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Europe médiane
Par Françoise Amossé |
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Entretien avec Vladimir Fisera * Voir aussi Roms, citoyens de seconde classe |
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La convocation par Vaclav Havel d'élections législatives anticipées, le 19 juin, laissait à penser que la République tchèque pourrait conduire une inflexion de ses orientations économiques et sociales.
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Les élections font effectivement suite à la démission en décembre dernier du Premier ministre, Vaclav Klaus.
Comment interprétez-vous la décision de M.
Havel, sur le plan politique ?
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Vladimir Fisera : M.
Vaclav Klaus était, depuis 1990, ministre des Finances et, depuis 1992, Premier ministre, une longévité politique extraordinaire en Europe ex-communiste puisque, hormis le Serbe Milosevic, aucun dirigeant politique n'est resté aussi longtemps en poste dans les pays de l'ex-bloc.
M.
Klaus a été " démissionné " lors d'un véritable " coup d'Etat " intérieur au sens où des membres éminents de son parti, en l'occurrence les ministres de l'Intérieur et des Affaires étrangères, l'ont quitté, à la suite d'un premier scandale financier d'envergure concernant le financement occulte de son parti de centre-droit, l'ODS, " parti civique " démocratique, et de la défection de ses alliés chrétiens démocrates dirigés par M.
Lux " également très populaire dans l'opinion.
Le coup de grâce lui a été porté par le président de la République, M.
Havel lui-même, lors d'un discours devant les deux chambres, en décembre même.
M.
Havel a dénoncé " les copains et les coquins " au pouvoir en montrant nettement du doigt M.
Vaclav Klaus.
Le gouvernement suivant émanait de la même coalition de centre-droit, sans M.
Klaus, dirigé par un homme inconnu à l'époque, M.
Tosovsky, directeur de la Banque centrale.
Par son intégrité et son caractère d'homme neuf, il avait réussi à gagner une très grande popularité tandis que le Parti social-démocrate, en tête dans les sondages, était régulièrement desservi par la vulgarité et l'agressivité personnelle, plutôt balkanique, de son chef de file, M.
Zeman, qui ne correspond pas à l'habitus feutré, tout autrichien, des Tchèques.
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Peut-on dire que la campagne électorale a eu pour fond un vrai débat politique ou bien a-t-elle eu pour objet de conforter des leaders pouvant apporter quelque sentiment de stabilité à l'heure où le président est assez malade ?
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V.
F.
: L'état de santé de Vaclav Havel est très mauvais.
Mais les dernières semaines ont été surtout marquées par le nouveau scandale financier qui entache l'activité de l'ODS, vrai " parti national ", avec des ramifications dans tous les villages, avec une audience que M.
Havel et les dissidents eux-mêmes n'avaient jamais réussi à obtenir.
Si les scandales touchent tous les partis politiques, il existe plus largement une réelle crise morale, exacerbée par la privatisation ratée.
On a distribué, ce qui était une très bonne idée pour un pays qui cherche une troisième voie après les nationalisations-étatisations communistes, des coupons de propriété à chaque citoyen.
Mais les banques, déguisées en fonds d'investissements, ont racheté plus de 90% des coupons.
Or, ces banques sont restées aux mains de l'Etat, contrôlées par les amis de M.
Klaus qui s'en sont servis pour renflouer des canards boiteux dans l'industrie ou même pour vendre aux étrangers, singulièrement aux Allemands, l'argenterie de famille.
Pour le coup, un Tchèque sur deux seulement (48%), dans un sondage récent, pense que le régime actuel est meilleur que le régime communiste d'avant 1989, ce qui aurait été impensable il y a quatre ans, quand 70% le pensaient.
Un sentiment délétère dépasse les querelles de personnes: la rue appartiendrait aux maffieux, le travail honnête ne paierait pas, les voleurs seraient partout.
Tout cela joue contre les Tziganes qu'on déteste mais en faveur des skinheads et de leur " parti républicain d'extrême droite ", lié au Front national de Le Pen, dirigé par un démagogue efficace, M.
Sladek.
M.
Havel a toujours pris clairement fait et cause pour ceux qui veulent interdire ce parti et prend la défense des Roms, alors qu'au Parlement, le parti de M.
Klaus fait chorus avec l'extrême droite et les communistes, très staliniens, pour limiter le droit des étrangers dans le pays.
Il existe une sorte de bloc chauvin, anti-européen, anti-allemand, anti-intellectuel, anti-slovaque, rouge-brun, comme on le connaît également en Russie et avec lequel flirtent les amis de M.
Klaus.
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Qu'est devenue la dissidence ?
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V.
F.
: Les dissidents, tous unis en 1989 dans le Forum civique, se sont ensuite éparpillés.
Le leader du parti social-démocrate est l'un d'entre eux, mais ne vient pas de la Charte 77.
Il faut d'ailleurs noter qu'il n'y a pratiquement aucun chartiste dans l'action politique de premier plan, excepté le très malade M.
Havel.
Ils se sont tous retirés dans leur vie privée ou professionnelle, d'autres sont partis à l'Ouest, les plus jeunes ont rejoint la scène alternative culturelle.
Ouvertement anti-communiste, M.
Klaus joue sur le côté civique de son parti prétendument favorable à la liberté sans entrave.
Il aime à répéter que pour lui " il n'y a pas d'argent sale.
Il y a de l'argent ".
Il s'en prend régulièrement aux intellectuels, aux émigrés, à l'humanitaire et à toute idée de troisième voie.
Pour les Tchèques les moins politisés, le " parti civique démocratique ", c'est le parti de 89, celui de la rupture avec la bureaucratie communiste.
La dissidence havélienne est restée très pragoise, très intellectuelle et n'a pas été capable de s'organiser dans les circonscriptions.
Ce n'est pas le cas du parti de M.
Klaus, qui, lui, parle argent, résultats économiques, se moque de la dissidence.
Le mot dissident, comme celui de bolchévique, est d'ailleurs devenu une grossièreté dans les échanges de comptoir, de même que le mot émigrant.
Comme vous le voyez, ce n'est évidemment pas un capital suffisant pour gagner les élections que de se réclamer de la dissidence ou même de 1989.
Les Tchèques sont des gens simples qui font leurs comptes et si, en 1997, l'image de Klaus s'est effondrée, c'est parce qu'il a été obligé de dévaluer la couronne en mai 1996, que le chômage qui n'apparaissait pas est maintenant de 6%, que l'inflation atteint 9%, qu'il existe un épouvantable déficit commercial qui approche 10% du PIB.
Il a été battu sur son propre terrain de l'efficacité économique.
Mais c'est un terrain qu'aucun autre mouvement n'occupe de manière crédible.
On est loin des conseils d'entreprise et du socialisme en marche de 1968-1969.
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Dès lors, comment se présente l'opposition constituée ?
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V.
F.
: L'opposition, c'est avant tout le parti social-démocrate, le plus vieux parti tchèque, qui existe depuis 120 ans, parti qu'a connu Engels, en tant que section du Parti socialiste d'Autriche-Hongrie, fondateur de la Seconde Internationale, sur la base d'un fort mouvement ouvrier qui, un peu comme en France, s'est scindé en deux, après 1917, en un parti social-démocrate et un parti communiste.
Ce parti revient sur la scène politique, s'appuyant surtout sur les syndicats.
Il a réussi une fusion entre anciens dissidents, anciens exilés et ex-communistes gorbatchéviens.
C'est un communiste gorbatchévien qui dirige le puissant mouvement syndical qui fait trembler le pays.
Parfois, avec de très mauvaises causes, comme les grèves à répétition des chemins de fer: un pays minuscule comme la Tchéquie qui a moins de 80 000 km2 et moins de dix millions d'habitants, se paie le luxe d'avoir cent mille cheminots.
Cela dit, les syndicalistes ont fait trembler M.
Klaus qui a dû renoncer à la cure d'amaigrissement des chemins de fer, à la liquidation du service de santé et au démantèlement de l'école publique.
Cette combinaison, à laquelle il faut rajouter celle des chrétiens démocrates, importants en Moravie, est une force d'alternance plausible si les voix des électeurs de M.
Tosovsky et de ceux du nouveau parti de centre droit créé par les amis déçus de M.
Klaus affaiblissent suffisamment son parti, l'ODS.
Les communistes et l'extrême droite s'abstiendront face au centre gauche dans un premier temps.
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Sur quelles bases politiques et sociales peut se fonder une alternative ? Quelles sont les grandes questions en jeu, excepté l'Europe, la corruption que vous citez ?
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V.
F.
: Le traitement social de la restructuration économique, sans générer d'énormes trains de licenciements, est certainement le problème majeur.
Des pans entiers du pays sont dans un état lamentable, du fait de l'incurie communiste qui n'a fait que " traire " le pays sans le rééquiper.
Mais aussi parce que cette question est ancienne: en 1900 déjà, il y avait plus d'ouvriers que de paysans en Bohême-Moravie.
Il n'y a plus d'avenir pour les mines, la sidérurgie, pour les grandes usines de camions, et des régions entières sont touchées.
L'un des paradoxes de M.
Klaus, c'est qu'il a procédé par à-coups, provoquant des licenciements parfois massifs, surtout loin de Prague, notamment en Moravie, où il n'avait pas de base électorale mais temporisant ailleurs grâce à de généreuses " dotations " d'Etat.
Depuis les élections législatives de 1996, la Moravie du Nord-Silésie a d'ailleurs basculé entièrement du côté des sociaux-démocrates, avec une opposition communiste dans le " pays noir ".
Mais, selon un audit récent, 80% des entreprises ne réalisent aucun bénéfice.
Sur les 20% qui sont bénéficiaires, la plupart sont des entreprises récentes, appartenant bien souvent à des sociétés étrangères.
Hors le traitement social, il s'agit aussi de s'attaquer à la décentralisation.
Comme Mme Thatcher, et voici un autre mensonge du libéralisme, les libéraux et M.
Klaus sont des centralisateurs impitoyables, des bureaucrates, concentrant les pouvoirs dans le ministère de l'Economie, comme nous le connaissons en France d'ailleurs.
Il y a de très grandes demandes en matière de délocalisation des pouvoirs alors qu'il n'y a toujours pas de loi sur la démocratie locale et régionale.
Le pouvoir de Prague est excessif, relayé par les ministères et les trois grandes banques d'Etat.
Dans les provinces, les Tchèques sont extrêmement mécontents.
En Moravie encore, un parti régionaliste flirte avec 15% des voix.
Il y a en son sein d'excellents dissidents de gauche, d'anciens communistes ayant soutenu Dubcek.
Reste également la question de la minorité Rom Tsigane, plus brûlante que dans d'autres pays alors même qu'ils sont moins nombreux que chez les voisins slovaques par exemple (1).
Les Tchèques ont donné naissance à une extrême droite très agressive, hélas très jeune aussi.
Mais contre elle, comme contre la pollution, se recrée une nouvelle coalition entre syndicats, sociaux-démocrates, havéliens, chrétiens, et un bouillonnant mouvement associatif de la jeunesse intellectuelle.
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* Vladimir Claude Fisera, de parents tchèques, exilés de gauche, est maître de conférences à l'Université de Strasbourg où il enseigne à la Faculté des Sciences historiques et à l'Institut d'Etudes slaves. Il est l'auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels les Extrémismes de l'Atlantique à l'Oural, éditions de l'Aube et le traducteur de nombreux poèmes, auteur de l'Anthologie de la poésie tchèque et slovaque contemporaine, éditions BF (14, rue Sainte-Hélène, Strasbourg). 1. Vladimir Fisera in les Extrémismes en Europe, de l'Atlantique à l'Oural, éditions de l'Aube, centre de recherche sur le racisme et l'antisémitisme (CERA).
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Roms, citoyens de seconde classe
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Plusieurs milliers de Roms tchèques tentent, depuis 1997, d'immigrer au Canada, fuyant les discriminations et violences racistes dont ils sont les victimes en République tchèque.
Cette vague d'immigration fait suite à un reportage diffusé en 1997 par une chaîne de télévision tchèque et qui donnait une image idyllique de la vie de Roms installés au Canada.
En réaction, Ottawa a décidé d'instaurer l'obligation de visa pour tous les ressortissants tchèques.
La Grande-Bretagne a menacé d'en faire autant.
Le coup est rude pour la République tchèque, citée en modèle de transition vers la démocratie et qui est candidate à l'entrée dans l'Union européenne.
La République tchèque compte entre 150 000 et 300 000 Roms, soit entre 1,5% et 3% de la population totale.
Tandis que la plupart des Tchèques ont profité de la chute du communisme, les Roms y ont perdu dans leur majorité.
En effet, l'ancien régime leur garantissait des emplois, notamment dans l'industrie lourde.
Peu qualifiés, les Roms sont, depuis 1991, les premières victimes des restructurations industrielles.
Le taux de chômage des Roms se situerait entre 70% et 80% alors que la moyenne tchèque est d'environ 6%.
En matière d'éducation, 80% des enfants roms sont placés dans des " classes spéciales ", en principe destinées aux enfants déficients mentaux, alors que la moyenne nationale est de seulement 4,5%.
Aux exclusions du monde du travail et de l'éducation s'ajoutent les vexations ordinaires.
Certains restaurants, piscines et discothèques interdisent leur accès aux Roms.
Ces derniers sont aussi les cibles d'attaques racistes, parfois mortelles, de la part de skinheads.
Des organisations roms veulent profiter des élections législatives pour interpeller les partis politiques.
Ainsi, l'Initiative civique rom soumet à tous les partis une série de revendications: condamnation des agressions racistes, soutien à l'éducation et à la formation professionnelle des Roms.
L'Initiative civique rom a appelé à voter en faveur des candidats qui défendront ces revendications.
Faute de quoi, elle recommande aux Roms de s'abstenir.
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Par François Mulhouse
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