Regards Juillet-Août 1998 - Points de vue

La dignité rebelle des chômeurs

Par Jacques Gaillot *


Qui ne se souvient de la grande révolte des chômeurs au temps de Noël 1997 ? Du jamais vu. Un immense cri. Une explosion.

Qui ne se rappelle ces visages fatigués, amaigris, mais tellement déterminés et dignes ? La dignité rebelle d'hommes et de femmes entrés en résistance.

Qui n'a gardé en mémoire ces slogans qui fleurissaient dans la manifestation: " Qui sème la misère récolte la colère "; " On ne veut plus de la charité, on réclame la justice "; " Un emploi, c'est un droit, un revenu c'est un dû "; " Pas des miettes. Le droit à la dignité "... Heureusement que la rue est là pour faire retentir ces cris.

Qui n'a pas entendu les chômeurs prendre eux-mêmes la parole devant les médias ? Ceux qui viennent de la galère et du désespoir font entendre une parole que personne d'autre ne saurait dire à leur place.

Ce mouvement que personne n'attendait a surgi au moment des fêtes de fin d'année. Comme pour rappeler qu'un pays ne peut faire la fête quand des millions de personnes sont laissées sur le bord de la route. Ce mouvement vient pourtant de loin. Il y avait eu la marche des chômeurs en 1994. La marche européenne sur Amsterdam en mai-juin 97. Mais un déclic s'est produit. Envers les six millions de précaires, on a usé de mépris. En touchant aux fonds sociaux. En supprimant les aides d'urgence. Toutes les raisons de la colère se trouvaient réunies. Trop c'est trop.

Alors la colère a mis ces hommes et ces femmes debout. Tant que les chômeurs avaient la tête sous l'eau, ils n'étaient pas dangereux pour les gens du pouvoir. Tant qu'ils s'écrasaient, subissant les contraintes d'un système qui les rejette, les responsables de l'ordre établi pouvaient dormir tranquilles. Quand les exclus se résignent, les dirigeants n'ont pas à s'inquiéter. Mais l'injustice sans cesse répétée provoque à un moment donné un sursaut de dignité. Le désespoir accumulé se transforme en révolte. Quand des précaires se dressent ensemble et prennent eux-mêmes la parole, les responsables politiques se montrent déconcertés.

Quand des chômeurs entrent en résistance et occupent des Assedic un peu partout en France, le pouvoir prend peur. Tout se met à bouger. C'est une chance à saisir pour la société. Cette chance, Richard Dethyre nous l'offre avec un livre passionnant: Chômeurs. La révolte ira loin (1). Président de l'APEIS (2), il nous fait entrer dans cette grande révolte. Il nous fait vivre ce mouvement qui ira loin. Impossible de rester sur la berge: " J'ai appris ce qu'est le chômage. J'ai appris le manque à vivre pour une famille à charge bien souvent disloquée: être seul, ruminer, s'en vouloir d'en être " rendu là ", ne plus rien attendre de soi-même... Vivre une angoisse terrifiante, tendu, sur le qui-vive, quoi de plus éreintant ? " Je n'en peux plus; je suis fatigué ". Une vie, en manque de vie " (P. 83). Richard Dethyre a été formé à l'école de la vie. Jour après jour, par la rencontre des militants, par des luttes citoyennes, par des événements inattendus. Cette école exigeante ne l'a pas empêché de s'inscrire à la fac, à l'âge de 43 ans pour devenir sociologue. J'aime son humanité. Les chômeurs ont des visages. Ce sont des êtres humains et fiers de l'être. S'ils sont sans emploi, ils ne sont pas sans vie.

J'aime qu'il ne supporte pas l'injustice d'où qu'elle vienne. Que de combats n'a-t-il pas menés au sein de l'APEIS ! Des combats inégaux mais bien souvent la détermination et la solidarité l'ont emporté. Nos combats pour la justice ne sont pas vains.

J'aime surtout sa liberté, qui lui fait franchir les barrières, les systèmes, les partis. " Le militant d'autrefois appartenait au parti, confie-t-il, j'appartiens à ma conscience " (p. 8). Appartenir à sa conscience, n'est-ce pas ce qu'il y a de plus précieux pour continuer la route et mener les combats à venir afin que des hommes et des femmes ne soient jamais " de trop " dans la société ? n J. G.

 


* Evêque de Parténia.

1. Editions La Dispute, 1998, 69 F. Les droits d'auteur sont intégralement reversés à l'APEIS.

2. Association pour l'emploi, l'information, la solidarité.

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