Regards Juin 1998 - Points de vue

Faut-il être sportive ?

Par Annick Davisse *


La Coupe du monde laisse indifférentes, selon les sondages, 70% des Françaises. Les téléspectatrices semblent préférer le patinage artistique et la gymnastique, même en compétition. Cette différenciation des goûts en fonction du sexe se retrouve dans l'évolution des pratiques sportives.

Selon les statistiques (approximatives) du mouvement sportif, il y aurait 4 millions de licences féminines sur un total de 13 à 14 millions. C'est quatre fois plus qu'il y a trente ans mais deux fois moins que les licences masculines. La proportion n'est passée que de 22% en 1967 à 29% aujourd'hui. Au-delà des seules licenciées, 4 femmes sur 10 pratiquent régulièrement, 7 sur 10 si on compte les activités occasionnelles comme la baignade. Les femmes sont d'autant moins nombreuses que la pratique est sportive au sens strict, c'est-à-dire régulière, affiliée et compétitive. Elles sont plus présentes quand la pratique vise le loisir et très majoritaires dans les pratiques d'entretien.

Si l'accès des femmes aux domaines " interdits " - la voile, le vélo, le foot, le rugby - est emblématique, la demande féminine la plus importante, en nombre, concerne, pour les adultes, les pratiques dites de " la forme ". Dans bien des villes, le club de gymnastique d'entretien est, en effectifs, le deuxième après le foot. S'agit-il d'une pratique sportive ? Non, au sens de l'institution sportive, de l'épreuve, du défi, de l'affrontement (1). Oui, dans la mesure où ces femmes se considèrent " comme faisant du sport ".

Reste que, statistiquement, les femmes se tiennent à distance d'un monde sportif constitué par les hommes et entre eux. Faut-il parler d'inégalités ? Pourquoi les femmes auraient-elles les mêmes goûts que les hommes ? Je ne partage ni cette frénésie de ressemblance, ni l'idée que le sport pourrait être un " laboratoire de l'androgynie ". Pourtant il faut parler d'inégalités. En ce qui concerne les adolescentes, l'Inserm indique que 48% des filles, contre 73% des garçons, font souvent du sport en dehors de l'école. Entre 11 et 13 ans, elles sont 62% (contre 79% des garçons); à 18 ans, elles ne sont plus que 33% (contre 64%). Avec, en plus, une inégalité de distribution selon le milieu d'origine. Les femmes des milieux populaires sont le plus faiblement représentées dans l'ensemble des pratiques sportives. Un travail mené avec la FSGT (2) du Val-de-Marne montre que cette forte intériorisation de l'idée " ce n'est pas pour nous " ne porte pas tant sur le manque de temps et d'argent que sur l'usage et l'image de soi. Une logique marchande a pu s'emparer, dans les années 80, d'une demande potentielle féminine, mais en produisant des modèles inégalitaires, surtout en terme de représentation du corps et de l'activité. Celle que valorisent le marketing publicitaire et la presse féminine, que le sport n'intéresse nullement par ailleurs.

Faut-il être sportive ? Il faudrait pouvoir choisir de l'être ou non ! C'est à l'école d'être l'initiatrice: sa mission n'est-elle pas de donner à tous les éléments qui permettent, de façon égale, de choisir différemment ? Je dis l'école, car les clubs et les conservatoires (pour la danse) s'adressent aux volontaires et s'inscrivent généralement dans des logiques de reproduction culturelle.

On peut discerner, dans le monde du sport, deux manières de repousser le questionnement sur les femmes: les uns persistent dans la misogynie ordinaire ou condescendante - " Qu'elles viennent si elles veulent ! "; d'autres semblent croire que l'action générale pour le développement du sport " pour tous " incluera automatiquement le progrès des pratiques féminines (ce fut longtemps la " ligne " du mouvement ouvrier). Or il importe de s'attacher spécifiquement à la demande dont les femmes sont porteuses, qui n'est pas seulement faire comme les hommes. Une vraie mixité, ni misogyne, ni castratrice, est en jeu, en sport comme...en politique.

 


* Publie avec Catherine Louveau, Sport, école, société: la différence des sexes, préface de Geneviève Fraisse, L'Harmattan, mai 1998.

1. A paraître, un numéro de Société française sur sport et violence.

2. Fédération sportive et gymnique du travail.

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