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La réalité prise au corps Par Muriel Steinmetz |
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Voir aussi Deux jeunes femmes au dessus de tout cliché |
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Les occasions de rencontres sont rares.
Même pour les écrivains.
Face à face, deux jeunes femmes.
Sonia Dubois est une figure familière du petit écran.
Claire Frédric est l'auteur de la Môme et de Kérozène.
Sonia Dubois : J'ai le sentiment d'avoir été très seule enfant. Je me demande si on n'est pas parfois socialement seul. Dans vos deux livres, la Môme et Kérozène, on voit s'établir des ghettos malgré les gens. Un enfant va naturellement au monde. Il ne connaît pas de barrière. Ce sont les autres, en fait, qui vous enferment dans une banlieue, qui vous limitent parce que vous êtes physiquement différent, ou d'une autre couleur de peau. Claire Frédric : Je suis née en banlieue parisienne. Les personnages de la Môme étaient mes copains. Ils roulaient sur des Harley-Davidson qu'ils allaient tirer à droite et à gauche. Mais ce n'était peut-être pas la banlieue actuelle. Le langage argotique dont j'use dans ces livres se pratique autrement aujourd'hui. La Môme a été écrite il y a huit ans. S. D : Pour une fois, quelqu'un écrit sur la banlieue sans qu'on ait l'impression de sortir d'un film de Kassovitz. C. F : La banlieue, c'est un terme qu'on emploie souvent comme synonyme de ghetto. Mais j'ai vécu aux Etats-Unis, on voit bien là-bas ce que c'est réellement. Il ne faut pas tout mélanger. Dans la banlieue, il y a aussi des familles, des petits bistrots. On fait des frites le midi. On y vit bien aussi. S. D : On dirait l'enfance de Josiane Balasko. Ses parents avaient un petit troquet aussi. Quand on l'écoute en parler, on ne sent pas des choses abominables. Il ne s'y passe rien que des gens qui vivent ensemble. Il n'y a pas de grille avec marqué " zone ". C. F : J'adore " ce fut l'inspiration de la Môme " passer des heures dans des troquets minables où personne ne s'arrête. Je m'installe dans un coin. C'est comme une scène de théâtre. Jevois que ma présence gêne pendant dix minutes. Je me mets dans un livre, je me fais oublier et les gens passent sur l'étrangère. S. D : Je trouve que votre livre se rapproche de ce qu'ont fait Bacri et Jaoui dans Un air de famille. Si un cinéaste vous disait qu'il vous rachète vos droits, qui aimeriez-vous que cela soit ? C. F : J'aime beaucoup Bertrand Blier. Il s'attaque à des trucs tellement difficiles parfois. J'ai revu Buffet froid. La scène avec Miou Miou qui dit " Mais tu me fais chier ". C'est vraiment tout mon univers. Ce serait plus quelqu'un qui ne serait pas dans la génération branchée. Car je trouve trop facile de faire des caricatures. Bon, j'adore les Deschiens... S. D : C'est quand même une caricature. C. F : Mais c'est drôle. J'adorerai tout le travail de scénarisation. Et puis les dialogues. C'est là qu'on voit les fausses notes, comme sur une partition. Je travaille beaucoup sur le langage; l'argot entre autres. C'est pourquoi les films qui dépeignent la banlieue, ce langage jeune-branché-verlan-universel, me paraissent complètement faux. Il y a encore des vieux en banlieue qui n'ont pas le même argot du tout. Tout ça se mélange. C'est ce qui est fascinant, et riche. Au cinéma, c'est du repassage. Dommage, car ces gens sont bouleversants, ils me touchent. On croit que ça va durer seulement cinq ou six ans. Faux. C'est comme les courants d'eau. Il y a de vrais courants d'argot qui restent. La preuve, c'est que tout le monde le pige. Une langue, ça ne disparaît pas comme ça. S. D : Kérozène est un livre lourd de malheurs. Tout s'abat sur ce lieu misérable au pied de l'aéroport. C. F : Il y a, au départ, de terribles ornières sociales. En sortir tient du miracle. Ces gens existent vraiment. J'ai lu, dans Libération, un article sur ces personnes, pour la plupart squatters du troisième âge, qui échouent en bout de piste. J'ai été là-bas. C'est aussi un livre métaphorique. Ça tremble de partout. Il y a des gens qui vivent depuis trente ans dans ce vacarme des avions qui décollent. S. D : Vous dressez, en effet, un constat. Il arrive un moment où on ne peut plus s'en sortir. Tant de malheur. Car la force dépensée à lutter tous les jours, ne serait-ce que pour bouffer... On ne cherche pas plus loin. Même de déménager cinq cents mètres au-delà. Il n'y a plus d'énergie pour ça. C. F : Il y a quand même des touches optimistes. Le frère est un artiste. C'est lui, bien qu'il soit à moitié débile, sans études, etc. qui ramène les sous. C'est encore lui qui, grâce à ses créatures barbares " il taxidermise tout ce qu'il trouve " qui décolle, même s'il est considéré au point de vue social comme une sous-merde; la lie de l'humanité. S. D : Vos filles sont plus fortes que vos hommes, dans vos livres. Elles en veulent ! C. F : Pourtant j'ai été élevée par deux frères. S. D : Elles sont résolues. Elles ne se contentent pas de s'installer. Si vos personnages ont une réalité, pensez-vous qu'ils puissent s'en sortir ? Mais ils n'ont peut-être pas de raisons de vouloir s'en sortir, après tout ? Y a-t-il, comme disent les journalistes, d'un ton convenu, à la télévision ou dans la presse écrite, forcément un désir de vouloir se sortir de là, ou est-ce qu'on peut y vivre ? C. F : Non, on peut y vivre. J'ai plein de copains qui vivent à Gennevilliers et qui sont très heureux. Ils n'ont pas du tout envie d'aller à Paris. S. D : Pourquoi voit-on toujours cette réalité comme à travers un prisme ? C. F : Est-ce que s'en sortir dans la vie, c'est vivre à Paris ? S'en sortir, n'est-ce pas à un autre niveau que le lieu où l'on crèche ? Ce qui m'affole, comme dans Kérozène, c'est quand il n'y a pas un minimum d'études, d'entregent social pour aller vers l'extérieur. S. D : Et les personnages en marge, au fond assez démerdards, comme dans la Môme, vont se raréfier... C. F : Encore, elle, la petite, elle a fait des études. Elle est institutrice, sauf qu'à la fin, pour son premier poste, elle est envoyée dans la cambrousse. C'est la solitude totale. S. D : Tout de même, vos personnages ne sont jamais seuls. Contrairement aux Parisiens. Ils vivent ensemble; c'est une troupe, un quartier. C. F : C'est une nostalgie de l'adolescence où, dans ces banlieues, on s'aime, on s'adore, on se déchire, même s'il y a un fond de scène assez tristouille. Il faut vraiment faire attention aux archétypes. J'aime recréer des familles, des tribus, des garages squattés. Le sommet de l'horreur, je l'ai vu ce matin dans le métro, avec des gens qui ne font même plus la manche, allongés au petit matin sur un banc avec, à leurs pieds, des mares de pisse. Abominable de voir qu'on en est arrivé là ! Ce n'est même pas la Cour des miracles, où il y avait des assemblées. S. D : Ils renvoient une image qu'on ne veut pas voir. On ne veut pas les voir. C. F : J'ai envie d'écrire un truc sur le regard des gens, qui sont tellement habitués, qui ne voient plus, ou n'ont qu'un regard professionnel. Ils lorgnent les pompes, la tronche... Allez on donne un franc, si c'est quelqu'un qui a " fait l'effort " de se doucher. C'est terrible, car ça donne des discriminations d'apparence. Un minimum de propreté, de décence ou alors l'épave. C'est en ce sens que mes bouquins sont optimistes, car il y a toujours du soutien, des tribus, quelque chose. S. D : Le problème, c'est la solitude. C. F : L'univers des grandes tours. Cet urbanisme-là est complètement fou. Cela n'a pu engendrer, vingt ans après, que ce que l'on voit. En plus, il y a des quartiers pairs et impairs. C'est forcément créer des zones carcérales. On n'en parle pas assez. Aux Etats-Unis, on a déjà ce qui va nous arriver. Sauf qu'il fait très froid. J'ai vécu dans le Michigan. L'hiver, c'est du moins 40... Dans la société la plus riche au monde, on a des gens comme ça. On y arrive doucement. On se rend compte que ça va très vite; il suffit qu'il n'y ait pas de famille. S. D : On arrive à la première génération où il n'y a plus de cellule familiale. C. F : Un type perd son boulot à 40 ans. Si la famille n'a pas d'appartement à lui prêter, il est foutu. S. D : On ne peut pas prêter, car personne, derrière, n'a de quoi assumer pour un autre. Et non seulement des gens de 45 ans, mais encore leurs enfants n'ont pas de travail. On arrive donc à une concentration, tout ça dans des blocs de quinze étages et la seconde génération est bousillée. Pour en revenir à l'écriture, mes livres sont autobiographiques, mais ça ne l'est pas complètement. Si ce n'était que la vérité, ce serait indigeste pour tout le monde. Ce n'est pas très intéressant qu'il n'y ait qu'elle. C. F : D'accord. Il faut l'angle déformant de la fiction, sinon on se dit: et alors ? Pour éviter cela, il faut déformer. S. D : Il faut que ça se voie, c'est comme du maquillage, c'est grimé. C. F : Quelles ont été les réactions de vos parents ? S. D : Ils ont bien fait la gueule. Car, eux, ont toujours été sincères, ne se sont jamais posé de questions, n'ont jamais imaginé pouvoir faire le malheur de ceux qu'ils adorent. Donc, ils ont trouvé ça injuste. Ma mère n'a pas compris. Elle est dans un aveuglement absolu puisque nous gaver, c'est ce qu'elle pouvait faire de mieux. Mon père a été plus nuancé. Il a fait son analyse, il est plus avancé dans sa pensée. S'il y a quelque chose de clanique dans ma famille, c'est d'être gros. Ne pas l'être, c'est être exclu. Ma mère exclut. Elle pense que rendre gros permet de survivre. J'ai toujours pensé que la guerre a rendu ma mère folle. Elle avait 15 ou 16 ans. Elle a été dans un tel état de manque, de persécution, de solitude que, de toute façon, elle en est sortie déglinguée. Elle a passé le reste de sa vie à accumuler. On comprend mieux l'expression " C'est toujours ça que les Boches n'auront pas ". Il faut descendre à la cave chez eux. C'est dingue. Il y a des monceaux de pommes de terre, du vin... Une véritable épicerie. C'est la Traversée de Paris. Avec des palanquées de petits pois. Et ça s'accumule, et ça se périme à la vitesse grand V. On bouffe comme des chancres. Je pense que cela remonte à cette époque-là. Et c'est foutu. On ne parle jamais de ça. On parle de ce qui s'est passé pendant, des drames effroyables, mais jamais de l'après. Mais ça a bousillé des gens; une génération entière avec des choses graves, des persécutions, de la paranoïa, la peur pathogène du manque. Car il n'y a pas que la bouffe. Elle a vingt paires de collants d'avance, cinquante paires de soutiens-gorge. Sa petite valise est prête pour l'hôpital, même si elle ne va jamais à l'hôpital. Elle a un Cadum, un gant de toilette, sa robe de chambre. Et s'il y a quelque chose de plus grave, les draps sont prêts... Ils sont devenus cinglés et elle ne s'en sortira jamais. Donc cette génération est bousillée. Et moi qui n'ai jamais connu ça, qui n'ai que 35 ans... Eh bien ! je suis névrosée. Il faudra du temps. Il faudra deux générations pour oublier. Et on n'en parle jamais. C'est comme s'il y avait eu un armistice. Quand il y a des otages, il y a des psychiatres. Eh bien là, non. A l'âge où l'on se constitue, où l'on apprend à avoir confiance en soi, ils ont été saccagés. Il y a de grands silences dans la vie. J'ai eu des amis qui ont eu des parents plus jeunes, dont les pères ont fait l'Algérie et qui ont grandi au sein de cette absence. Ils sont traumatisés par la guerre d'Algérie. Il est des compensations matérielles et affectives totalement désordonnées qui rendent les gens dingues. C. F : C'est encore plus frappant pour la guerre d'Algérie qui est la guerre tabou. Mon père a été militant contre la guerre. Il avait signé des pétitions d'extrême gauche, a été envoyé en camp disciplinaire pendant deux ans, en Allemagne, en slip, à moins 40. Il a attrapé la tuberculose. Il avait déjà deux enfants. Il est revenu deux ans après, il avait perdu dix kilos et ses beaux cheveux. La mère a récupéré son bonhomme avec un corps de 25 ans de plus. Quand il raconte ça, c'est une cicatrice très forte. n |
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Claire Frédric est née en 1960 en région parisienne. Traductrice de profession, elle vit aujourd'hui à Paris. Elle poursuit des études classiques, hypo-khâgne, maîtrise d'anglais. Son premier roman les Bêt'à gaz, paru en 1988 chez Séguier, obtient le Prix René Fallet. Il est réédité chez J'ai lu en 1998 sous le titre la Môme. Elle publie ensuite Kérozène (Michalon 1996, J'ai lu 1997) et Mirror (Flammarion 1998). Sonia Dubois est née en 1963. Elle est docteur en philosophie avant de connaître le succès à la télévision avec l'équipe de " Frou-frou ". Elle anime aujourd'hui une chronique sur France 2 consacrée à la couture. Elle vit à Paris. Elle a publié: Maigrissons ensemble (Michel Lafon, J'ai lu), Journal d'une grosse repentie (Michel Lafon, J'ai lu), Journal d'un éléphant dans une peau de gazelle (Michel Lafon, J'ai lu), la Couture, en collaboration avec Marielle Couësmes (J'ai lu).
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Deux jeunes femmes au dessus de tout cliché
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Sonia Dubois a la langue bien pendue. Dans son Journal d'une grosse repentie, elle inscrit, non sans drôlerie, les saisons successives de la contrainte qu'elle a dû imposer à son corps, dès lors qu'elle a décidé de modifier son image au regard d'autrui et à ses propres yeux. Cela ne va pas sans déchirements et questions graves, à poser au passé, aux proches... Claire Frédric campe dans ses romans des personnages issus de la banlieue qu'elle a connue en son enfance. On verra, en cours de lecture, que cet univers, qu'elle traite avec la plus grande tendresse, dans une langue singulièrement savoureuse, a peu à voir avec les clichés généralement de mise. C'est donc un vrai dialogue qu'elles ont engagé, par notre truchement. Elles étaient intarissables, avaient tant à se dire. Où l'on voit comment l'histoire d'un sujet peut, parfois, recouper le sujet de l'Histoire. |