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Rencontre philosophique
Par Jean-Paul Jouary |
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Le public des Rencontres philosophiques y participe désormais dans un esprit qui se transforme de soirée en soirée.
L'habitude est prise: chaque philosophe invité intervient sur les thèmes qu'il a choisis, pour faire partager ses réflexions du moment, et engager le dialogue.
Les 5 et 26 mars dernier, il s'agissait de débattre d'auteurs: Yves Vargas exposait ses thèses sur Rousseau, et Michèle Crampe-Casnabet sur Kant.
Exposés exigeants, et débats qui ne le furent pas moins.
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Yves Vargas
Rousseau, d'abord. Yves Vargas venait faire découvrir un aspect inattendu du philosophe des Lumières: la sexualité comme " indice de choix matérialiste dans la théorie sociale de Rousseau "; l'Emile, non comme traité pédagogique, mais comme versant individuel du processus d'humanisation de notre espèce que construit le Discours sur l'Inégalité. Emile est d'abord sauvage, avant de "sentir qu'il n'est pas fait pour être seul", de concevoir le futur et l'ailleurs, de chercher à plaire, de se "civiliser". L'objet féminin du désir apparaît, non pas en général comme le suscite l'instinct animal, mais comme objet préférentiel et "idéal" à trouver. L'instinct sexuel devient ainsi amour, et sa "fureur" devient "recherche délicate". Car l'objet du désir est absent, il se refuse; parce que le geste ne suffit pas pour l'atteindre, "l'amour engendre le langage pour pouvoir à son tour exister", et c'est la relation de communauté qui ainsi peut naître. La retenue socialise: "en disant toujours "non" même quand c'est "oui", les femmes obligent les hommes à rester sociaux." Ainsi, pour Yves Vargas, Rousseau insinue une fissure entre le "matérialisme naturel" et le "matérialisme sociologique", et y place l'amour comme lien et espace de séparation. Ce en quoi Rousseau est qualifié par le conférencier de "matérialiste" en dépit de son spiritualisme, et de "féministe" en dépit des préjugés qu'il partage avec son époque. Passé l'étonnement, le public s'anime et le débat s'engage: sur ce que Rousseau dit des femmes; sur son rapport à la future Révolution française; sur la réception de l'Emile par les contemporains; sur la vie de Rousseau, etc. Yves Vargas défend sa lecture et participe à la discussion. Minuit est proche, et chacun a le sentiment qu'il est urgent de relire l'oeuvre du philosophe.
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Michèle Crampe-Casnabet
Lectures conflictuelles, postérités fécondes, exigences de rigueur: c'est au tour de Kant d'occuper le devant de la scène, trois semaines plus tard, en compagnie de Michèle Crampe-Casnabet. Peut-on encore se réclamer de sa pensée ? Le thème était à la fois difficile et d'actualité. La philosophe témoigne de l'ampleur de son influence ici et maintenant, tout particulièrement à propos de ses théories morales et juridiques, centrées sur la question de l'universel. Michèle Crampe-Casnabet en rappelle quelques principes: la forme de la loi, l'impératif catégorique, l'acte désintéressé, l'homme comme seule fin en soi, à considérer toujours comme une fin et jamais seulement comme un moyen, la liberté comme finalité ultime, et un monde qui soit son oeuvre... La philosophe montre pourquoi la réconciliation de l'homme sensible et de l'homme rationnel nécessite la médiation du politique et du juridique: le politique comme moyen du juridique et le juridique comme moyen de l'éthique, au sein du processus historique qui réalise le passage de l'instinct à la raison. Alors la conférence en vient aux questions concrètes que cette philosophie s'efforce de poser: les rapports de la propriété et du travail, le droit de vote, le statut des femmes et des salariés, la question du progrès, celle du droit de résister à l'oppression, de réaliser une révolution comme celle de 1789. Et puis Michèle Crampe-Casnabet en vient à la référence kantienne de l'Américain John Rawls, qui ajoute à la liberté le problème des richesses et des revenus, et enterre l'universel sous la diversité du communautarisme. La revendication du droit à la différence, positif, en sombrant dans les particularismes, brise le principe de l'unité de l'espèce humaine... Dès lors, Kant peut se révéler utile aujourd'hui pour contenir aussi bien les fanatismes et replis, que les exercices fourvoyés de la raison. C'est sur ces conclusions que Michèle Crampe-Casnabet achevait son exposé, en provoquant une discussion aussi riche que diverse... C'est ainsi que le public intervenait aussi bien sur le "paradoxe de Zénon" que sur telle ou telle attitude des juges; sur le droit de mentir face à la gestapo, comme sur les "cours de morale" à l'école; sur le droit de voler pour nourrir son enfant comme sur les fondements de la pensée kantienne par rapport à Marx...ou Ibn Khaldoun; sur le rapport à Rousseau, sur la paix, sur le bonheur, sur l'éducation, sur la logique, sur les dévoiements idéologiques de Kant... Cela devait finir - fort tard - sur l'idée que la possibilité d'une diversité de lectures rigoureuses d'une oeuvre philosophique, témoigne de sa fécondité. Etonnantes soirées: quelle que soit la difficulté du thème et l'exigence de l'exposé introductif, les participants assurent une partie importante de la réflexion, et le réel chaque fois vient frapper à la porte. Façon comme une autre de confirmer combien il est besoin de détours abstraits pour appréhender concrètement le réel... |
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* Casimir Muszynski Ce médecin qui s'est spécialisé, avec le professeur Minkowski, en pédiatrie et en réanimation néo-natale, a été chef du service Maternité à Coutances, de 1970 à 1992.Après la fermeture de la maternité de l'hôpital de Coutances, il devient le président fondateur, en 1993, de la Fédération nationale des maternités et hôpitaux publics de proximité.(FNMHPP).Il intervient, à ce titre, dans toute la France, pour soutenir et défendre, dans les manifestations publiques et les conférences, les sites hospitaliers menacés de fermeture ou fermés. ** Gilles Johanet Magistrat à la Cour des Comptes, cet énarque, spécialiste des questions de santé et de Sécurité sociale, en a assuré la charge dans le cabinet de Pierre Mauroy.De 1989 à 1993, il dirige la Caisse nationale d'assurance-maladie des travailleurs salariés (CNAMTS).L'avenir, observe-t-il, pour les hôpitaux de proximité, comme pour le reste de l'offre de soins, passe par l'abandon du laisser-faire laisser-aller qui règne depuis l945.Il n'y a jamais de qualité sans contraintes.Il a développé ses thèses dans son ouvrage Santé, dépenser sans compter (Santé de France,1995) et dans Sécurité Sociale, l'échec et le défi (édition du Seuil) à paraître en mai 1998. 1. Elias Coca: Hôpital silence, les inégalités entre hôpitaux, Berger-Levrault, avril 1998.
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