Regards Juillet-Août 1998 - La Planète

Europe médiane
A l'Est, du nouveau

Par Bruno Drweski *


Depuis 1989 et la chute du mur de Berlin, que sont devenues les sociétés des nations d'Europe médiane ? Quels sont les rapports de force politique désormais en jeu ? Un travail de recherche, rassemblé dans l'excellent ouvrage les Territoires centre européens, dilemmes et défis (1) donne à voir de nouveaux profils politiques. A lire avec des yeux neufs, débarrassés d'idées préconçues, telle que l'existence d'un éventuel retour à une situation semblable à celle d'avant 1939. Ou l'effacement total des traces du passage par le système socialiste. Des schémas nouveaux sont à l'oeuvre. Bruno Drweski, auteur du chapitre " Paysages politiques du post-communisme ", en synthétise les caractéristiques majeures. Par ailleurs, Vladimir Fisera fait l'état des lieux de la situation en République tchèque à l'aube des législatives anticipées du 19 juin. Les sociétés de l'Est ont assez largement cru aux promesses faites en 1989-1991 d'une accession rapide à la société de consommation pouvant aller de pair avec l'élargissement des acquis sociaux des " trente Glorieuses " du socialisme nomenklaturiste.

La masse des sociétés est-européennes avait été largement dépolitisée et infantilisée par plusieurs décennies de pouvoir " socialiste paternaliste ". La légitimité libérale remplaça vite celle du socialisme car les partis issus du communisme avaient entre-temps été pris en main par une génération de " jeunes loups " décidés à prendre possession des moyens de production et de profits. Les anciens opposants avaient reçu de leur côté l'appui rarement désintéressé des élites politiques et économiques occidentales passées au néo-libéralisme dans la foulée du démantèlement du modèle keynesien. Après les thérapies de choc introduites par surprise, menées tambour battant et présentées comme sans alternative, les sociétés d'Europe médiane sont aujourd'hui fortement désorientées. La redistribution des cartes a profité à certaines couches de la population tandis que d'autres se sont enfoncées dans la précarité et sont trop occupées par les difficultés quotidiennes pour avoir le temps de réinvestir le terrain politique. Les médias ont été pris en main par les nouveaux pouvoirs financiers et les espaces de débat restent très limités. Les divergences entre ceux qui disaient vouloir garder tout ce que l'on pouvait du système précédent et les partisans de la thérapie de choc néo-libérale ont été tranchées en faveur de ces derniers. Même la Roumanie a souscrit, après de longues hésitations, à un programme politique promettant de la peine, de la sueur et de l'austérité, et qui a été effectivement réalisé. Le désarroi se manifeste par des taux d'abstention élevés, une très faible implantation des partis, une résurgence des mythes nationaux-populistes et des bouffées aussi soudaines que brèves de mécontentement. Aucune force politique ou syndicale n'a jusqu'à présent su canaliser le mécontentement populaire larvé.

 
Alternances politiques sans alternatives

Les derniers résultats électoraux en Lituanie, en Roumanie, en Pologne ou en Hongrie indiquent que les vieilles nomenklaturas rajeunies et les nouvelles droites traditionalistes continuent à occuper le devant de la scène politique, même si le théâtre est de plus en plus déserté. Une certaine nostalgie envers le " socialisme réel " coexiste, souvent chez les mêmes personnes privées de repères, avec " l'anticommunisme primaire ". Les jeunes acceptent dans l'ensemble les dogmes économiques libéraux mais les plus jeunes prêtent aussi une oreille attentive aux slogans radicaux, parfois sociaux, parfois nationalistes. La relative stabilisation des institutions politiques et de la situation macro-économique, dont profitent des couches non négligeables de la population, facilite l'acceptation du capitalisme, ce qui fait la différence avec les Etats de la CEI où la dépression sociale et économique n'a toujours pas été enrayée. Le réalisme pousse donc les populations d'Europe médiane à vouloir avant tout se " caser " dans les structures actuelles, considérées comme " incontournables ". Le nombre de marginalisés reste cependant très préoccupant. L'émergence de courants nationaux-populistes, y compris chez les Tchèques qui étaient fiers de ne jamais avoir eu de partis d'extrême droite puissants, témoigne des dangers qui se développent quand le libéralisme ne rencontre pas sur sa gauche de contrepoids efficace et audacieux.

 
Nomenklatura et recompositions sociales

Le monolithisme apparent des anciens partis-Etats avait largement camouflé l'évolution de ces formations politiques en structures gestionnaires " désidéologisées " et sans liens avec leurs bases sociales d'origine. Ce phénomène explique pourquoi, dans les pays où la dissidence anticommuniste était faible, beaucoup " d'ex-communistes " ont rejoint les formations libérales ou nationalistes. Là où, comme en Pologne ou en Lituanie, l'opposition a su créer au départ des mouvements de masse, les partis créés par les cadres de la nomenklatura occupent le créneau social-démocrate tout en étant fondamentalement orientés vers le libéralisme. Ils ont su profiter des campagnes décommunisatrices qui leur ont permis de se constituer une clientèle électorale rassemblant à la fois les profiteurs et les nostalgiques de l'avant-1989. Les anciens dissidents restés à gauche éprouvent, quant à eux, beaucoup de difficultés à " rompre le cordon ombilical " qui les lie aux anciens réseaux d'amitié et d'intérêts ayant évolué vers la droite. Malgré l'existence d'une légitimité de gauche fortement enracinée, la gauche sociale radicale éprouve donc beaucoup de difficultés à se structurer de façon autonome. La situation évolue lentement car les tissus sociaux sont en pleine recomposition, ce qui retarde la mobilisation des marginalisés autour de projets à long termes. Les syndicats doivent réapprendre à agir dans un environnement totalement nouveau et se rendre autonomes par rapport à des partis souscrivant presque tous aux dogmes libéraux. Les milieux intellectuels vivent mal la dégradation de leur situation matérielle et de leur prestige social mais ils éprouvent beaucoup de difficultés à dénoncer un processus qu'ils ont dans une large mesure cautionné au départ. Le développement des activités associatives démontre cependant que l'individualisme ravageur n'a pas totalement remplacé la solidarité sociale. Si l'on est passé officiellement, dans le discours dominant, de l'objectif d'atteindre l'économie de marché à celui d'économie sociale de marché, les " élites " ignorent encore largement dans les faits les " perdants de la mutation capitaliste ". n B. D.

 


* Maître de conférences à l'Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco).

1. Sous la direction de Violette Rey, Collection Lectio géographie, éditions La Découverte, 120 F.

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