Regards Juin 1998 - Points de vue

Histoire de familles

Par Eric Dubreuil *


De plus en plus de gays et de lesbiennes créent des familles. Ils contribuent ainsi à bousculer le cadre traditionnel de la famille. Si l'homosexualité n'est plus répertoriée dans la rubrique des pathologies et si les études conduites jusqu'ici sur l'homoparentalité vont dans un sens rassurant quant à l'avenir des enfants, quelques risques spécifiques existent pour les familles homoparentales: la défiance de leur part envers l'extérieur et le manque de reconnaissance sociale, le fameux" regard des autres " envers elles. Les familles homoparentales, ce n'est ni bien ni mal, c'est simplement ici et maintenant. Elles n'échappent pas aux difficultés et ont besoin d'un soutien social pour le bien-être de leurs enfants. Elles ne doivent ni s'isoler ni vouloir ressembler aux autres: ni différentes, ni mêmes, simplement autres. Le droit de la famille, fondé sur un modèle unique et très imprégné de valeurs morales, est en train de se fissurer sous la pression de l'évolution des modes de vie. A ce droit figé et d'application difficile, préférons une pluralité de droits plus proches de la vie des gens, partant de la relation parent-enfant, et pas seulement de la notion, de plus en plus " volatile ", de mariage.

Introduisant les concepts de pluriparentalité, de parent additionnel, de coparent, de " parentage " ou encore de couple de personnes de même sexe, ces droits seront fondés sur la volonté exprimée et sur l'engagement indéfectible de responsabilités auprès de l'enfant de la part de parents biologiques ou non, et dont le nombre n'est pas limité à deux. Ils permettront, dans un équilibre entre droits et devoirs, à des adultes de s'engager par des contrats " à la carte " sur les fonctions éducatives, l'obligation alimentaire, l'autorité parentale, le partage d'autorité en cas de séparation, la succession ou transmission de patrimoine. Ces droits prendront en compte les intérêts des enfants. Une meilleure visibilité des gays et des lesbiennes, ainsi qu'un dialogue incessant avec les intervenants de la famille (psychologues, travailleurs sociaux, juges, législateurs,...) devraient faire évoluer une situation, aujourd'hui marquée par de nombreuses discriminations. La famille a besoin de se transformer et s'adapter à un environnement différent. Quand conditions de vie, comportements et aspirations des individus évoluent si vite, il n'est pas raisonnable de vouloir la conserver " en l'état ". La voix des familles homoparentales doit être entendue pour :

1.la non-discrimination dans les droits vis à vis des enfants en cas de divorces et de séparations ;

2.la prise en compte de la diversité des filiations, dont la possibilité d'adopter par le " second parent " (quand l'enfant n'a qu'une filiation légale alors qu'il a deux parents réels) ;

3.la révision de la loi sur l'adoption, avec un égal accès pour les homosexuel-les (célibataires ou en couple) à l'agrément ;

4.la révision de la loi de bioéthique, avec un égal accès pour les homosexuel-les aux techniques de procréation médicalement assistée ;

5.la mise en place de différentes formules permettant la reconnaissance des couples de personnes de même sexe: CUS, PACS, mariage, ou mieux encore...

6.la réflexion sur les rôles des pères et des mères.

Il peut être trouvé un espace nouveau pour les familles, les homoparentales et les autres. Le fait que l'institution de la famille soit parfois perçue comme passéiste, et laissée au monopole des nostalgiques, alors que ses traits caractéristiques sont le partage et l'engagement vers le futur est un indice qu'elle n'a pas encore su " se mettre à jour ". A nous toutes et tous de la renouveler ! n E. D.

 


* Publie Des parents de même sexe, éditions Odile Jacob, avril 98.

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