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La lecture a ses histoires. La note en bas de page aussi Par Muriel Steinmetz |
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Dans la trop riche récolte des livres récents, trois ouvrages retiennent l'attention.
Une histoire de la lecture, d'Alberto Manguel, n'a rien d'une étude, encore moins d'une thèse: livre qu'il est sans bord ni origine, où manquera toujours la première page, comme dans la tradition talmudique.
La chance a tôt souri à cet Argentin, érudit hors pair, puisque, par hasard, pour un peu d'argent, le voilà lecteur chez Borgès aveugle.
Immense est sa dette.
Son histoire n'a que faire de la chronologie, pas plus que des littératures.
Il s'agit surtout d'une longue digression sur la lecture, truffée de mille anecdotes et autant de pistes, s i bien que cela ressemble vraiment à un livre, complexe, ambitieux, où l'on croise - originalité supplémentaire - l'autobiographie de l'amateur d'envergure qu'est Manguel.
Quelques thèmes: d'abord, la posture du lecteur.
Debout, assis, couché, à la ville ou à la campagne. Tout livre n'est pas à lire au lit, idéal pour polars et contes fantastiques. Au grenier, lire prend goût d'interdit. Sur la plage, ça aveugle. N'est-il pas malaisé d'être sous deux lumières à la fois, celle du jour, celle du livre ? L'auteur fait l'éloge de la lecture aux toilettes. Et de citer Henry Miller: " Il y a des passages d'Ulysse qu'on ne peut lire qu'aux toilettes - si on veut en extraire toute la saveur du contenu." Manguel passe d'un sujet à l'autre, tel le lecteur avec plusieurs livres au feu. Il questionne des paradoxes. Ainsi en va-t-il du livre relu plusieurs fois au cours d'une vie et qui se modifie dans l'intervalle. Et de citer, de Borgès, Pierre Ménard, auteur du Quichotte... On retiendra l'anecdote fumante des " lectores de Cuba ", payés à la journée pour faire la lecture aux ouvriers-rouleurs de cigares. Parmi les préférés, Alexandre Dumas, si apprécié qu'on baptise un cigare " Monte Cristo ". Manguel met le doigt sur un instant significatif: Saint Augustin, rendant visite à Saint Ambroise, surprend le vieil homme en pleine lecture mais n'entend rien, car ni les lèvres ni la langue ne bougent... Comme la lecture silencieuse pouvait alors étonner ! Voir aussi les livres religieux, quand les mots, ensemble accrochés, avec une ponctuation rare, nécessitaient l'oralité du discours. Amusant, le récit sur les copistes, contraints, du fait de la lecture silencieuse, de ne communiquer que par gestes. Ils se signent lorsqu'ils veulent un missel. Dès lors que l'ouvrage est païen, ils se grattent comme des chiens galeux. Le passage de la voix haute au silence constitue un moment historique, repris et richement analysé par l'Histoire de la lecture dans le monde occidental de Guglielmo Cavallo et Roger Chartier. Ici, l'approche est savante. L'ouvrage, aux allures d'inventaire, recense les différentes façons de lire, interrogeant, aussi bien, les révolutions en la matière. Il faut y aller voir soi-même, faire son miel de l'ensemble. Où l'on apprend notamment que la transformation du livre - depuis les rouleaux jusqu'aux pages du codex à partir du IIe siècle après J.-C.- va de pair avec celle des pratiques. Au Moyen Age, la lecture se replie dans les monastères, se limite souvent aux Ecritures. La lecture à voix haute, expressive, gestuelle, fait donc place au bourdonnement d'abeilles quasi mutique des cloîtres. Citons enfin le brillant essai d'Anthony Grafton qui se plonge, non sans style, dans l'Histoire de la note en bas de page, tour à tour " forme littéraire du savoir et déchet sur le plancher des pages, arme des pédants et plaie des étudiants ". Passé le caractère inédit de l'étude, cela pourrait être fastidieux. Il n'en est rien. Et de comparer le sourd murmure de la note en bas de page " au crissement de la fraise du dentiste. L'ennui qu'elle distille, comme la douleur infligée par la fraise, n'est nullement vaine ". Analysée en tant que procédure opératoire du métier d'historien, la note en bas de page n'est-elle pas, au fond, pour tout lecteur, infiniment rassurante ? n M. S.
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| Une histoire de la lecture d'Alberto Manguel chez Actes Sud, 1998; Histoire de la lecture dans le monde occidental de Guglielmo Cavallo et Roger Chartier, au Seuil, 1998; les Origines tragiques de l'érudition. Une histoire de la note en bas de page, Anthony Grafton, la Librairie du XXe siècle, au Seuil, 1998. |
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1. Roger Martelli, Faut-il défendre la nation ?, éditions La Dispute, avril 1998, 150 F. |