Regards Juillet-Août 1998 - Edito

Beaucoup se joue maintenant

Par Henri Malberg


Les beaux jours sont là. L'année dernière, les Français étaient partis en vacances satisfaits d'avoir joué un bon tour à la droite. Sanction nette pour promesse non tenue et coup de barre ultra- libéral. Espoir fou ? Non. Mais espoir réel. Une année après, ceux qui ont donné le pouvoir à la gauche, voulu un gouvernement pluriel et des communistes dans l'équipe ministérielle, ont-ils changé d'avis ? Non, cela s'est vu aux élections régionales et cantonales. Pourtant, l'insatisfaction s'installe. Les abstentions sont trop nombreuses et lourdes d'un agacement et d'un doute. Des millions et des millions de personnes attendent des changements plus tangibles dans la vie de tous les jours et de la rigueur face à l'insolence de la fortune, de la finance et de la bourse. Il serait dangereux de se laisser griser par un consensus trompeur. Les communistes ne négligent pas ce qui a été fait. D'autant plus que leurs idées, et parfois leur pression, y sont pour quelque chose. L'enclenchement des 35 heures, les emplois jeunes, la loi contre l'exclusion, une écoute plus attentive du pays ne sont pas négligeables, loin de là. Pourtant le Parti communiste a été amené, ces dernières semaines, à poser sans complaisance des questions sur le contenu et le rythme des réformes. " Nous sommes préoccupés ", disent les uns après les autres les dirigeants communistes, comme les militants dans les entreprises, les écoles et les quartiers. Les décisions européennes " plan de stabilité en tête " poursuivent une construction conçue au profit des puissances d'argent. Or, qui dit davantage de libertés aux capitaux financiers, dit davantage de contraintes, de difficultés pour mener une politique favorable aux droits sociaux, aux revenus du travail, au développement de l'emploi. Ce projet d'une Europe " libérale ", comme on dit maintenant pour éviter de dire " capitaliste ", est un projet de droite. Dans l'union européenne, douze pays sur quinze sont dirigés par des partis socialistes. Ce pourrait être un atout si ces partis étaient décidés à affronter l'offensive du capital financier mondialisé. Mais le choix qui prédomine chez eux est de s'orienter non pas vers une politique de gauche, c'est-à-dire de s'extirper de cet ultralibéralisme, mais plutôt vers une variante de celui-ci, prétendant lui donner une forme moins " sauvage " " au fond, ce qu'on pourrait appeler un " social libéralisme ". Ce mot " social libéralisme " apparaît de plus en plus dans la littérature politique. Et ce n'est pas innocent. Nous n'en sommes pas là en France, pourtant on ne peut pas dire qu'il n'y en ait aucun signe. Et puis, il y a ce calcul, que plusieurs commentateurs attribuent à des dirigeants socialistes: " Puisque la droite connaît une crise profonde, laissons-la s'enfoncer, ne bougeons plus et les élections futures seront gagnées... " Drôle de raisonnement: si ce n'est pas quand la droite est au plus bas qu'on décide des réformes de structure indispensables à une politique de gauche, alors, quand le fera-t-on ? Cette analyse est faite par nombre de commentateurs, et discutée au grand jour.

 
Creuser le sillon du changement

Pour le Parti communiste, se trouve posée la question: que faire ? D'abord dire ce qu'il veut et ce qu'il ne veut pas. C'est ce qu'a fait Robert Hue lors d'une réunion de la direction nationale du Parti communiste: nous ne sommes ni ne serons " dit-il " la caution de gauche d'une politique sociale libérale qui conduirait la gauche à l'échec, ni un aiguillon qui se satisferait d'une impuissance à la mesure de sa vigilance. Nous sommes le Parti communiste, contribuant de toutes nos forces à ce que la gauche plurielle réussisse le changement attendu par les Français. Nous voulons continuer à creuser le sillon du changement, sans ignorer les obstacles " qui étaient au demeurant prévisibles " ni perdre de vue le potentiel de changement qui existe dans notre pays. Une question angoissante est sous-jacente dans tous les débats actuels, entre citoyens " du rang ", comme dans les colloques les plus pointus: peut-on faire face à l'offensive du capitalisme financier ? A la mondialisation, à cette énorme machinerie qui déplace en temps réels des milliards de francs ? Le Parti communiste français, et c'est son point fort sur toutes les forces politiques en France, répond: oui. Oui, il y a les forces, il y a les moyens et il y a un chemin. Au centre du réveil, et pas seulement en France, de nouveaux mouvements sociaux: chômeurs, sans-papiers, jeunes contre le Front national, EDF, cheminots, enseignants et parents de Seine-Saint-Denis. Tous ces mouvements sont entourés de la compréhension, quand ce n'est pas de la sympathie de l'opinion parce qu'ils traduisent des préoccupations et des aspirations partagées. Dans le même temps, alors que la politique est profondément en crise, on assiste à un regain d'intérêt pour le débat politique et citoyen, à de nouvelles formes d'engagement. C'est en prenant appui sur ce qui bouge dans la société, en favorisant l'intervention citoyenne sur tous les terrains et notamment sur le terrain politique que peut et pourra se développer une dynamique majoritaire de changement permettant de surmonter les pressions du grand patronat, de la droite et de l'extrême droite, et créant les conditions de la réussite de la gauche.

 
Visées d'avenir et objectifs immédiats

La gauche est, de quelque façon, sommée de dire quelle société elle veut construire à l'heure de la mondialisation capitaliste et d'une Europe marquée par l'ultralibéralisme, elle est sommée de dire quel projet pour la France, quel dessein pour la société, quelle Europe. Sans le courage de s'engager face à la formidable concentration mondiale du capitalisme financier, la gauche n'ira pas loin, ou ne sera plus la gauche. Dans l'immédiat, les communistes agissent pour des propositions concrètes qui oeuvrent dans cette logique. Il faut par exemple " donner à ceux qui en ont le plus besoin " avec un SMIC fortement revalorisé, une baisse de la TVA. Et ainsi faire avancer le progrès social en même temps qu'une saine relance économique. Il faut utiliser les 55 milliards produits dans les recettes de l'Etat par le début de croissance pour nourrir cette croissance. En matière d'emplois, il faut à la fois mener à bien les emplois jeunes, ralentir, voire casser, le flot de licenciements dont la justification économique est loin d'être prouvée, maintenir l'emploi et même réembaucher dans les services publics, soutenir les entreprises qui créent des emplois, taxer rudement celles qui font de l'argent avec leur argent. Justement, encore, il faut montrer de la détermination dans le combat contre la spéculation financière et faire payer les fortunes insolentes. En clair, orienter l'immense accumulation financière actuelle vers le travail, le progrès social, la résorption de la pauvreté et les dépenses utiles. Est-ce qu'une telle politique entre en contradiction avec les orientations actuelles de l'Europe ? Oui. Mais il n'y a pas qu'en France que des choix d'orientation de ce type se posent. Et on manifeste aussi pour une Europe sociale à Madrid, à Rome et à Berlin.

 
Rendez-vous à la Fête de l'Humanité

Il n'est pas de tradition de terminer un éditorial par un appel à un rassemblement. Pourtant que souhaiter d'autre, de plus fort, de plus efficace, non seulement pour le Parti communiste, mais pour ceux qui veulent un tournant plus réel vers le progrès, que la réussite de la Fête de l'Humanité, notre Fête à nous aussi, Regards, votre Fête, la Fête de la gauche et du progrès ?