Regards Juillet-Août 1998 - Points de vue

Tout moun sé moun (1)

Par Delia Blanco


Le 23 mai, rendez-vous était donné Place de la République pour marcher dans le silence " à la mémoire de nos parents morts en déportation et en esclavage ". Les citoyens de Guyane, Guadeloupe et Martinique se sont donné rendez-vous au rythme du dimanche: une foule estimée à 20 000 personnes par les autorités et à 50 000 par l'enthousiasme partagé des organisateurs. Nous avons rencontré là la comédienne Firmine Richard, superbe de verve et véhémence. Pas heureuse, Firmine, elle n'accepte pas le silence " Nous nous sommes assez tus comme ça ! J'en ai assez, je voudrais m'exprimer, comme dans une veillée de chez moi, en frappant du tambour, en pleurant si je veux et en chantant aussi ! Parce que nous aimons nos ancêtres comme nos morts et j'aimerais leur donner la joie ! " Elle est tellement émue, Firmine, que tout son parler est " pays-pays ".

De noir vêtue, toute en lin, sous son chapeau de paille, elle lance à Greg Germain (un des organisateurs de la marche et comédien dans " Médecins de nuit "): " Ecoute, Greg, je suis avec toi ! Mais je ne suis pas d'accord pour le silence ! Mais je t'aime quand même. " Germain a mené la coordination de la marche avec sérénité et émotion. Personne ne pouvait estimer le succès de l'appel, car il s'est fait de bouche à bouche, le " téléphone arabe " aidant... Le matin encore, on ne savait pas si ça marcherait en nombre. La joie était évidente sur le visage de Jocelyne Berouar, voix féminine du groupe Kassav. " Je suis là, tout simplement en tant que citoyenne, pour mes ancêtres et pour la mémoire, mais surtout pour aujourd'hui, pour demain, et qu'enfin on reconnaisse officiellement l'esclavage, comme un crime contre l'humanité, nous attendons dans l'honneur et le respect de tous ceux qui sont morts en déportation pendant des siècles ! " Le député martiniquais indépendantiste Mariejeanne, président de région: " C'est une belle marche, elle rassemble, nous en avons besoin, il faut absolument que nous nous penchions sur notre histoire, il est grand temps d'en parler sans honte d'être des fils et petits fils d'esclaves.

Dans la foule des anonymes, une dame âgée de quatre-vingts printemps avouait: " C'est la première fois que je défile avec mes enfants et mes petits-enfants, chez nous on ne parlait jamais de tout ça, on avait honte d'avoir eu les fers aux pieds et au cou ! Ma grand-mère a connu la fin de l'esclavage; une seule fois elle a essayé de parler et mon père lui a dit de se taire. " D'autres plus jeunes: " l'esclavage est parti de chez nous, près de Cotonou à Bénin, moi mon père il m'en a toujours parlé, il paraît qu'on venait chercher les Africains comme on va à la chasse. " Une jeune Haïtienne très posée ajoute: " La marche silencieuse c'est pas assez, il faut arriver à des revendications plus précises: après tout, l'Europe s'est enrichie sur le système esclavagiste, on pourra et on devrait obtenir une indemnité ! Regarde dans quel état est aujourd'hui Haïti. " Sur le parcours à hauteur d'Oberkampf arrivent Yannick Noah et Jacob Devarieux de Kassav. Noah sourit tranquillement, " je suis là, parce que je suis aussi Africain et ça me concerne ".

Ralph Thamar sous son panama: " Je suis heureux d'être à Paris avec les miens, c'est important, les émotions collectives, ça rend serein, mais nous devons saisir cette occasion pour nous souder davantage...

Les personnalités politiques étaient au rendez-vous: Fodé Sylla de SOS Racisme, Garsin Malsa, maire de Sainte-Anne en Martinique, et des conseillers des DOM-TOM en Seine-Saint-Denis. Serge Guichard du Parti communiste représentait le Collectif contre le racisme du 21 mars.

A la place de la Nation, le message appelait à la création future d'une coordination qui continue le combat afin que l'esclavage soit reconnu enfin et définitivement comme un crime contre l'humanité. Un appel à la mémoire des ancêtres, à leur honneur et au respect. Espérons qu'il soit entendu. Ce n'est qu'un début...

 


1. " Tout être humain est une personne ", slogan lavalassien de Jean-Bertrand Aristide.

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