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Maud Mannoni
Par Patrick Delaroche * |
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Voir aussi Maud Mannoni (1923-1998) Biographie , Bibliographie succincte |
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Le recul nous manque pour définir ce qu'aura été l'apport de Maud Mannoni, décédée le 15 mars dernier, à la psychanalyse.
Ce qui est sûr, en tout cas, c'est que l'élaboration théorique se sera constamment dissimulée chez elle derrière une attitude militante: comment mettre la psychanalyse au service de l'enfant débile, psychotique ou autiste ? Comment subvertir l'institution soignante, enseignante, psychanalytique pour éviter leur fermeture sclérosante et cela grâce à la découverte freudienne elle-même ? Tel est le combat qu'elle a mené dès la Seconde Guerre, c'est-à-dire dès l'introduction en France de la psychanalyse en psychiatrie infantile.
Sa réussite majeure est sans nul doute la mise en pièce du concept de débilité (1) avec la contre-indication corrélative d'un traitement psychothérapeutique chez ces enfants dont le quotient intellectuel homogène ou non était nettement inférieur à la moyenne.
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L'enfant arriéré et sa mère
Premier et d'après elle le meilleur de ses livres, l'Enfant arriéré (2) démonte, à l'aide de cas, l'histoire de chaque enfant étiqueté débile. Cette histoire "commence par celle de la famille", tant le sujet est identifié aux signifiants parentaux inconscients avant de pouvoir parler en son nom propre. Du coup, cette anamnèse "prouve" à quel point l'enfant était contraint de ne pas savoir pour rester, tel Xavier, l'enfant alibi d'un père collaborateur, "orphelin en lui-même": il dessine un enfant sans tête "parce que s'il avait une tête, il serait fou de souffrance" (3). Dès lors, la débilité comme la psychose prend sens pour l'entourage de l'enfant. Pourquoi ne pas l'avoir compris plus tôt ? Tout simplement parce que les parents ne veulent pas ou ne peuvent pas parler tant qu'ils n'ont pas confiance. Dès le début de son travail, Maud Mannoni se garde bien pourtant d'opposer étiologie psychologique et organique: le médecin et l'analyste n'ont pas à se disputer des domaines dont les rapports sont inconnus. C'est pourquoi elle ne distingue pas une mère normale d'une mère pathogène: l'enfant anormal peut "façonner lui-même sa mère" (4) et induire chez elle des relations sado-masochistes. De la même façon, Maud Mannoni respecte la psychométrie mais constate la "très grande diversité de réussite scolaire et sociale chez ces enfants à QI insuffisant: certains réussissent un CAP avec un QI de 0,65 alors que d'autres à QI à 0,80 ont du mal à se qualifier sur le plan professionnel" (5). C'est donc à chaque fois une aventure nouvelle que l'analyste partage avec les parents, contre leurs défenses parfois, mais aussi quelquefois hélas contre l'enfant dont l'amélioration même partielle paraît suffisante, tellement l'entreprise est difficile pour tous. Le débat, maintenant dépassé, sur la participation des parents au traitement est réglé de façon abrupte: on ne doit pas se demander si les parents vont faire intrusion dans le traitement, mais quand. C'est pourquoi ce livre qui réintroduit l'enfant dans l'histoire des générations avant tout traitement, ménage et accepte les résistances des parents, se démarque de la médecine comme de la psychiatrie, est en fait une véritable théorisation de la psychanalyse d'enfants.
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Les rapports psychanalyse-psychiatrie
C'est la nécessité d'une institution pour faire contrepoids aux forces s'opposant à la guérison de l'enfant qui amènera Maud Mannoni à créer l'Ecole expérimentale de Bonneuil. L'institution doit être au service de l'enfant et non le contraire (comme l'ont montré les tenants de la psychothérapie institutionnelle), c'est pourquoi Bonneuil sera une institution "éclatée" visant "à tirer parti de tout insolite qui surgit" et jouant pour cela des lieux, hôpital de jour, foyer, séjours en Ardèche ou en Angleterre. La critique de la politique de secteur par Maud Mannoni est parfois injuste: elle est dans certains cas malheureusement exacte (6). Je me rappelle cet adolescent pris en charge parallèlement par son secteur et un hôpital de jour non sectorisé, la première étant essentielle (psychothérapie) à l'évitement de la décompensation psychotique: il a suffi que la mère seule paye à son adolescent un studio dans l'arrondissement voisin pour que tout s'écroule. Comment théoriser, dès lors qu'une loi dispose de vous et de votre patient à sa guise ? Mannoni a beau jeu d'assimiler l'institution (psychothérapie) à la mère toute puissante du schizophrène sans référence tierce. C'est pourquoi elle récuse toute "collaboration" qui risquerait de faire de la psychanalyse le garant d'un discours positiviste, celui de la nosographie, parole du psychiatre aliénant l'enfant dans une grille diagnostique. Mais, dans le même temps, elle déplore (à juste titre) la suppression de l'internat psychiatrique (formation spécifique des médecins) et la disparition de l'asile qui entraîne clochardisation et augmentation des lits privés.
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La formation des analystes
Maud Mannoni traite l'institution psychanalytique aussi mal que l'institution psychiatrique. Certes, ici aussi, l'institution est un besoin. Et, comme pour le psychotique qui n'accède pas à l'imaginaire, il n'y a pas de place pour la "fantaisie" dans l'appareil psychique de Freud (7). D'ailleurs, pour elle, "l'esprit médical et notamment psychiatrique a faussé l'orientation originale de la psychanalyse freudienne" (8). Le jeune analyste se défend en théorisant dans un premier temps ce qui lui évite l'analyse véritable: ce n'est que dans un second temps qu'il pourra produire " une théorie à partir de son trajet personnel " (9). Il faut dire avec Mannoni que la formation reflète les théories du groupe qui y tient et que la pratique est "beaucoup plus dépendante qu'on ne le pense de l'idéal institutionnel de l'analyste et que le patient est loin d'y gagner" (10). Du coup, le jeune analyste risque d'agir (= remplacer la pensée par l'acte) dans l'institution analytique " les résidus transférentiels négatifs " non analysés dans sa cure quand l'institution a inféré sur celle-ci malgré toutes les précautions administratives. On voit là encore comment, pour elle, l'institution (même analytique) peut devenir mère dévorante."L'institution idéale de psychanalyse rêvée par Freud n'existe" donc pas (11), car elle devrait en tant qu'institution "se faire gardienne d'un mythe mort", en tant que théorie "se réinventer sans cesse, se heurtant alors à ce qui, chez les membres de l'institution, s'oppose à tout changement et provoque inertie ou sclérose". C'est pourquoi elle concluait que l'institution analytique était un mal nécessaire mais que, si elle ne se laissait pas traverser par la clinique, la transmission du savoir risquait de devenir l'apanage d'une société savante (12).
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Primauté du désir
Ce qui est à réinventer, dit Maud Mannoni, "c'est une psychanalyse qui puisse survivre à partir de lieux précaires et aussi mouvants que l'étaient les "réseaux" de résistants au fascisme, c'est-à-dire de résistants au discours totalitaire. Dès qu'un discours analytique devient celui de l'unitude, il se déporte vers le discours médical ou universitaire" (13). Si je cite ces lignes malgré leur outrance, c'est qu'elles situent bien la position de Mannoni face à toute institution, c'est-à-dire au groupe. Le groupe pour elle, c'est d'abord celui de la famille conjugale, puis celui de l'institution qui la reproduit. Comment échapper à cette emprise du côté du patient comme de celui de l'analyste ? C'est dans un milieu où rien ne lui est positivement demandé, devant l'absence de désirs de l'adulte à son égard, que l'enfant répond alors en manifestant des désirs propres " (14). Certains adolescents, dit-elle, ne supportent l'institution que dans la mesure où elle est dévalorisée par les parents et elle cite Aichhorn pour qui "toute vie dans l'institution risque d'amener l'enfant à s'adapter à des règles inventées par l'administration pour ses besoins propres" (15). Du côté de l'analyste, le groupe devient terrifiant quand il prend le masque anonyme de l'équipe médico-psy. Mannoni critique l'idéologie de "tous thérapeutes" et celle de la nuisible division du travail qui règne dans certains centres médico-psycho-pédagogiques. De la même façon que l'éducation emboîte le pas à l'instruction, écrit-elle, celle-ci a cédé la place à la médecine et le glissement a produit l'apparition d'une entité mythique appelée "équipe médico-psy" (métaphore du corps médical) (16). De ce fait, le "groupe équipe conçu comme une individualité n'offre guère d'autre choix à ses membres qu'une intégration" car "des mécanismes d'idéalisation jouent là au sein d'un groupe réduit, favorisant des effets imaginaires de persécution et de morcellement, dans lesquels les adultes se perdent, et par contrecoup les enfants" (17). Quel bonheur d'entendre ces paroles qui rappellent, s'il le fallait dans notre société bureaucratique et informatisée, que dans le "traitement" d'un enfant compte avant tout le désir sublimé et efficace d'un thérapeute qui, par certains côtés, rappelle la figure révolue du religieux ou celle presque surannée de l'enseignant. Maud Mannoni était une combattante qui rappelait sans cesse (18) "la primauté du sujet englouti par l'institution familiale puis la bureaucratie sociale". C'est qu'elle savait que, devant un enfant autiste ou psychotique, le psychologique ne suffit pas: une politique est indispensable. N'écrivait-elle pas, comme si elle se sentait éminemment concernée: "le psychanalyste, dès qu'il s'agit de la cure d'un enfant, se sent en accusation devant la Société, s'il sous-estime les valeurs (réelles d'ailleurs) des cures associées ou des internats spécialisés... Son premier réflexe, quand il exerce dans un organisme public, risque d'aller dans le sens de l'assistance ou de la rééducation" (19). C'est de ce combat impossible que nous avons voulu témoigner. |
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* Patrick Delaroche a été longtemps secrétaire général auprès de Maud Mannoni au CFRP, puis à l'Espace analytique. 1. Ce qu'a souligné Jean Ayme au cours de l'hommage qui lui a été rendu. 2. L'Enfant arriéré et sa mère, p.53. 3. Ibid, p.130. 4. Ibid, p.26. 5. Ibid, p.32. 6. La Théorie comme fiction, p.14 7. et 8.Ibid. 9. Ibid, p.37 10. Un savoir qui ne se sait pas, le Seuil, 1985, p.120 11. La Théorie comme fiction, p.81 12. De la passion de l'être à la folie de savoir, le Seuil, p.152 13. La Théorie comme fiction, p.8 14. L'Enfant arriéré et sa mère, p.44 15. Education impossible, p.147 16. Ibid, p.71 17. Education impossible, p.71 18. Cf.ses débats avec mon maître Lucien Bonnafé à la fête de l'Humanité 19. L'Enfant arriéré et sa mère, p.157
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Maud Mannoni (1923-1998) Biographie
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1948. Analyste, membre de la Société belge de psychanalyse, membre de l'International Psychoanalytical Association, puis membre de la Société psychanalytique de Paris où elle continue sa formation avec Françoise Dolto et Jacques Lacan qu'elle suit à l'Ecole freudienne de Paris en 1964.1964. L'Enfant arriéré et sa mère, Le Seuil.1965. Le Premier Rendez-vous avec le psychanalyste, Denoël-Gonthier.1963. Maud Mannoni introduit une équipe d'analystes à l'Externat médico-pédagogique de Thiais. Contrôle avec D. W. Winnicott.1964. Stage à Ville-Evrard dans le service d'Hélène Chaigneau, puis à Kingsley Hall avec Ronald Laing.1967. Journées d'études sur les psychoses de l'enfant. Septembre1969. Création de l'Ecole expérimentale de Bonneuil.1970. Le Psychiatre, son " fou " et la psychanalyse, Le Seuil.1973. Education impossible, Le Seuil.1972. Voyage en Amérique du Sud avec Octave Mannoni.1982. Fondation du Centre de formation et de recherches psychanalytiques et de la collection l'Espace analytique chez Denoël.1994. Création de l'Espace analytique, après dissolution du CFRP. |
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Bibliographie succincte
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L'Enfant arriéré et sa mère, Le Seuil, 1964.
Education impossible, Le Seuil, 1973.
La Théorie comme fiction, Le Seuil, 1979.
Un savoir qui ne se sait pas, l'Espace analytique, Denoël, 1985.
De la passion de l'Etre à la " Folie " de savoir, l'Espace analytique, Denoël, 1987.
Ce qui manque à la vérité pour être dite, L'Espace analytique, Denoël, 1988.
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