Regards Juin 1998 - La Planète

Demain l'euro ?
Pierre Lellouche et Francis Wurtz s'affrontent sur la monnaie unique

Par Amar Abdelkrim et Françoise Amossé


Débat entre Pierre Lellouche et Francis Wurtz

Avec des nuances, des divergences de point de vue dont le débat livrera toute l'ampleur, pour Pierre Lellouche * et Francis Wurtz **, le passage à l'euro est un événement historique." Le pire qui pourrait arriver à la France, ce serait de rentrer dans l'euro sans y être préparée au niveau de ses dispositifs sociaux ", pour le premier." Il ne faut surtout pas penser que les jeux sont faits. Il faut montrer avec clarté où est le choix entre Europe libérale et Europe sociale ", pour le second. Extraits.

 
Du traité de Maastricht au passage à l'euro.

 
Pierre Lellouche : (A propos de l'abstention du groupe RPR à l'Assemblée nationale sur le passage à l'euro). J'étais personnellement favorable au Non mais pour conserver la cohérence du groupe, nous avons jugé nécessaire de faire évoluer cette position vers l'abstention et la motion de censure. Nous voulons signifier que le peuple français, qu'on le regrette ou pas, a ratifié par référendum le traité de Maastricht, il y a six ans. Il est dès lors difficile de rouvrir le débat sur Maastricht, à moins de considérer que le peuple français n'a pas de parole. En revanche, nous voulions dire que la monnaie unique aura de nombreuses conséquences importantes; il se trouve qu'à notre avis M. Jospin a failli de trois façons dans la préparation de l'entrée de la France dans l'euro. D'abord, n'obtenant pas pour la France un contrepoids politique au pouvoir de la future Banque centrale, qui a désormais des pouvoirs exorbitants. Le Parlement européen lui-même, et M. Wurtz le confirmera sans doute, l'a notifié, dans une résolution, il y a une quinzaine de jours. Deuxièmement, la modification des critères de cette banque n'a pas été obtenue. Vous savez qu'il y a d'autres banques centrales dans le monde, même indépendantes, qui ont pour objectif la lutte contre l'inflation, pour l'emploi et la croissance. Or, dans le cas de la Banque européenne, le seul critère retenu sera celui de la lutte contre l'inflation et pour la stabilité des prix. Enfin, et c'est aussi une préoccupation du groupe communiste à l'Assemblée, si j'ai bien compris, l'euro va poser un certain nombre de questions sur le modèle social français, celui des monopoles publics. Nous pensons que la politique de M. Jospin est aux antipodes de ce qu'il convient de faire pour permettre à la France d'entrer dans l'euro. Pour nous, cette entrée passe par la baisse des dépenses et des déficits publics, la baisse des impôts. Or, l'ensemble des mesures prises par le gouvernement Jospin va à l'opposé. Voilà pourquoi tout en réaffirmant notre attachement à l'euro, c'est-à-dire au référendum de 1992, l'acte de souveraineté manifesté par l'opinion publique, nous voulions signifier notre désaveu de la politique de M. Jospin.

 
Francis Wurtz : On peut reconnaître de la cohérence dans l'attitude des députés communistes. Nous étions contre le traité de Maastricht. Dans la déclaration commune que nous avons signée avec le Parti socialiste, il y a exactement un an, le 29 avril 1997, nous avions inscrit noir sur blanc notre différence d'approche avec lui sur l'euro et avions renouvelé notre demande d'un référendum. Nous avons donc réitéré notre position au moment du débat à l'Assemblée nationale. Il y a là une volonté de transparence qui, dans la crise politique actuelle, mérite d'être soulignée. En revanche, ce que vient de dire M. Lellouche attire quelques brèves remarques. Le président Chirac, dans la campagne électorale qui a précédé son élection, s'était formellement engagé, le 6 novembre 1994 à " 7/7 ", pour un référendum sur la base d'une argumentation à laquelle je n'ai rien à enlever, rien à retirer. Comment lui-même, ceux qui se réfèrent à lui aujourd'hui, peuvent-ils justifier le refus de ce référendum ? La seconde remarque porte sur les réserves très compréhensibles énoncées par M. Lellouche, en ce qui concerne la Banque centrale européenne. Je partage ces critiques. Mais où je ne peux pas suivre M. Lellouche, c'est lorsqu'il semble découvrir cette double tare de la Banque centrale européenne alors que les statuts de la Banque centrale européenne sont dans Maastricht, l'article 105 prévoit que la mission de la banque est encore plus ultra-libérale que celle de la réserve fédérale américaine, que ses statuts ne prévoient pas un haut niveau d'emploi, comme le fait le statut de la FED, mais uniquement de garantir la stabilité des prix, c'est-à-dire une politique restrictive sur le plan monétaire et budgétaire. De même, le traité de Maastricht récuse toute possibilité de contrepoids politique à la Banque centrale, lui interdit d'accepter quelque injonction que ce soit de quelque parlement, gouvernement et autre autorité. Troisième remarque, puisque M. Lellouche pensait que nous pourrions peut-être tomber d'accord sur la critique à adresser au gouvernement de la France. Non. Parce que vous reprochez au gouvernement de ne pas assez réduire les dépenses publiques et sociales. Si j'avais une critique amicale à lui faire, ce serait la critique inverse: d'être trop sensible aux injonctions préparatoires à la monnaie unique.

 
P. L.: Votre dernier point rejoint le premier, c'est celui de la cohérence de la position communiste sur cette affaire. Je vous donne acte qu'il y a cohérence. Vous avez mené bataille contre le traité de Maastricht, je me souviens très bien que le 29, peu après l'annonce de la dissolution de l'Assemblée, vous avez décidé de maintenir votre position contre Maastricht et le passage à la monnaie unique. Ce que je ne comprends pas très bien, et c'est là où cesse votre cohérence, c'est que vous participez à un gouvernement qui fait une politique européenne exactement inverse et dont les conséquences économiques et sociales seront aux antipodes de celles que vous préconisez. Là où je vous rejoins, c'est pour dire que ma critique à l'égard de M. Jospin est de nature libérale. L'Europe qui se prépare est une Europe libérale avec la fin des monopoles publics, avec la réduction des dépenses publiques, avec le contrôle des déficits publics non pas par les parlements nationaux, mais une règle des 3% qui est gérée par une Banque centrale complètement indépendante des pouvoirs politiques. Vous, communistes, êtes tout à fait clairs sur les conséquences et c'est d'ailleurs la raison de votre refus. Là où ce n'est plus compréhensible, c'est qu'en refusant tout cela, vous participez à un gouvernement qui le fait, sans le dire aux Français d'ailleurs. C'est le grand écart habituel des socialistes: on fait semblant d'être européen d'un côté mais, d'un autre, on dit aux Français qu'on leur garantit leurs acquis sociaux, toute l'Europe va imiter notre modèle à la française. Je vous assure que non. Je ne connais aucun pays européen qui soit prêt à adopter le modèle social français ou les 35 heures et les monopoles publics.(...)

 
L'euro, quelle "force de frappe" ?

 
F. W.: (...) Il faut être très franc avec les Français. Nous avons la même conviction qu'hier. L'expérience ne nous a pas fait changer d'avis. Nous partons de la situation réelle où il y a effectivement un problème central dans la société française et, en Europe, c'est l'emploi. La marche à la monnaie unique risque d'exacerber la concurrence dans la mesure où il y aura un très grand marché unique, des concentrations d'entreprises, une guerre économique à outrance. La compétitivité risque de se réaliser par la baisse du coût du travail et la Banque centrale européenne, de par sa mission même, pour gagner la confiance des marchés financiers, pour asseoir sa crédibilité, aura tendance à avoir une politique restrictive. L'existence de la monnaie unique va priver les économies de ce que M. Tietmeyer avait appelé l'air bag pour amortir les chocs; les moyens de la solidarité financière ne sont pas visibles, puisqu'on en est à cinq pays parmi les plus riches à annoncer une diminution de leurs contributions aux budgets européens. Il y a un problème, il faut le mettre sur la table. Il n'y a aucune fatalité à ce que tout cela se fasse comme si tout était réglé comme du papier à musique. D'ailleurs, je ne suis pas le seul à le dire: M. Boissonnat, expert hyper-favorable à la monnaie unique, dit lui-même que, pendant trois ans, tout peut arriver. Nous ne souhaitons pas l'échec de l'Europe, nous ne souhaitons évidemment pas l'échec de la politique de la gauche. Le succès de la gauche, le succès de l'Europe, implique qu'à partir d'une vision plus claire des enjeux et des contradictions, les Français qui en sont d'accord, s'unissent, autour de leurs aspirations, pour faire réussir le programme de la gauche. Si ce programme se heurte à des obstacles issus de la monnaie unique, il faudra agir pour changer, pour ce que nous appelons " réorienter la construction européenne ".

 
P. L.: J'ai voté pour le traité de Maastricht en 1992 et, sur ce point, je n'ai pas varié. Je n'ai pas varié non plus sur les limites de l'exercice, que j'ai rappelées tout à l'heure. Sur le fond, l'idée de doter le grand marché européen d'un complément monétaire est une bonne idée pour plusieurs raisons. Une grande monnaie de réserve empêchera les Américains de jouer au yo-yo avec le dollar et, donc, de bénéficier d'avantages commerciaux indus par rapport à nous. Elle évitera par ailleurs des dévaluations compétitives qui sont à chaque fois extrêmement coûteuses en terme d'emplois. On se souvient de ce qui s'est passé en 1992-1993 avec la lire italienne, la peseta espagnole et la livre britannique. La monnaie unique va faire de l'Europe un ensemble fort à l'échelle de la planète. Si l'on considère les conséquences de l'euro sur l'emploi, c'est beaucoup plus compliqué. Par rapport au modèle social français, il est clair que ces conséquences vont être négatives. Quand, dans un pays comme le nôtre, un emploi sur quatre est un emploi public, quand la réponse d'un gouvernement socialiste et communiste est de créer 350 000 emplois publics pour les jeunes. Quand on essaie d'expliquer aux Français que c'est en travaillant moins qu'on va gagner plus et créer de nouveaux emplois par les 35 heures hebdomadaires, vous êtes en contradiction massive avec ce que vous faites par ailleurs, c'est-à-dire signer l'euro. Je trouve que la position des socialistes, comme celle des communistes, est complètement intenable. Vous ne pouvez pas dire tout et son contraire. En choisissant l'euro et l'Europe, vous choisissez un modèle libéral. Là où M. Wurtz a raison, c'est que la mise en place de l'euro va être la compétition au coût réel de tous les produits, de toutes les productions à l'intérieur du grand marché. Certains pays vont travailler 35 heures, d'autres 44 heures, avec des filets sociaux différents, plus ou moins généreux. Le nôtre l'est. Avec des coûts salariaux, une fiscalité qui vont être des éléments de compétition. Vous avez raison quand vous craignez qu'une monnaie unique mette la France en situation de désavantage ou de désemploi. Pardon de vous dire que c'est là le problème de la gauche. Il me paraît impossible de mener une politique européenne qui sera libérale et une politique interne conservatrice des acquis sociaux. Les communistes sont là dans un grand écart intenable...

 
L'euro et les marchés financiers

 
F. W.: Les choses doivent évoluer, certainement pas dans le sens que vous souhaitez. Il n'y a pas de fatalité. Beaucoup de gens bloqués par un sentiment d'impuissance, au fur et à mesure que les enjeux concrets apparaîtront publiquement de façon visible, seront aptes à se rassembler pour créer des rapports de force partiels... C'est vrai sur la question du pacte de stabilité dont vous ne parlez pas, c'est vrai sur la Banque centrale européenne, les services publics, c'est également vrai sur la nécessité de taxer les capitaux. D'une façon générale, là pourrait être la grande entreprise de l'euro, s'émanciper de la pression des marchands financiers. J'ai encore en tête une expression de M.de Singly au Parlement européen disant qu'avec la libre circulation des capitaux, les marchés financiers sont devenus les gendarmes de la politique des gouvernements. Si on ne touche pas à cela, que vaut votre contrepoids politique à la Banque centrale ? Il ne vaut rien. Si l'on veut réellement un réel contrepoids politique, pour permettre au modèle social européen de se développer et non pas de disparaître, il faut s'en prendre à la toute-puissance des marchés financiers.

 
P. L.: Je le redis à ma manière dans mon livre récent (la République immobile, Grasset, NDLR) après Philippe Séguin: la mondialisation, les 1500 milliards de dollars qui changent de main au niveau mondial, c'est-à-dire l'équivalent du PNB de la France sur les marchés financiers, la révolution technologique, ne sont à nos yeux porteurs d'aucune vérité historique. Il appartient à chaque nation de trouver en elle à la fois la force morale et les moyens de gérer cette nouvelle situation. N'en déplaise à M. Wurtz et au Parti communiste, nous vivons dans un monde globalement capitaliste. A nous de savoir comment gérer notre pays pour donner toutes leurs chances à nos jeunes, afin qu'il y ait une véritable égalité des chances, que les gens puissent s'employer, pour que la prospérité soit mieux répartie, pour que les gens qui ont besoin de sécurité trouvent ces filets de sécurité. Notre système, celui dont nous héritons, celui que M. Jospin et sa majorité sont en train de rigidifier, est un système contre-productif. Nous sommes là pour proposer des alternatives.

 
F. W.: Pour la gauche, l'idéal européen ne peut pas se contenter de ce que vous appelez le filet de sécurité. Qu'est-ce, à nos yeux, la construction européenne ? Une Europe qui a un taux de chômage record, des placements de capitaux à l'extérieur record, un accroissement des inégalités de niveau de développement des régions européennes, notamment de celles du Sud. Il faut donc réorienter. Sur cette base-là, à partir de l'expérience concrète de gens, des Européens en général, sans partir d'un a priori idéologique, sans dire que c'est là " tout Maastricht ", à partir des aspirations et expériences, des convergences d'action sont possibles, comme on l'a vu à Vilvorde, à Amsterdam... Le débat politique devrait permettre d'y mettre du contenu, pas seulement du contenu contre l'actuelle construction européenne, mais du contenu pour une réorientation positive. C'est-à-dire donner une autre ambition à la construction européenne, pour une entraide face aux enjeux de la mondialisation. Le besoin existe de nations étroitement associées sur le plan monétaire, sur le plan économique, technologique. Mais, actuellement, l'utilisation des fonds n'est plus contrôlée. Il existe une sorte d'abdication devant les marchés financiers. Si l'on ne touche pas à cette règle d'or, je ne vois pas comment l'on pourrait contenter les populations européennes.

 
L'euro et le dollar

 
F. W.: La domination du dollar est une réalité. Il faut s'y attaquer. C'est une ambition à assigner à la construction européenne. L'euro aura un effet certain mais encore faut-il voir lequel. Une partie des actifs financiers sera convertie en euro.les restructurations, qui ont déjà eu lieu dans le domaine des banques et assurances, vont créer des opportunités de placement. D'ailleurs, la presse économique d'Outre-Atlantique l'a souligné, l'économie américaine ne désespère pas de détourner une partie des fusions, acquisitions, etc., est-ce pour autant la bonne réponse ? On ne sort pas du tout de la croissance financière, on s'y enfonce. Autrement dit, il faut s'attaquer réellement à la domination du dollar et à la domination américaine dans le monde. Nous avons préconisé la constitution d'une monnaie commune, d'un fonds commun de coopération, d'un écu de coopération qui serve réellement d'instrument de cosolidarité pour les partenaires européens et d'autres pays dans le monde qui acceptent cette règle du jeu. On contribuerait ainsi à s'extraire de cette logique économique qui coûte chaque année tant d'emplois, tant de gaspillages de capacités humaines. S'attaquer au problème dollar est nécessaire, mais certainement pas en prolongeant la croissance financière comme c'est le cas avec le projet euro.

 
P. L.: Je ne comprends toujours pas pourquoi M. Wurtz et les communistes sont dans le gouvernement ! Un débat existe dans les milieux américains sur l'impact de l'euro sur le dollar. Tout reste confus, puisque personne ne connaît l'impact d'une seconde monnaie de réserve qui représente un marché plus important que celui des Etats-Unis. L'Europe et l'euro constitueront le premier marché commercial au monde avec une taille supérieure en terme de PIB et de part du commerce mondial à celle des Etats-Unis et deux ou trois fois supérieure à celle du Japon. Cette monnaie va attirer les investisseurs, les mouvements de capitaux vers les marchés européens et va mettre fin au monopole absolu dont jouissait le dollar depuis l'après-guerre.(...) Dans la mesure où vous allez avoir un euro, beaucoup de transactions s'effectueront en euro, même au-delà de l'Europe. Les Américains seront empêchés de faire du yo-yo avec leur propre monnaie.(...) Ce que vous appelez guerre financière mondiale, c'est une donnée de cette fin de siècle. Ni vous, ni moi, ni M. Wurtz ne pourront y changer. Quand je vois en Asie des monnaies qui s'effondrent, qui perdent 80% de leur valeur, que des entreprises sont contraintes de fermer et d'envoyer des milliers de gens au chômage, je vois là des causes d'instabilité politique, voire géopolitique, avec des incidences militaires, et je pense qu'il faut que la communauté libérale ait des règles. Si l'on laisse les marchés financières faire, les conséquences peuvent être graves pour le monde. J'ai écrit tout cela dans mon livre et je n'ai pas l'impression d'être un anti-libéral.(...)

 
F. W.: Pourquoi ne répondiez-vous pas lorsque je parlais de mouvement de capitaux ?

 
P. L.: Parce que vous n'y parviendrez pas. Il faudrait que tous les grands pays se mettent d'accord. Très probablement, cette affaire est suffisamment sérieuse pour qu'elle fasse objet de discussion au prochain sommet du G7, que les grandes nations industrialisées se mettent d'accord sur un code de bonne conduite vis-à-vis des marchés financiers. Vous le savez, l'avènement d'Internet, la criminalité internationale vont placer sur ce marché une quantité importante d'argent, qui sera de l'argent de la drogue, recyclé, etc.(...)

 
F. W.: Si les milieux financiers américains se délectent à la perspective de l'euro, c'est que cela va accroître la croissance financière et que l'entrée dans l'euro va en augmenter les possibilités. C'est cela ou l'emploi.n (...)

 
Débat animé par Amar Abdelkrim et Françoise Amossé lors de l'émission radio " Planète " TSF-Regards du 27 avril sur TSF

 


1. Le dernier rapport du BIT estime à 250 millions le nombre d'enfants travailleurs dans le monde contre 50 millions en 1979.

2. Auteur de Regards sur les enfants travailleurs, éditions Page deux, 1997 et de l'Enfant exploité avec Bernard Schlemmer, édition Kathala, 1996.

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