Regards Juillet-Août 1998 - Les Idées

Rencontres philosophiques
Lucien Sève, de la dialectique restreinte àla dialectique générale...

Par Jean-Paul Jouary


Voir aussi Sciences et dialectiques de la nature

Jeudi 30 avril 1998 devait se tenir l'avant-dernière des RENCONTRES PHILOSOPHIQUES organisées par regards et espacesmarx. Du fait d'un ennui de santé de Julia Kristeva, qui ouvrira donc le cycle de l'année prochaine, il revenait à Lucien Sève de clore celui de cette année, devant un public dont les interventions firent durer cette soirée...

Ce soir-là, le philosophe Lucien Sève présentait sa dernière oeuvre, le jour de sa sortie en librairie: Sciences et dialectique de la nature, cosigné avec Henri Atlan, Gilles Cohen-Tannoudji, Pierre Jaeglé, Richard Levins, Richard Lewontin et José-Luis Massera. Coordinateur de l'ensemble et auteur des 250 premières pages, Lucien Sève exposait quelques idées essentielles pour aider à la lecture du livre et pour lancer le débat qui devait suivre. " La dialectique est difficile, non comme il est difficile d'apprendre l'hébreu, mais plutôt comme il est difficile d'élever un enfant ou conduire une grève ", lançait-il pour commencer, ajoutant que tout le monde est en mesure d'y accéder. Mais que signifie " dialectique " et, au-delà, " dialectique de la nature " ? Dès l'Antiquité, la dialectique s'affirme dans le " on n'entre jamais deux fois dans le même fleuve " d'Héraclite, comme on a pu la cerner dans les pensées indienne ou chinoise, et même dans cette " pensée sauvage " qu'a explorée Claude Lévi-Strauss. L'idée que tout est conflit, mouvement, identité de contraires, se trouve chez Hegel, mais est facile d'accès à un premier niveau. Pas de haut sans bas, pas d'identité à soi sans différence (puisque dire " A est A " suppose deux fois A, une fois comme sujet, une fois comme prédicat)... Cela dit, chez Hegel, remarque Sève, la dialectique est conçue comme auto-mouvement du concept, tout se passe dans l'empire des idées (ce qui est le cas en mathématiques). En un sens, toute la dialectique de Marx se trouve dans Hegel, mais elle est conçue alors comme tendance à reproduire certaines déterminations de la réalité. Ce " renversement matérialiste ", à l'oeuvre dans le Capital, comme dans la Dialectique de la nature d'Engels, est simple en son principe, mais la question de son contenu pose " un énorme problème, trop souvent sous-estimé ". Remettre la dialectique sur ses pieds implique une réévaluation de tous ses contenus. Renoncer à en faire un " système " pose un problème infini, qui invite à " élaborer un nouvel esprit dialectique ". Si la dialectique a une très longue histoire, comment comprendre qu'elle ait pu être vilipendée, singulièrement en France ? Le positivisme du siècle dernier traitait Hegel en " chien crevé ", thème qui revient dans les années 1930. Au milieu du siècle, lorsque Kojève entreprend de former enfin une génération à la pensée de Hegel, (Sartre, Merleau-Ponty...), c'est pour traiter aussitôt l'idée d'une " dialectique de la nature " de " sottise radicale ". L' " affaire Lyssenko " acheva alors ce refoulement de la culture dialectique, hors de la pensée française. En fait, dans l'Antiquité grecque, " il s'est passé quelque chose de fondamental pour notre civilisation ": la proscription de la contradiction, comme dangereuse pour la Cité. Pour Platon, la contradiction rend tout discours possible. De même, la logique classique nous cache que la contradiction se trouve au coeur de toute discussion. Et, aujourd'hui, lorsque Lucien Sève invite des scientifiques à participer à son livre sur la dialectique, seul Atlan accepte l'invitation à y exposer ses critiques. Or, le silence, dit Sève, est " le plus grand obstacle à la dialectique ". Cinquante ans après Lyssenko, on a le droit de préciser ce que la dialectique n'est pas: une pensée qui prétend dicter aux scientifiques ce qu'ils doivent dire !

 
La dialectique peut-elle constituer une science, avec des " lois " dont on pourrait déduire quoi que ce soit ?

Pourquoi alors ce livre collectif ? Parce qu'après ces refoulements, ce silence, l'invitation des logiciens à une abstinence prolongée " et respectée ! " vis-à-vis de la dialectique et de Hegel, le mouvement des sciences a lui-même produit une extraordinaire dialecticité, au coeur même de l'ignorance de la philosophie correspondante. Et Sève d'ajouter: " on y perd, côté philosophique, et côté scientifique ". Eradiquée comme philosophie, la dialectique est peu travaillée, ce qui empêche d'être en mesure d'ouvrir les chantiers théoriques nécessaires. Déterminations inséparables et opposées, " complémentarité ", unité du continu et du discontinu, du déterminé et de l'aléatoire, du tout et des parties... On rencontre partout aujourd'hui le thème de l'identité des contraires, dans les sciences contemporaines, même si cela n'est pas formulé en ces termes, et de façon beaucoup plus riche que chez Hegel. Les avancées de la physique, par exemple, révèlent que toute connaissance est une interaction, que " l'objectif est subjectif ", ce qui, loin d'être anti-dialectique, enrichit le concept d'objectivité. Il s'agit donc de " rendre son honneur à la dialectique ", ajoute Lucien Sève, à une époque où elle est éclatante " aussi bien dans les détails que dans le mouvement global, stratégique, des sciences ". Il s'agit donc d'en finir avec une vision des choses où des " sciences dures " s'occuperaient de l'invariant, du répétitif, tandis que des " sciences molles " en seraient privées. Aujourd'hui, la théorie du " big bang " suppose une historicité de l'univers, une non-invariance. Il en va de même en biologie de l'évolution avec les travaux de Stephen Jay Gould par exemple. Cela ruine les invitations à aligner les sciences humaines sur les " sciences dures " en excluant des deux la dialectique. C'est dans cet esprit qu'en 1984 Lucien Sève avait réuni une douzaine de philosophes, biologistes, physiciens, ingénieurs, pour une série de séances de travail qui conduisaient à réaffirmer la pertinence d'une dialectique de la nature et à appeler à " un nouvel esprit dialectique ". Après des années de recherche et les appels à des scientifiques auxquels seul Henri Atlan répondit positivement, ce livre paraît enfin et rouvre le chantier. Lucien Sève résume les questions centrales que le lecteur y trouvera posées. Tout d'abord, la question du statut de la dialectique. A ce sujet, il s'agit avant tout de renoncer à la prétention de la dialectique de constituer une science, avec des " lois " dont on pourrait déduire quoi que ce soit. Ce statut est philosophique, critique. Pour autant, s'agit-il d'une dialectique et nullement de la matière ? Non, répond Sève, puisqu'en défalquant ce qui revient au subjectif on peut déterminer ce qui revient à l'objet. Si ce n'est pas notre dialectique qui passe dans les choses, elle ne tombe pas du ciel pour autant. Il demeure une incapacité fort répandue à concevoir que, sans un Dieu, la matière puisse être porteuse d'une créativité propre. En réalité, on observe " une formidable inventivité de la matière ".

 
Les contenus de la dialectique, les lois de Hegel et les vertigineuses découvertes scientifiques

L'autre question posée concerne les contenus de la dialectique. On a trop cru que Hegel avait formulé toutes les lois dialectiques. Depuis Hegel, les avancées scientifiques ont été vertigineuses, et l'on ne peut imaginer que rien de neuf n'en découle quant à la dialectique. Et Sève d'appeler à un effort pour passer " de la dialectique restreinte à la dialectique générale ". Comment ignorer comme Hegel le spatio-temporel, lorsque toute la physique repose sur l'unité de la " matière-espace-temps " ? Sève évoque les questions liées au rapport symétrie/dissymétrie, au rapport invariant/historicité, au rapport nécessité/aléatoire, comme à l'impossibilité de penser " la " contradiction en ignorant l'infinie complexité du réel. Pour conclure, Lucien Sève rappelait que cette question de la dialectique concerne certes les scientifiques et les philosophes, mais aussi, plus largement, tous ceux qui ne se résignent pas à l'aliénation dans la société, à un moment où la science tend à se renverser en son contraire sous l'effet de la finance et de multiples périls. " Ce livre est politique, très politique, dans les sciences... Tant de questions d'ordre philosophique se posent dans les têtes, liées à des enjeux pratiques... Civilisation scientifique ou science civilisée ?" Une fois encore, après l'exposé introductif, cette " rencontre philosophique " devait se prolonger par une discussion d'une très grande richesse. Pêle-mêle, le public interroge et intervient sur des questions fort diverses: la dénégation par Sartre de la dialectique tenait-elle à des raisons philosophiques ou politiques ? Qu'est-ce que " défalquer " le subjectif pour atteindre l'objet ? Si les sciences progressent en dépit d'une culture dialectique, celle-ci n'est-elle donc pas inutile ? Temps et espace sont-ils autre chose que des concepts ? D'où vient la méconnaissance générale de la dialectique ? Y a-t-il une dialecticité dans les choses ? Dialectique s'oppose-t-il à " métaphysique " ? Espace et temps sont-ils indissociables de la matière ? Où en est le débat sur le finalisme naturel, à propos de cette " créativité " de la matière ? Où situer Prigogine ? Le lecteur aura, à la lumière de cet échantillon de questions, une idée du type de débat qu'un tel exposé pouvait susciter.

 
Une pensée vivante, une façon de penser la dialectique de façon dialectique

En retour, les multiples réflexions et questions du public conduisaient Lucien Sève à préciser plusieurs aspects évoqués, ajoutant que plusieurs de ces questions recouvraient autant de réels problèmes à travailler. A propos de Sartre par exemple, il devait rappeler que, sous l'influence de Kojève, il avait considéré qu'il n'était de dialectique que résultant de l'activité humaine, et de négativité que par elle, ce qui excluait toute idée de dialectique de la nature. Or, depuis Darwin au moins, on sait que la destruction par sélection naturelle, par essence négative, est facteur de créativité biologique (même si, faute de culture hégélienne, Darwin n'admet pas de saut dans la nature, et ignore le passage de la gradualité à la mutation). En 1946, Sartre est donc contre l'idée d'une dialectique de la nature, et ce avant l'affaire Lyssenko. En 1949, dans Situations III, il se réfère en quelques lignes à " Lyssenko " (sic), tant il est vrai qu'il ne connaît rien aux sciences de la nature. Ce refus de la dialectique de la nature doit donc moins à des considérations politiques qu'à la conjonction d'une certaine lecture de Hegel et d'une dénégation des questions scientifiques. Or, ajoute Sève, les sciences ont un grand besoin de culture philosophique, comme en témoignent les travaux de Jacob, Gell-Man, Prigogine, Stephen Jay Gould ou Atlan. Il est donc préjudiciable à la pensée contemporaine que, d'une part, les philosophes ignorent les sciences contemporaines, et que, d'autre part, les scientifiques ignorent la philosophie dialectique (Hegel, mais aussi la dialectique à l'oeuvre dans le Capital, trop peu travaillée d'ailleurs). Lucien Sève revient sur ce problème: la France a connu une lutte toute particulière contre la pensée dialectique de Hegel. En ce sens le livre Sciences et dialectiques de la nature, consacré aux sciences, a une portée politique. Lucien Sève répondait enfin à la question de savoir si cette philosophie peut être considérée comme " scientifique ": " Non. C'est une grave erreur. J'y suis moi-même tombé jusqu'au seuil des années 80... " Petite remarque qui en dit long sur l'exigeante démarche de Lucien Sève, qui, de livre en livre, construit, réajuste, déconstruit pour construire encore, une oeuvre philosophique authentique parce qu'ouverte sur ce que le monde invite à penser de neuf, sans céder à la tentation de la mise en système. Une pensée vivante donc, c'est-à-dire un effort pour penser la dialectique de façon dialectique. n J.-P. J.

 

 


Sciences et dialectiques de la nature


" Il faut dialectiser sans limite la dialectique ": la formule résume la démarche du texte de 250 pages que Lucien Sève a placé en tête de l'ouvrage. Retour sur Aristote, sur Kant, puis Hegel, Marx, Engels. Réflexions sur l'affaire Lyssenko. Sève élabore les outils théoriques qui permettent de poser en termes rigoureux la question de la dialectique comme logique, et celle du sens que peut avoir l'idée même de dialectique de la nature. Le texte peut enfin en venir à la mise en lumière de l'utilité de cette pensée pour les sciences elles-mêmes, et en cerner les enjeux politiques: " Le savoir libérateur devrait-il donc à jamais s'aliéner en projet dominateur ? " A travers la dialectique et les sciences, il est bien question ici de libération humaine, utopie peut-être, mais de ces utopies qui appellent l'aphorisme d'Héraclite qui achève le texte: " Si tu n'espères pas l'inespéré, tu ne le trouveras pas "...

L'ouvrage se poursuit avec un long entretien entre Sève et le biologiste Henri Atlan, qui avoue tout ignorer de la culture dialectique et, de question en réponse, en vient à évoquer la possibilité que son oeuvre produise de la dialectique comme Monsieur Jourdain faisait de la prose. Passionnante conversation, par sa sincérité réciproque et sa rigueur, d'où la pensée jaillit des contradictions reconnues comme telles, un peu à la façon des dialogues socratiques.

Il appartient ensuite au physicien Gilles Cohen-Tannoudji de poursuivre ses réflexions entreprises depuis de nombreuses années sur les formes dialectiques neuves portées par la physique contemporaine. Le réel ne nous apparaît que " comme horizon ", montre-t-il à la lumière de la physique moderne. Horizon apparent, qui permet de recueillir les informations provenant d'un horizon profond, les deux formant en leurs communes limites le champ où les concepts dialectiques affirment leur portée heuristique.

Le physicien Pierre Jaeglé donne à son tour forme nouvelle à ses réflexions, qui viennent de loin elles aussi. En quoi la connaissance peut-elle être dite objective ? Qu'appelle-t-on " réalité " ? Ne doit-on pas attendre de nouveaux bouleversements dans notre représentation de l'espace et du temps ? Comment penser l'unité contradictoire du subjectif et de l'objectif dans la connaissance scientifique ?

L'ouvrage présente ensuite la traduction (par Christine Wünscher) d'un texte des biologistes américains Richard Levins et Richard Lewontin, issu de leur livre The Dialectical Biologist (inédit en français). Leurs travaux scientifiques les conduisent à exposer un ensemble de " principes de dialectique matérialiste " qui ont à leurs yeux une grande portée " en matière de stratégie de la recherche et de politique d'éducation ": historicité, interconnexion universelle, hétérogénéité, interpénétration des contraires, et niveaux d'intégration. Le texte s'achève par une parodie de citation célèbre de Marx, en harmonie entière avec la démarche de Lucien Sève: " Les philosophes dialecticiens n'ont fait jusqu'ici qu'éclairer la science. Mais le problème, c'est de la transformer ! "

Enfin, le grand mathématicien José-Luis Masséra présente ses " Réflexions d'un mathématicien sur la dialectique ", texte de grande originalité théorique, qui, de Platon à Marx, en passant par Galilée et Hegel, Archimède et Poincaré, reformule les termes du dialogue entre philosophie et mathématiques, à partir des relations entre les aspects logiques et les aspects historiques de développement des sciences.

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