Regards Juin 1998 - Hors-sujet

Jef Sicard, le jazz pierre par pierre

Par Alain Engelaere


Voir aussi Jef Sicard, poly-instrumentiste

Les chemins qui mènent à la création musicale offrent de multiples routes à l'instrumentiste. Pour le jazz, le timbre, le rayonnement du son représente un terrain particulièrement riche, car fondateur de son expression. Il existe une tradition royale de ces producteurs de beaux sons: Ben Webster, Sonny Rollins... Aujourd'hui, parmi ces souffleurs de rêve, il en est un pour qui tout commence par le son: le poly-instrumentiste Jef Sicard.

Cette quête essentielle du son entraîne Jef Sicard à produire un kaléidoscope de structures musicales. Structures sonores qu'il faut avoir au moins une fois visualisées en allant à un de ses concerts, pour bien appréhender cette maîtrise à passer d'un son à un autre par le biais d'instruments divers. Jef Sicard possède cette singularité à être poly-instrumentiste comme d'autres se consacrent exclusivement à un seul instrument." Il faut toujours que je cherche un timbre, une couleur, un son. Un grain différent, c'est déjà pour moi une idée musicale à traiter." Pas étonnant alors qu'au fil de ses rencontres sa palette instrumentale évolue." C'est le contexte musical qui m'a entraîné à utiliser le baryton avec le quintet de Didier Levallet, la flûte avec le Dharma quintet, le cor anglais dans le spectacle consacré à Roland Kirk (à écouter " Kirk's dreams " CIM 011 1993). Avec mon quartet actuel j'utilise surtout le saxophone alto associé au soprano." Une telle démarche implique une utilisation très spécifique de chaque instrument." Avec la clarinette basse, je ne cherche pas les prouesses techniques, j'en joue simplement. Actuellement je m'en sers pour une ballade, la Neige sur les traces. Ce qui est très différent du saxophone alto où, là, j'essaye d'aller au bout du potentiel de l'instrument. L'alto représente pour moi l'instrument virtuose par excellence, il lui faut cette tension pour que le timbre s'épanouisse pleinement."

Cette recherche continuelle de couleurs diverses l'a conduit à la découverte de la conque, ce gros coquillage qui, par la magie du souffleur, se transforme en une véritable trompette naturelle. A chaque concert, à chaque disque, un moment central est consacré aux effusions de ce drôle d'objet." Je ne me souviens pas du premier concert avec une conque. Il y a vingt ans avec le Dharma je l'utilisais déjà. Pour moi, c'est l'instrument basique." Cette base lui permet d'enraciner son travail, pour mieux retrouver sur des instruments plus évolués comme les saxophones, la maille élémentaire des notes de musique. Acte premier en quelque sorte pour une musique brute." J'aime tout ce qui touche à l'art brut. Je suis passionné par cet aspect de la peinture notamment. L'art brut pour moi se façonne avec un assemblage de choses que l'on rencontre par hasard dans la nature et que l'on réunit sans culture technique. La conque ne s'apprend pas au conservatoire, on fait son embouchure soi-même empiriquement." D'autant plus empiriquement que Jef Sicard ne connaissait pas les musiques produites avec ce coquillage." J'ai écouté Steve Turre longtemps après avoir commencé à en jouer et je reste très ignorant de ce qui se fait en ce domaine." Si la conque reste la base nul besoin d'en jouer longtemps; ainsi dans son dernier disque: " Je n'ai pas voulu partir dans une longue odyssée avec la conque, simplement un petit instant entre deux mondes: le rêve et le réel, l'eau et la terre, un isthme en quelque sorte, d'où le nom de ce disque: Isthme."

La culture de la conque a élargi ses champs d'investigations, suscitant une approche très personnelle des musiques ethniques. Musiques du monde se côtoyant, se fondant en une entité novatrice, pour un jazz sans frontière: de la flûte de l'Inde du Sud, au chant des pygmées, à la dernière de ses acquisitions le Naï persan, dont il adapte la technique d'embouchure à la clarinette basse (à écouter Clarinaï présent sur son dernier disque)." Le naï possède une histoire bizarre, en fait à l'origine cela n'a rien de persan, ce sont les Turcs qui ont inventé, en premier, cette façon de jouer. Les Persans ont récupéré cette musique et l'ont développée. Depuis les Turcs ont totalement arrêté la pratique du naï." Mais, quelle que soit la sonorité choisie, la technique utilisée, cette quête essentielle du son produit une sensibilité tactile qui signe son auteur, elle saisit immédiatement l'auditeur prenant contact avec la musique de Jef Sicard. Elle affirme le son large dans une plénitude légèrement brumeuse, elle cisèle, s'attarde sur les détails et façonne leurs courbes justes à chaque note. Ce timbre représente une richesse colorée trop rare dans l'éventail des sonorités pour ne pas être sollicité, pour ne pas trouver une place idéale au sein de différents orchestres (big-band de l'ARFI, François Tusques OEBlue phèdre'...). Pas étonnant alors de le voir jouer, leader, sa musique dans les contextes les plus divers, poursuivant son travail au niveau de la forme. Comme ce duo qu'il forme avec l'accordéoniste argentin Raul Barboza." Il était naturel que l'on se rencontre, lui veut sortir de son " folklore " et moi de mon " jazz ". Nous faisons ensemble une musique très improvisée." Ou encore dans le cadre du festival de jazz de la Villette, Jef Sicard a transformé son quartet en sextet en invitant Serge Marne et Nedin Nalbantoglou." Percussionniste guadeloupéen, Serge s'exprime avant tout dans un registre afro-caraïbe. Il va, je pense, amener tout un univers de couleurs, comme celles que l'on rencontre dans les musiques brésiliennes, haïtiennes qui manque actuellement au quartet. Quant à Nedin, il va nous apporter son haut degré de dynamisme, son sens de l'improvisation, et nous permettre de nous frotter au rythme complexe de la musique turque, dont il est un remarquable interprète."

Jef Sicard fait partie de ces musiciens artisans qui se bâtissent un monde patiemment, à force de travail. Il ne vit pas son oeuvre à coup de projets, il la construit pierre par pierre. Ainsi son quartet existe depuis plusieurs années. Les liens profonds tissés au fil des soirées créent une richesse fondamentale permettant tous les ailleurs inédits. Au sein de cette force collective, chacun peut s'envoler dans des traits fulgurants, assuré que les mois passés à dialoguer avec ses compagnons rebondiront pour une apothéose. Quartet généreux servi par le piano de Matias Pizarro à la riche palette harmonique, le jeu inventif toujours magistralement présent du batteur Christian Lété et de la contrebasse au swing solide de Gildas Scouarnec.

Voilà un jazz qui chante et sait faire partager au public sa liberté. Il faut bien le reconnaître, la musique de Jef Sicard est éblouissante de maturité. A écouter absolument.

 

 


Jef Sicard, poly-instrumentiste


En concert Samedi 27 juin au Festival de jazz de Vienne et dimanche 5 juillet à la Villette Jazz Festival (21 h Grande Halle), rens.01 40 03 77 21.

En disque Le fil d'Ariane (AA Records 872 595 Dist.par Adda) et Isthme (Becabel-Chalotte Records CR 176 Dist.par Night & Day).

retour