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Algérie
Par Monique Houssin |
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Entretien avec Leila Sebbar |
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" Il y a aujourd'hui un tremblement de mémoire, alors on a envie de revoir l'histoire." Ce mois-ci, Regards ouvre ses colonnes à la romancière Leila Sebbar qui donne à voir un autre visage de l'Algérie, celui de l'exil.
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Vous avez réuni dans Une enfance algérienne des textes d'écrivains franco-algériens et algériens tous nés en Algérie avant l'indépendance.
Signés d'auteurs très différents - on trouve notamment Mohammed Dib, Jamel Eddine Bencheikh, Jean Pélégri, Jean Daniel - ces récits évoquent un fragment d'enfance passée en Algérie.
Romancière, vous êtes née à Aflou (Hauts Plateaux) d'un père algérien et d'une mère française.
Quel sens donnez-vous à cette démarche ? Les retrouvailles avec une Algérie mythique ?
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Leila Sebbar : Je ne sais pas s'il s'agit d'une Algérie mythique quoique, lorsque l'on écrit sur le pays natal, on est en partie dans sa propre mythologie.
Au départ, il y a l'exil.
J'avais déjà travaillé avec Nancy Huston à rassembler dans Une enfance d'ailleurs des textes en langue française d'écrivains en exil ici.
J'ai eu envie de centrer ce travail sur l'Algérie.
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C'est un rendez-vous avec la mémoire ? Le risque n'était-il pas celui d'une nostalgie en décalage avec ce qui se passe actuellement ?
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L.
S.: Il n'y a pas de regret politique de ce côté-là.
Le procès de la colonisation a été fait, et bien fait, avec raison.
Les années quatre-vingt-dix ont fait resurgir beaucoup de la mémoire de l'Algérie, d'une Algérie coloniale qui n'existe plus; ceux qui ont vécu dans cette Algérie coloniale ne l'ont pas aimée parce qu'elle était coloniale, mais parce qu'elle était le pays natal.
Cela m'a intéressée de rendre compte d'une vie possible où les communautés vivaient ensemble sans forcément communiquer car ce n'était pas facile.
Pendant trente ans, les clivages ont été très forts; il y avait les rapatriés, ceux de droite et ceux de gauche, ceux qui avaient été victimes de la colonie et ceux qui avaient plus ou moins lutté pour l'indépendance; ceux qui avaient collaboré avec la France et d'autres qui avaient choisi la résistance.
Il y avait aussi les clivages religieux.
Il existait donc une certaine timidité, voire une crainte à mettre ensemble des écrivains qui avaient été enfants de colons, enfants juifs, enfants musulmans, laïques, comme moi, ayant vécu des enfances différentes dans des cultures différentes.
Ces divisions reproduisaient celles de la guerre d'Algérie.
Quand j'ai demandé à ces écrivains d'écrire un fragment d'enfance, je me suis demandé s'ils allaient accepter.
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Ce rapprochement contribue-t-il à faire naître l'idée d'un héritage commun des deux côtés de la Méditerranée, l'écriture permettant sa formulation ?
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L.
S.: Des écrivains qui n'avaient pas ou très peu parlé de l'Algérie dans leurs livres ont commencé à le faire; d'autres que je connaissais depuis longtemps ne m'avaient jamais parlé ou écrit comme ils le font aujourd'hui; il y a aujourd'hui un tremblement de mémoire, alors on a envie de revoir l'histoire.
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On se sent plus coupable d'avoir vécu l'Algérie d'avant l'indépendance ou de l'avoir quittée juste après ?
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L.
S.: L'exil n'est plus tabou.
Les Algériens, qui ont quitté le pays par choix après l'indépendance, ont été souvent perçus, même s'ils n'étaient pas harkis, comme des traîtres par ceux qui étaient restés et construisaient l'Algérie.
Grossièrement exprimé, le fait d'avoir vécu du côté des colonisateurs, des petits Blancs ou des grands Blancs, n'est plus culpabilisant.
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L'exil que tant d'Algériens ont connu n'a-t-il pas joué un certain rôle dans cette évolution ? Ce retour écrit au pays natal ne suggère-t-il pas qu'en dépit des drames, l'exil n'est pas que déchirure ?
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L.
S.: Pour moi et pour d'autres, sans doute.
L'exil peut être une forme d'initiation, d'apprentissage, si l'on possède les armes de la réflexion, si l'on n'est pas démuni matériellement.
Mais l'exil de et dans la misère, la solitude, l'isolement, le chômage est meurtrier.
Le nombre d'immigrés économiques de la première génération qui sont passés par les hôpitaux psychiatriques ou dans des centres d'hygiène mentale est considérable; je ne sais pas si l'on a osé faire des statistiques sur ce phénomène qui a produit beaucoup de folies.
Ce ne sont pas des métaphores.
J'ai mis longtemps à apprendre à ne pas trop souffrir, à me situer dans cet espace très particulier d'où l'on peut tenir la bonne distance pour observer et comprendre; ce n'est pas toujours facile, c'est un travail d'équilibriste à partir de la France et de l'Algérie.
J'écris parce que je me sens en exil en France, même si je suis établie socialement et citoyenne de ce pays.
Quelque chose me manque: la langue de mon père, le pays de mon père, que j'essaie de retrouver avec des détours interminables.
Si je n'écrivais pas, j'aurais besoin d'exprimer une violence beaucoup plus agressive, à mes dépens sans doute.
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Nabile Farès écrit dans la Mémoire des autres qu'il a été doublement exclu de l'Algérie, une fois par le colonialisme, une fois par l'intégrisme.
Votre texte " On tue des instituteurs " fait référence à des actes de violence singuliers dans le choix des victimes comme s'il s'était installé une permanence de cet état.
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L.
S.: D'abord, il n'y a pas de spécificité de la violence algérienne.
Les insurrections kabyles de 1870 qui ont été réprimées - les Kabyles ont été déportés en Nouvelle-Calédonie - la violence de l'émir Abd el Kader qui résistait par les armes, ces actes-là étaient de résistance, ils répondaient à une autre violence, institutionnelle, beaucoup plus puissante, avec son infrastructure policière, militaire.
Ce sont des formes de résistance que lOEon trouve dans toutes les guerres de subversion.
La violence contre les femmes, par les viols quand elles étaient emmenées comme butin de guerre, contre les enfants, a, hélas, toujours fait partie des guerres, cela n'est le propre ni des Algériens, ni des Méditerranéens, ni des Africains.
L'Occident ne s'en est pas privé chaque fois qu'il y a eu des guerres ou des défaites.
Ces violences sont liées au fait de guerre.
Devant de tels gestes, on est aussi désemparé que devant les massacres nazis.
On perd la parole, l'intelligence devant ce qui s'est passé au Rwanda.
Il n'y a pas de degré de gravité dans la violence mais des formes organisées, rationnelles ou irrationnelles.
Cela dit, dans une guerre, on sait qui l'on a
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Vous avez choisi de mettre l'accent sur l'assassinat d'enseignants.
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L.
S.: Mes parents étaient tous deux instituteurs et favorables à l'indépendance.
Mon père a certes été arrêté par l'armée française mais il n'était pas dans le maquis; il a passé six mois en prison.
Je n'ai pas assisté à des massacres.
Ce texte est directement lié à un événement dont j'avais entendu parler.
L'histoire d'un attentat contre un autobus où se trouvaient des instituteurs.
On tuait alors des instituteurs parce qu'ils apparaissaient comme des agents de la colonie.
Je n'ai jamais considéré mes parents de cette façon-là, mais, politiquement, on peut dire qu'ils étaient des agents de la colonie.
En même temps, je sais qu'ils étaient alors les maîtres de ceux qui allaient faire la révolution.
Il y a une position d'ambiguïté de la fonction et le fait que, dans les années quatre-vingt-dix, on ait tué des instituteurs, cela m'a frappée.
On tuait des instituteurs - le corps du savoir en quelque sorte - comme on a tué plus tard certains d'entre eux parce qu'ils étaient de langue française et dans cette situation d'ambivalence.
Ceux qui perpétuent les massacres de femmes, d'enfants veulent une Algérie qui ne parle que d'une seule voix, d'une seule pensée, d'un seul geste.
Mais on perd toujours quand on veut épouser le monolithisme.
Et, de toutes façons, la présence étrangère est en Algérie, des aller et retour permanents entre l'Algérie, l'Italie, la France, les Etats-Unis et des gens qui s'intéressent à l'investissement.
En dehors du commerce et des affaires, je pense que l'Algérie détient une place stratégique et privilégiée à la fois du côté de la Méditerranée vers le nord, du côté de l'Afrique vers le sud et du côté du monde arabe.
Je crois que le séisme traversé par l'Algérie va mettre au jour ce qui ne l'était pas encore.
On est encore dans les effets de la tragédie, de l'incertitude et dans un certain désespoir.
Je suis malheureuse de voir ce qui se passe et personne ne peut se réjouir de cette violence mais les questions qui doivent être pensées vont l'être et l'Algérie sera à nouveau pionnière dans le Maghreb et le monde arabe; elle le redeviendra à cause de ces bouleversements tragiques qui obligent à réfléchir à l'intérieur et autour.
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Vous croyez en une amitié qui traverse la Méditerranée, transgresse les conflits historiques et les violences urbaines mises au compte des immigrés ?
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| L. S.: Des liens se sont créés à cause et en dépit de la colonisation. Le Pen représente un mouvement régressif qui rassemble ceux auxquels il manque une cervelle politique ! L'Algérie est un pays auquel sont attachés beaucoup de Français, en particulier des jeunes; et, malgré tout ce qu'on dit du repli français, je crois que si la France était raciste, cela ne se passerait pas comme ça. A travers l'immigration, la présence des immigrés qui restent en France, d'autres liens vont naître avec le Maghreb; il existera une sorte de circulation qui ne sera pas exactement celle que l'on a connue. |
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1. Le dernier rapport du BIT estime à 250 millions le nombre d'enfants travailleurs dans le monde contre 50 millions en 1979. 2. Auteur de Regards sur les enfants travailleurs, éditions Page deux, 1997 et de l'Enfant exploité avec Bernard Schlemmer, édition Kathala, 1996.
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