèle social des pays les plus développés depuis l'après-guerre, a vécu.
Faut-il faire son deuil d'un nouvel Etat social en Europe, ancré dans la mutation réelle des sociétés ? Une construction européenne différente se profile derrière cette invitation à la réflexion alternative qui nous vient d'Italie.
Ce " siècle bref ", qui est le nôtre, a vu naître en Europe les luttes et les conquêtes du mouvement ouvrier et la profonde transformation du welfare state: d'instrument de tutelle contre les risques de " l'absence de travail " (vieillesse, maladie, chômage temporaire), il est devenu un système complexe de sécurité sociale. En effet, au-delà des différentes caractéristiques de chaque pays et des contradictions et des limites de chaque système national, l'Etat social européen a pris l'aspect d'une organisation démocratique de l'Etat moderne allant dans le sens de l'insertion sociale et du développement de la citoyenneté. Aujourd'hui, cet Etat social est la cible des politiques néo-libérales tandis que les mouvements sociaux de "résistance", au-delà de leurs résultats électoraux, ne réussissent pas à produire de nouvelles certitudes et de nouvelles perspectives.
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Welfare, un pacte pour une phase de développement linéaire
C'est la tâche de la gauche que de produire un effort d'innovation politique et sociale basé sur la compréhension des raisons de la crise du modèle welfare, ce compromis obtenu grâce aux conquêtes du mouvement ouvrier dans une phase de développement linéaire, réunissant croissance économique et progrès social. Il s'agit d'un développement fondé sur le pacte keynésien entre travail et entreprise qui a permis, en outre, l'inclusion de sujets même indirectement contractants, un Etat social construit sur le modèle de production fordiste et " souvent on l'oublie " sur des rapports sociaux où le sujet de référence était le travailleur, homme, adulte et chef de famille. Un modèle fondé sur une scansion stable et réglée de la vie (école-travail-retraite) où les prestations sont étalées du début à la fin de la vie active, sauf pour des "dysfonctionnements" passagers (maladie, courtes périodes de chômage). L'éventail des problèmes sociaux devait alors être rapporté à des catégories homogènes de risques sociaux. Ce welfare était fondé sur une division sexuelle des rôles sociaux, où le travail " d'assistance " était de toute façon fourni gratuitement par les femmes, réduisait le coût social du travail productif et permettait ainsi à chaque citoyen de bénéficier du welfare en tant que travailleur. Quel théoricien du plein emploi a-t-il jamais évoqué cette division des tâches parmi l'ensemble des hommes et des femmes en âge de travailler ? Le faire aurait signifié remettre en cause le pacte implicite entre les sexes sur lequel le welfare était lui-même bâti. Les transformations historiques dans les conditions matérielles et dans la conscience des hommes et des femmes sont utilisées pour démanteler, délégitimer l'Etat social. Interpréter la réalité en mutation, fonder une façon nouvelle de conjuguer responsabilité et solidarité, élargir la capacité de représentation des sujets sont autant de passages obligés pour la gauche si nous voulons sauvegarder les importants résultats obtenus par le conflit de classe sur le terrain des droits sociaux et de l'élargissement de la démocratie.
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Des facteurs de crise et d'innovation potentiels
Pour repenser le welfare, il convient de se mesurer avec les transformations sociales et la nature de celles-ci. La prolongation de l'espérance de vie, les changements dans la famille, l'augmentation de l'âge scolaire, l'immigration sont des phénomènes quantitatifs et qualitatifs ambivalents dans le sens où ils constituent à la fois des facteurs de crise et d'innovation potentiels. 1. L'entrée massive des femmes sur le marché du travail et dans le travail a représenté l'élément le plus marquant dans la rupture des vieux équilibres et dans l'exigence de changements radicaux remettant en cause le pacte entre les sexes, fondé sur la division des rôles. En effet, les femmes qui travaillent ou qui, en masse, veulent travailler, révèlent l'ampleur du travail d'assistance, comme étant une invasion obsédante, empiétant sur le travail productif ainsi que le problème de l'irrationalité des temps et des modes de travail, et posent la question d'une réorganisation des horaires et des rythmes de vie quotidienne, la création d'un rapport équilibré entre le travail productif et les autres sphères de la vie, la reconnaissance du travail et des responsabilités d'assistance à travers la socialisation et le partage du travail. D'autre part, dans la précarisation du travail et l'augmentation du chômage, entrent des causes structurelles (globalisation des marchés, révolution technologique, informatisation) et des raisons politiques (choix néo-libéraux, hégémonie des entreprises). Mais la rupture du modèle fordiste a causé la précarisation et le chômage, parce que ce sont les choix des entreprises qui ont gagné, tandis qu'à l'intérieur de cette rupture existaient aussi des éléments subjectifs qui exigeaient le dépassement des " rigidités " et du travail productif standard, au profit d'espaces de liberté et d'autodétermination du et dans le travail, au point de devoir réviser le concept même de travail. 2. De nouvelles exigences, de nouveaux besoins, de nouveaux rapports sociaux tels que le passage du besoin au droit social. Comment, c'est-à-dire à travers quelles garanties de distributions et de prestations, s'exerce un droit social. Quel est le rapport entre égalité et différences là où les différences sont plutôt des disparités à dépasser ou des discriminations à combattre ? Autre question: quelle valeur revêt aujourd'hui le binôme inclusion-exclusion, non seulement par rapport au revenu et au travail, mais par rapport à la formation, aux savoirs, aux circuits de la socialisation et de la communication ? 3. Pour le financement, partir des droits et non pas des comptabilités économiques permet aussi d'affronter les questions de la dépense en des termes non seulement économiques, mais aussi sociaux, et de joindre rendement et efficacité en fonction des exigences et des conditions matérielles des femmes et des hommes et de leur modèle social de référence. On en revient à la question principale: celle de la faillite du marché et des politiques néo-libérales qui se traduisent par l'augmentation du chômage qui crée un circuit pervers du côté des cotisations et de la prévoyance, de la fiscalité et de la distribution des services. Les transformations sociales et le choix des valeurs de référence et de modèles de cohabitations ouvrent pour la gauche les perspectives de réforme suivantes: n L'axe fondateur du nouvel Etat social devrait être le lien entre production et reproduction sociale ou, en d'autres termes, le travail repensé comme activité historiquement nécessaire au fonctionnement de la société et qui inclue donc les travaux formels et informels, tous les travaux de reproduction du travail d'assistance non salarié exercé par les femmes. n Quel travail productif ? Si nous considérons comme acquis et irréversible le chômage de longue durée et la précarisation du travail, l'Etat social ne peut que fournir des dédommagements et des indemnités dans différents domaines, de la formation parking aux différentes formes d'allocation chômage et de revenu minimum garanti. Si, au contraire, nous lions la réforme de l'Etat social et les batailles pour l'emploi, pour la création et la redistribution du travail (réduction du temps de travail, développement des réseaux informatiques, redistribution du travail d'assistance), nous pouvons prospecter un Etat social promotionnel. n Un système d'Etat social qui nous rend citoyens, offre, de façon horizontale et non hiérarchisée, plus de droits (travail, formation, santé, prévoyance, services sociaux, assistance) et de liens entre ceux-ci. n Tout cela comporte un nouveau pacte social parmi les contractants, entre Etat et citoyens et entre sujets différents, qui aurait comme priorité l'emploi, comme lien social, comme facteur d'identité, comme instrument de participation démocratique à la Cité. n Pour son fonctionnement, il faut penser à de nouveaux critères de redistribution des richesses, de la réforme fiscale au dépassement du seul principe de contribution, à l'insertion dans la comptabilité économique nationale des aspects de bien-être, exclus du PIB.
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Faire appel aux capacités de la gauche en Europe pour définir un projet
Pour conclure, prospecter pour un nouvel Etat social me semble aujourd'hui devoir faire appel aux capacités de la gauche en Europe " en particulier là où les gauches sont au gouvernement " pour lire et interpréter les transformations sociales à la lumière d'un projet qui lui soit propre, pour transformer la société, et d'un différent modèle de développement. Il faut de la créativité, de l'innovation, il faut retrouver son identité contre la culture hégémonique de la pensée unique, la prépondérance des marchés et des opportunités de la méritocratie. Cette voie-ci et non seulement celle de Maastricht et de ses critères monétaristes est la voie pour l'Europe, une Europe qui n'accepte pas l'inéluctabilité des logiques de marché et leur prééminence sur la rationalité sociale, qui renforce le lien entre droits sociaux et droit à la liberté, qui retrouve la donnée de la participation démocratique des citoyennes et des citoyens comme fondement de sa constitution. n A. B. Traduit par Ludmila Acone |
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* Présidente de l'Istituto Ricerce Economiche et Sociali (IRES). |