Regards Juin 1998 - Vie des réseaux

Aller à la source

Par Stéphane Bortzmeyer


Il y a dans le monde informatique une curiosité, l'économie des logiciels libres. Ces logiciels sont un peu partout dans nos ordinateurs. Ils sont notamment un des piliers du fonctionnement d'Internet. Mais, conçus par des informaticiens souvent peu soucieux de politique et assez réticents à communiquer avec le monde extérieur, ils restent peu connus. Ce qui ne veut pas dire peu utilisés. Plus de la moitié des logiciels dits " serveurs Web " qui assurent le fonctionnement quotidien du World Wide Web sont des logiciels libres (1).

Un logiciel libre est un logiciel dont l'utilisateur a reçu les sources, c'est-à-dire la description originelle du programme, celle qu'a écrit le programmeur, et dont il a l'autorisation de redistribuer ces sources, intactes ou modifiées. C'est ainsi que les logiciels libres évoluent: ils sont en permanence revus et améliorés par des informaticiens du monde entier, et les nouvelles versions améliorées sont diffusées par cette communauté. Comme le logiciel est immatériel, cette autorisation de redistribution se traduit par des prix très bas, mais ce n'est pas le point le plus important (2). Le point important est que l'utilisateur est normalement prisonnier de son logiciel: il ne peut le modifier s'il a un bogue (une erreur de programmation), puisqu'il n'en possède pas les sources. Il ne peut pas changer de logiciel facilement puisque celui-ci sauvegarde ses données dans un format spécifique et non documenté. Il ne peut compter sur un examen impartial des sources, puisque seuls les programmeurs de la société qui lui a vendu les possèdent.

Le logiciel acheté si cher peut donc contenir n'importe quoi, depuis les bogues jusqu'aux portes dérobées qui permettent des actions à l'insu du possesseur. Le logiciel libre fait disparaître cette dépendance. Le plus délicieusement ironique, c'est que le logiciel libre est né dans la patrie du capitalisme, les Etats-Unis. C'est là que des informaticiens ont, pour la première fois, décidé d'appliquer au logiciel les méthodes de la recherche scientifique: libre diffusion de l'information et coopération sans frontières. L'expérience a, depuis, largement validé leur méthode: lorsqu'ils sont en concurrence avec un logiciel commercial, les logiciels libres sont le plus souvent meilleurs, consomment moins de ressources informatiques et contiennent moins de bogues. Et on comprend le peu d'intérêt de la presse professionnelle informatique pour les seconds qui se soucient moins d'informer que de fournir un support à ses annonceurs. Ceux-ci étant tous des sociétés commerciales, on ne va pas les fâcher à parler de leurs vrais concurrents, les logiciels en rupture de néo-libéralisme.n S. B.

 


1. Dont celui de Regards (http ://www.regards.fr), qui tourne sur une machine qui utilise exclusivement du logiciel libre.

2. Des sociétés commerciales distribuent leurs logiciels gratuitement, comme les revendeurs de drogue donnent les premières doses gratis.

Plus d'nformations sur les logiciels libres, consulter: : informations sur les logiciels libres de la famille Unix (en français).: nombreux textes sur les logiciels libres, rassemblés ou écrits par Bernard Lang.: l'un des logiciels libres les plus récents et les plus spectaculaires, Gimp, le concurrent de Photoshop (en anglais).

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