Regards Juillet-Août 1998 - La Cité

Politique
Ces critiques dont la gauche a besoin

Par Jacques Perreux


Débat entre Christophe Charle * Jeanne Labrune ** Et Jean-François Gau ***
Voir aussi Délicates contradictions , Du pluriel au singulier

Après les élections régionales, le sociologue Pierre Bourdieu interpellait vivement la gauche plurielle. L'occasion d'ouvrir un débat sur la crise de la politique, le contenu d'une politique de changement, les méthodes de gouvernement. Autour de la table Jean-François Gau, Jeanne Labrune, et Christophe Charle.

 
Christophe Charle : Ce que nous avions écrit sous le titre "Pour une gauche de gauche" est, je pense, à l'origine de ce débat. Après les élections régionales, nous étions choqués par le résultat mais surtout par le fait que les hommes politiques, en général, s'enfermaient dans des discussions sur les alliances. Comment empêcher le Front national d'occuper des positions, sans s'interroger sur le sens des résultats, sur l'essoufflement de la dynamique des législatives après un an ? L'article était collectif, même si Pierre Bourdieu l'a signé pour lui donner plus de renom. Il était destiné à marquer que le débat politique n'était pas assez approfondi. La réponse d'un représentant du Parti socialiste, insuffisante à mon avis, a suivi. Un public plus large a montré que nos questions l'intéressaient, même si nos réponses n'étaient pas complètes. Il y a maintenant un petit mouvement des partis politiques. Il me semble que le Parti communiste prête plus attention peut-être que d'autres. Il faudrait analyser pourquoi cette interrogation le concerne aussi même s'il n'a pas, bien sûr, les mêmes positions que le PS. En tout cas, il ne faudrait pas qu'à la rentrée la réflexion soit au même point qu'en avril ou mars: un constat d'inquiétude, ou de désarroi, sans réponse. Il faut que toute la gauche réfléchisse sur ces problèmes, cruciaux pour l'avenir immédiat de la politique. C'est le sens de notre démarche. Beaucoup nous ont dit: " Vous voulez fonder un parti, créer une liste pour les européennes. " Cela n'a aucun intérêt pour nous. Nous voulons ne pas rester enfermés dans un discours entre les intellectuels et la classe politique; et que le citoyen de base se pose lui aussi ces questions-là et change son rapport à la politique, puisque le taux d'abstention s'élève à chaque scrutin. Je vous remercie de m'avoir invité, au nom des gens avec qui je travaille.

Jean-François Gau: Comment voyons-nous ce sur quoi vous avez attiré l'attention de tous ? D'abord, comme une crise de la représentation politique " qui touche donc les partis politiques, les élus " qui provient à la fois du rejet du contenu de la politique menée depuis une vingtaine d'années et d'une contestation de la pratique de la politique, cette façon qu'ont les hommes politiques d'expliquer plutôt que d'écouter et de faire procéder leurs choix du débat démocratique. C'est, dans le même temps, une crise des institutions politiques, la délégation de pouvoir tendant de plus en plus à se transformer en dépossession de pouvoir. Enfin " votre initiative en témoigne " c'est une crise de la politique en tant que telle. Non seulement, de plus en plus de citoyens en sont exclus, mais la politique comme telle est mise en question, parce qu'elle est présentée comme impuissante à agir sur le réel. L'essentiel se déciderait ailleurs: dans l'économie, la finance... D'où une crise de la citoyenneté elle-même. Le mot " crise " est intéressant, car il exprime une contradiction: s'il n'y avait que ces phénomènes que j'évoque, on pourrait parler d'extinction ou de mort de la politique, mais ils percutent d'autres réalités, comme, par exemple, votre initiative, de nouvelles formes d'engagements civiques ou associatifs, la montée de l'esprit critique, et toute une série de mouvements sociaux. Autant d'indications de l'issue possible à cette crise: par l'ouverture à l'intervention citoyenne, par l'invention de nouvelles formes de vie démocratique. Nous en sommes persuadés pour nous-mêmes car cette crise nous concerne, évidemment comme parti politique. Nous pensons également qu'il est absolument impératif de réfléchir à de nouvelles institutions dans la cité, l'entreprise, toute la société, liant davantage démocratie représentative et démocratie directe. Enfin, nous essayons d'innover, dès aujourd'hui, dans la pratique, par exemple avec la création d'espaces citoyens. Il y en a 650 en France. Ce sont des lieux de proximité, ouverts à tous, appartenant à ceux qui y participent, conçus comme des lieux de débats, de solidarité et d'intervention politique. Avec l'idée d'inaugurer un nouveau type de liens entre l'individu et les choix politiques nationaux. Je ne dis pas que ce soit LA réponse. C'est une volonté du Parti communiste de contribuer à la réappropriation par les citoyens de la politique, de favoriser à partir de leur intervention une dynamique politique nationale permettant d'influer réellement sur les choix.

 
Jeanne Labrune : Vous, vous parlez ici au nom d'une parti politique ou d'un groupe de travail. Moi ce n'est qu'à titre individuel bien que depuis l'appel à la désobéissance civique nous nous retrouvions beaucoup entre cinéastes pour discuter de politique. La crise de la représentativité politique vient en partie du fait que le hommes politiques ont pris l'habitude de jouer sur deux tableaux. Ils sont à la tête de l'Etat mais ils n'assument leur responsabilité de gouvernants que sur des modes défensifs. L'Etat n'est quasiment plus souverain que dans les mesures répressives. Sur la question des sans-papiers, on le voit bien. C'est au nom de la maîtrise des flux de population, au nom du chômage, qu'ils font des sans-papiers des boucs émissaires et qu'ils les expulsent. Mais dès lors que les gens veulent se battre pour défendre leur pouvoir d'achat, leurs conditions de travail, les représentants de l'Etat se disculpent en reconnaissant volontiers qu'ils n'ont pas tout pouvoir, qu'ils sont pris dans la machine de l'écono mie mondiale et que leur marge de manoeuvre est très petite. D'ailleurs quand on lit les textes de traités internationaux (les textes de l'OMC pour l'AMI) on est frappé de voir que la souveraineté des Etats n'est pleinement reconnue que dans le do maine de la police et de la défense nationale. Je crois que les gens sentent que les hommes politiques n'ont plus le pouvoir réel et que ce manque de pouvoir les conduit à gesticuler beaucoup devant les médias pour exister, pour se donner un pouvoir médiatique qui est tout à fait illusoire, qui tient de la méthode Coué. Je me souviens d'un débat accablant entre Dominique Strauss-Kahn et Nicolas Sarkozy où l'on avait vraiment l'impression d'avoir affaire à deux membres d'un club de rhétoriciens, de sophistes, jouant avec les mots. On voyait bien que l'enjeu était une victoire rhétorique, qui serait le plus brillant des deux, mais fondamentalement rien de neuf, d'inventif n'était proposé. Comment répondre à la crise politique ? C'est le rôle d'un parti comme le Parti communiste d'ouvrir des espaces citoyens mais chacun se doit de réfléchir sur la politique et parfois de façon informelle, intuitive et désordonnée. C'est ce qui se passe entre cinéastes parfois. Et l'appel à la désobéissance puis l'action poursuivie par certains en faveur des sans-papiers vient du fait qu'il faut parfois quitter le domaine des mots et regarder ce qui se passe en réalité. Il faut aussi se rendre compte que les mots, qui ont l'air parfois bien innocents, recouvrent des choses scandaleuses. L'appel à la désobéissance civique vient de cela. Nous avons pris conscience qu'à travers les lois Pasqua-Debré, il y avait ni plus ni moins un appel à la délation. Ce n'était pas écrit comme ça dans les textes, le mot délation n'était pas inscrit, mais c'était bien de cela qu'il s'agissait. En prononçant le mot délation, nous avons nommé le scandale et c'est ça qui a réveillé une partie de l'opinion. Il faut être vigilant et écouter ce qui se dit sous les périphrases. Il se cache parfois des mots et des réalités très sombres sous des phrases très brillantes et apparemment innocentes.

 
C. C. : Vous avez mis en évidence cette espèce de langage codé pour initiés qu'Orwell appelait la novlang, ces jeux de rôle de certains politiques. Il y a un vedettariat de la politique lié au poids des médias. Bien des hommes politiques de valeur n'ont jamais accès aux médias. Ils sont exclus bien qu'ils participent au travail politique. Or, ils sont plus proches des citoyens et pourraient rendre publiques leurs interrogations. Les émissions politiques sont légion, mais confinées au même petit groupe. Le spectateur se lasse. La transmission des messages politiques mérite aussi une remise en cause. Les grands médias devraient avoir l'obligation déontologique, inscrite dans leur cahier des charges, d'inviter des gens différents, d'autres hommes politiques, d'autres générations, qui aient vécu ailleurs que dans les cabinets ministériels. Cela donnerait aux militants une reconnaissance et les remotiverait. Il y a aussi une difficulté à travailler avec la jeunesse. Dans mes cours, j'essaie de temps en temps des rapprochements entre le passé et l'histoire contemporaine. Cette année j'ai fait un cours sur l'entre-deux-guerres, avec toutes les questions de la xénophobie, de l'antisémitisme. Certains voyaient que je voulais les amener à réfléchir sur le présent, mais une grande masse se demandait en quoi ça la concernait. En 68 existait le sentiment que les jeunes pouvaient avoir quelque chose à faire et à dire en politique. Cela manque aujourd'hui. Si les partis politiques ont du mal à renouveler leurs cadres, c'est que les générations suivantes n'ont pas réussi à " monter ", ou sont bloquées ou n'ont pas envie d'adhérer. Pourquoi les jeunes, qui souffrent le plus dans notre société, ne comprennent-ils pas que leur souffrance pourra s'extérioriser dans une action peut-être collective ? Vous avez donné comme explication le fait que le politique dit: " je ne peux pas répondre à votre question, ça ne dépend pas de moi. " Mais il y a aussi, depuis les années 80, une culture de la dépolitisation, un envahissement de la politique spectacle, ces campagnes présidentielles où comptaient davantage le nombre de millions dépensés que le nombre d'idées agitées. Cela n'a-t-il pas donné aux jeunes une image dérisoire de la politique ?

 
J.-F. G. : Le constat que vous faites concernant l'adhésion à un parti politique ou le militantisme politique, nous le faisons aussi, ce qui implique donc un effort d'innovation en ce domaine pour surmonter cette situation. Mais je ne parlerai pas pour autant de "dépolitisation". Par exemple, n'y a-t-il pas, depuis plusieurs années, un réveil des jeunes à la politique, notamment au travers des mouvements anti-Le Pen et pas seulement ? Des jeunes et d'autres commencent à secouer le cocotier. Il y a une vraie demande de nouvelles formes d'intervention dans la politique. N'est-ce pas aussi une des raisons de notre rencontre ? Ainsi, les mouvements sociaux sont entourés de sympathie, parce qu'ils sont porteurs de refus et d'aspirations aujourd'hui partagés par des millions et des millions de citoyens. Sans- papiers, privés d'emploi, enseignants, jeunes et parents de Seine-Saint-Denis, salariés des services publics... Au travers de ces mouvements, nos concitoyens reconnaissent les grandes questions politiques qu'ils se posent eux-mêmes sur l'avenir de notre société et de la civilisation. Va-t-on continuer une société de plus en plus inégalitaire, violente, inhumaine ? Avec cette idée, qui me semble fondamentale dans votre démarche, de se mettre au travail, pour rechercher des réponses permettant d'ouvrir une issue. Ces mouvements sociaux sont, en effet, porteurs de révolte, de refus, mais aussi de demandes de réponses, de projets qu'il faut bien qualifier de politiques, et déjà d'idées neuves. Bien entendu, dans la mesure où la crise de la politique est si profonde " c'est là où je vous rejoins " les remarques ou les critiques qui surgissent quand on intervient sur ce terrain sont nécessairement décapantes. Pour un parti politique, plusieurs réactions sont possibles: "C'est mon pré carré, vous n'avez rien à y faire"; ou encore: " Tiens, voilà de nouveaux clients, comment vais-je faire pour les récupérer ? " En ce qui concerne le Parti communiste...

 
J. L. : C'est justement ce qui se passe pour les sans-papiers ! Des promesses de régularisation ont eu lieu pendant la campagne électorale. Elles n'ont pas été tenues: une grande partie des sans-papiers ne sont pas régularisés Je suis marraine d'une famille chinoise. J'ai écrit à tous les ministères, à la préfecture de Bobigny, j'ai fini par apprendre que mes sans-papiers étaient régularisés. Je parraine une autre famille, des Turcs, et je refais le parcours. Pour eux c'est très important, pour moi aussi, mais c'est une goutte d'eau dans l'océan. On parvient à faire régulariser au cas par cas quelques personnes. Des médias, par exemple Libération, jouent l'ironie, vont dans le sens des décisions gouvernementales. Il y a dans la société, au gouvernement, des gens qui adhèrent sans doute aux mêmes principes que nous, mais jouent une sorte de pragmatisme par rapport au Front national...

 
J.-F. G. : Vous savez sans doute qu'il y a une différence entre la manière dont ce dossier est traité et la position du Parti communiste: elle est notoire. Je reviens à mon propos. J'ai évoqué ces mouvements sociaux et ces débats d'idées, porteurs de critiques et d'exigences politiques. Nous considérons qu'ils peuvent contribuer à l'émergence et au développement d'une dynamique po litique de changement et c'est à cela qu'en ce qui nous concerne, nous souhaitons travailler, en tant que Parti communiste. Ce qui suppose de clarifier le type de rapports que peuvent entretenir avec un parti politique les protagonistes de ces mouvements. Je crois que ce qu'ils attendent d'un parti, c'est d'être relais, interlocuteur, représentant. Représentant ? Ça se gagne. Il ne suffit pas que le PC dise: "Ralliez-vous à mon panache rouge". Relais ? Ça se prouve et il me semble que les communistes apportent une preuve de leur contribution à ces mouvements, comme militants, comme élus ou en tant que parti. Interlocuteur ? Il faut être deux. Ça se choisit: il ne faut d'exclusive ni d'un côté ni de l'autre. Puisqu'il y a des idées, des demandes politiques qui appellent une cohérence, un projet de transformation, travaillons-y.

 
C. C. : C'est séduisant, mais on a déjà entendu cette musique à l'époque du programme commun. Ce n'est pas jeter le discrédit sur ce que vous dites que de trouver que votre attitude de synthèse systématique par rapport à ces mouvements va poser problème. Si les gens choisissent de militer de cette façon-là, c'est justement qu'ils ont peur que leur parole spécifique soit incluse dans un autre message, qui sera un peu le leur mais pas exactement le même, peur de perdre le contrôle. Vous essayez d'épouser ces luttes et de les soutenir et vous êtes en même temps solidaires du gouvernement où siègent des ministres communistes, vous votez des lois, dont certaines ne sont pas forcément celles qui sont réclamées: vous êtes un peu sur une corde raide ! N'y a-t-il pas danger pour vous de vous faire rejeter, soit par ceux dont vous voulez être les porte-parole, qui vont vous demander pourquoi soutenir le gouvernement si vous le critiquez tout le temps; soit par le gouvernement qui vous dira: choisissez votre camp ? Comment, à l'intérieur du gouvernement, pouvez-vous essayer de modifier une politique qui est menée par un autre parti plus fort que vous et qui a du mal à écouter souvent ? Au moment de l'Union de la gauche ancienne formule, on ouvrait de grands débats avec le peuple convoqué dans les grands meetings, on publiait ensuite un programme, on faisait voter les électeurs en leur disant " faites-nous confiance ". L'entrée dans le gouvernement pluriel s'est engagée sur un autre schéma puisque tout était improvisé. Le gouvernement a sans doute du temps devant lui, Jacques Chirac risquant de ne pas dissoudre l'Assemblée à nouveau, vu l'état des forces dans son camp. Le gouvernement doit s'inscrire maintenant dans un projet à plus long terme, sinon il retombera dans cette espèce de gestion à court terme critiquée dans les années Mitterrand, qui consistait à éviter les dangers en jouant des contradictions du camp adverse, ce qui n'est pas finalement une politique. La question posée à la gauche officielle ou non est de sortir de cette logique. Il me semble que la gauche doit globalement réfléchir sur une autre façon de travailler. Comment articuler un discours officiel à un discours de base et que ce discours ne soit pas dénaturé d'un côté ou de l'autre ? Comment faire pour que les citoyens se prononcent sur un vrai projet au moment des élections ?

 
J.-F. G. : Vous avez raison. Ce scénario que vous venez d'évoquer " qui consisterait à penser que, compte tenu de l'état où se trouve la droite, le bon moyen d'aborder l'élection présidentielle est de ne pas faire de vagues pour n'effaroucher personne " un tel calcul serait suicidaire pour la gauche et meurtrière pour notre peuple. Car, au total, les citoyens jugeront et voteront en fonction des changements réels qui auront lieu ou non, pour eux, pour la société. Nous considérons donc qu'il faut passer à une nouvelle phase à gauche, pour pousser ce qui a été engagé et décider de réformes plus profondes. Vous demandez " pouvez-vous passer votre temps à critiquer le gouvernement ? " Croyez-moi, nous préférons de beaucoup passer notre temps à contribuer à ce qu'il soit répondu aux attentes que les Français ont placées dans la gauche en mai 97 ! Quand nous avons décidé de participer à l'expérience en cours, nous ne l'avons pas fait en spéculant sur son échec, mais en connaissant bien le rapport des forces, en sachant que, non seulement il y aurait des résistances au changement de la part des grandes forces capitalistes et de la droite, mais qu'il y aurait des réticences à l'intérieur de la gauche plurielle. Notre entrée au gouvernement ne s'est pas faite sur un projet puisque ce travail avec le Parti socialiste et les citoyens s'était tout juste entamé et qu'il n'a pas pu être effectué faute de temps. Nous avons choisi de travailler au gouvernement et à la majorité en considérant que c'était le souhait des Français qui avaient battu la droite et que cela leur donnait des moyens supplémentaires en faveur d'une politique de changement. Pour l'essentiel, les graves problèmes posés à la société demeurent. S'y attaquer exige des réformes qui comportent, c'est vrai, des risques, parce qu'elles s'en prennent aux intérêts dominants. Nous travaillons dans ce but au gouvernement, au Parlement, et sur le terrain. J'ai évoqué les espaces citoyens, de même que nos efforts en faveur de la formulation d'un projet politique transformateur. Pour la même raison, nous essayons d'encourager tous les mouvements qui s'emparent de ces défis de société. Nous y voyons non pas un péril mais une chance pour que la gauche soit bien à gauche.

 
J. L. : J'ai un de mes proches qui enseigne dans un lycée de la Seine-Saint-Denis. La situation y est très difficile. Les classes sont surchargées. Une partie des élèves n'a même pas les moyens de manger à la cantine. Ils vivent dans des conditions de grande pauvreté. Enseigner la littérature française à des jeunes gens qui possèdent très mal la langue française a de quoi démoraliser tout le monde, et les enseignants qui ne peuvent plus faire leur métier et les élèves qui voient bien que le bac qu'ils auront ne vaudra pas grand chose. Il faudrait augmenter considérablement le budget de l'Education nationale, faire que les élèves handicapés par des problèmes de langue puissent être mis à niveau pour réhabiliter les études. C'est là que tout se joue pour l'avenir. Pour l'instant ce qui a été débloqué pour la Seine-Saint-Denis reste très insuffisant.

 
J.-F. G. : Je ne suis pas impliqué directement dans le mouvement de Seine-St-Denis; j'écoute ce que pensent les gens que vous rencontrez. En ce qui concerne les résultats du mouvement, ils ne résolvent certes pas tous les problèmes, mais la création de 3000 postes d'enseignants en trois ans n'est pas rien. C'est la première fois depuis longtemps qu'il y a un tel résultat. Un autre élément encourageant est l'expérience que ces gens ont faite de leur force et des relations qu'ils ont établies dans la lutte. Votre lutte avec les sans-papiers a été sans doute pour vous enrichissante: faire l'expérience de la solidarité, du débat, des inquiétudes, du rassemblement sont des expériences humaines qui ne s'oublient pas.

 
J. L. : Vous voyez ce que vous dites là me choque énormément. Pour moi c'est typiquement un discours d'homme politique. Ce n'est pas à vous de me dire quel bénéfice personnel, psychologique, je tire de mes expériences de lutte. C'est un discours paternaliste. L'expérience de la solidarité, je n'ai pas attendu ces dernières années pour la faire. Et si l'on se bat, ce n'est pas pour réapprendre les bienfaits de la solidarité, c'est pour faire avancer des idées politiques, pour faire respecter des principes.

 
C. C. : On n'a pas découvert en 1997 les difficultés de l'école. Ce qui m'a choqué, c'est que le ministre découvre le problème et le traite de manière catastrophique, en l'envenimant. Un gouvernement de gauche, vraiment ? Qui s'affronte aux enseignants, une des bases de l'électorat de gauche ? Vous parliez de la rénovation des partis de gauche au passé, là c'est un couac récent. Je suis prêt à croire que le Parti communiste est sincère mais il n'est pas tout seul. Il faudrait qu'il secoue un peu ses alliés pour que ceux-ci lui emboîtent le pas et fassent leur autocritique, sinon votre sincérité ne suffira pas. Il me semble que ce qui marquerait un gouvernement de gauche est qu'il n'attende pas la crise mais soit capable d'écouter, de comprendre les problèmes. Cette absence de gestion démocratique, cette lenteur à comprendre la coupure d'avec la base sont inquiétantes. C'était vrai à l'époque de De Gaulle, de Pompidou, de Giscard, et aussi du temps de Mitterrand à cause de l'autosatisfaction de la gauche. Mais les échecs qu'elle a subis auraient pu la faire réfléchir. Un an avant, c'est " il faut faire l'inventaire, reconnaître nos erreurs, ne pas refaire les mêmes "; six mois plus tard, on se retrouve dans cette incohérence, cet autoritarisme.

 
J.-F. G. : Reste que ce mouvement a débouché sur un résultat et que ce n'est pas tout à fait un hasard qu'il ait eu lieu en Seine-St-Denis. Les enseignants communistes, les élus communistes ont été complètement dans le mouvement. Et leur rôle n'a pas été seulement un rôle de participation ou de soutien, mais aussi d'initiative politique. Lorsque tout était bloqué, le président du Conseil général de Seine-St-Denis a convoqué une table ronde à laquelle il a invité le ministre. La négociation a repris à ce moment.

 
C. C. : Le Parti communiste ne dirige pas tous les conseils généraux. Il n'y aura pas cette médiation ailleurs...

 
J.-F. G. : Alors, prenons un autre exemple. Dans le conflit des pilotes, lorsque Jean-Claude Gayssot dit à l'Assemblée nationale, " je ne serai pas le ministre de la privatisation ni de la baisse des salaires ", vous ne pensez pas que ça favorise une issue qui ne soit ni une baisse des salaires, ni une privatisation ? Ce qui était loin d'être acquis.

 
C. C. : Tant que vous êtes au gouvernement, il y a risque d'une marginalisation d'une tendance par rapport à une autre, qui finalement jouera contre toute la gauche...

 
J.-F. G. : Je le répète, nous ne disons pas que la politique actuelle nous satisfait à 100 pour 100: nous sommes préoccupés, nous pensons que l'heure est vraiment venue de passer à des réformes profondes pour que ce gouvernement mène une politique de gauche et réussisse. Tout ce qui y contribue " les mouvements sociaux et citoyens, les débats d'idées, et, nous le pensons, notre propre intervention " sont une aide pour la gauche. (A Jeanne Labrune) Ce n'était pas le politique qui s'adressait à vous, il me semblait dire une évidence, elle vous a choquée, je le regrette.

 
J. L. : Je ne suis pas choquée, je ne fais que relever une façon de parler paternaliste propre au discours des hommes politiques quels qu'ils soient. Au nombre de celles-ci, il y a aussi cette formule accablante, exaspérante, qu'on entend à n'en plus finir dans les campagnes électorales: " Les Français veulent ceci... les Français veulent cela ". Quand on est français justement, on a l'impression d'être dans la situation du bébé au cours du jugement du Roi Salomon. Chacun le voudrait pour soi tout entier et à eux tous, les politiques, ils ne font que lui tirer dessus et se l'arracher. Les " Français " sont comme un paquet de voix qu'ils s'arrachent, tant et si bien que beaucoup de gens désormais ont décidé de se mettre hors-jeu et de s'abstenir. Ce sont les politiques eux-mêmes qui sapent leur représentativité par des comportements abusifs.

 
C. C. : Je pense que notre analyse est assez convergente sur un certains nombre de points. Votre parti pense avoir trouvé une méthode pour résoudre ses contradictions, je ne suis pas sûr que ce sera aussi simple. Je suis content que le Parti communiste essaie d'écouter, ce qui m'inquiète c'est que la gauche globalement soit contente d'elle. Sous des allures modestes, il y a une auto satisfaction gouvernementale énervante. Les ministres devraient cesser de dire " je me félicite de... " Ils n'ont pas à se féliciter, si quelque chose a eu lieu ce n'est pas uniquement grâce à eux. Il faudrait que la gauche prenne conscience que son pouvoir est fragile et peut être remis en cause assez vite. Et surtout il faudrait que toute la gauche, pas seulement le Parti communiste, écoute, trouve des mots d'ordre mobilisateurs, n'attende pas que les crises éclatent comme cela s'est passé cette année à plusieurs reprises.

 

 


Délicates contradictions


Pour un observateur étranger qui s'intéresserait aux faits politiques et sociaux, la France étonne à deux titres.

Le gouvernement y est le plus " à gauche " d'Europe, avec participation des Verts et du PCF, et les mouvements sociaux s'y succèdent depuis plusieurs années.

Notre observateur pourrait penser à une relation harmonieuse, une " tension positive ", qui verraient mouvements sociaux et forces progressistes gouvernementales s'épauler et se renforcer mutuellement.

La fragilité des mouvements sociaux est le premier correctif à apporter à cette image. Les associations sont en pointe, et leur foisonnement est le signe d'une évidente reprise de l'activité militante. Mais elles ont un nombre limité d'adhérents, encore moins de militants et ceux-ci jonglent comme ils le peuvent d'une priorité à une autre. Les syndicats avaient mis en mouvement des forces bien plus importantes en novembre et décembre 1995. Mais le second souffle tarde à venir et le secteur privé est toujours un désert syndical. Le très faible nombre de jours de grèves pour l'année 1997 confirme cette panne momentanée.

Si les mouvements sociaux ont une forte popularité et un impact politique important, c'est parce qu'ils jouent sur les contradictions les plus sensibles de la société française: le chômage de masse, l'explosion de la précarité, la montée du nombre des salariés à très faibles revenus... En s'appuyant sur leur popularité, les mouvements ont pu faire bouger les choses et faire avancer quelques revendications urgentes, mais leur force n'a pas été suffisante pour remporter des victoires plus importantes qui auraient modifié radicalement les priorités gouvernementales.

Le gouvernement s'abrite derrière la contrainte internationale et sur l'Europe pour justifier ses choix politiques et économiques. Il pouvait pourtant satisfaire nombre de revendications: régulariser les sans-papiers qui en avaient fait la demande, accorder un revenu aux jeunes de moins de 25 ans, augmenter les minima sociaux, mesure dont le coût était exactement égal au cadeau fiscal fait par Alain Juppé aux contribuables les plus aisés, etc. Il aurait ainsi répondu aux urgences et permis un renforcement du mouvement social qui aurait trouvé là un encouragement à l'action.

A l'inverse, des lignes de fracture successives sont apparues entre le gouvernement et les différentes facettes du mouvement social. Le PCF et les Verts ont soutenu les mouvements, mais, quand Lionel Jospin siffle la fin de la récréation, c'est la solidarité gouvernementale qui prime !

Comment inverser cette évolution ? Le problème est posé aux syndicats et associations, qui doivent aider au renforcement du mouvement social. Il est plus difficile pour les forces politiques progressistes qui devront gérer des contradictions chaque jour plus délicates.

Par Christophe Aguiton *

* Animateur de AC!

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Du pluriel au singulier


La notion de " mouvement social " est apparue récemment. On parlait jusque là plus souvent de mouvements sociaux ou revendicatifs et encore plus souvent de luttes ou d'actions.

Le passage du pluriel au singulier n'est pas un détail. Il indique que la plupart des mouvements revendicatifs des dernières années ont été vécus comme des mouvements de société: par la sympathie toujours affirmée de l'opinion publique (selon les conflits, y compris celui des chômeurs, entre 60% et 70%), par le phénomène d'identification du plus grand nombre à ceux et celles qui sont en luttes (" s'ils gagnent, ils gagnent pour tous "), par la nature des problèmes posés dont la solution implique, dans la plupart des cas, un changement d'orientation économique (plan Juppé, privatisations, emploi, indemnisation du chômage). On ne peut non plus ignorer une certaine forme d'affirmation de soi pour des millions de gens exclus de parole et d'antennes, brimés dans leur vie quotidienne et qui se reconnaissent de moins en moins dans les classes dirigeantes. Toute tentative de corseter, récupérer ou dévoyer le mouvement social est vouée à l'échec. Il a sa logique propre qui naît dans le mouvement même de la société, les contradictions fondamentales d'intérêt, les rapports de production.

Il n'a donc pas à se définir en rapport aux forces progressistes. Il est ce qu'il est. En revanche, l'appellation de " forces progressistes " se gagne et se prouve dans des actes en rapport au mouvement social, pour appuyer les exigences dont il est porteur, notamment les plus transformatrices, et tout mettre en oeuvre pour qu'il aille au bout de ses potentialités de développement et de rassemblement.

La crise de la politique n'aurait sans doute pas l'ampleur qu'on lui connaît si la politique parvenait à se nourrir du mouvement social, y compris dans sa dimension démocratique. Le rapport du politique au mouvement social consiste trop souvent à ignorer, soit à se contenter de le regarder ou d'en parler, soit, pire, à tenter de s'en servir comme force d'appoint.

Faire du neuf, c'est donner le primat aux rapports de forces et aux luttes, respecter leur indépendance et se hisser à la hauteur de leurs exigences.

Par Maryse Dumas *

* Secrétaire confédérale de la CGT..

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