Regards Juin 1998 - L'Evénement

Coupe du Monde de football
Faites-les rêver !

Par Maxime Travert *


Voir aussi Les collégiens de Choisy à l'ouverture du Mondial

Quel rapport existe-t-il entre les joueurs prestigieux qui s'affrontent dans les stades les plus modernes et les jeunes qui jouent au football au pied des immeubles des cités les plus pauvres ?

Il est commun de rappeler que pour les jeunes des cités, la famille, l'école et le travail ne remplissent plus leur vocation intégrative. Les aventures communautaires peuvent s'y substituer. Elles permettent, par le partage des solidarités les plus variées, de dynamiser un corps de relations sociales. Cette communion naît bien souvent de la pratique des activités physiques. L'expérience footballistique y occupe une position dominante et originale. On peut se demander: " quel lien peut-il exister entre les joueurs les plus prestigieux qui, durant un mois, à l'occasion de la Coupe du monde, vont s'affronter dans nos stades les plus modernes et les jeunes qui, durant ce laps de temps, vont continuer à pratiquer le football au pied des immeubles de nos cités les plus pauvres ? " Plusieurs réponses peuvent être envisagées.

 
Pratiquer ou regarder: l'énergie sous contrôle

Si l'on considère le football comme un simple produit de consommation, les deux types de pratique, sans distinction, peuvent être perçus comme d'excellents moyens d'occupation. Pratiquer ou regarder canalise, détourne, libère sainement une énergie superflue qui, faute d'être contrôlée, risque de s'avérer dangereuse pour l'ordre social établi. Ces deux formes de pratique sont alors reconnues comme des vecteurs d'apaisement. L'intégration, par le spectacle ou l'activité sportive, se réduit à " la mise sous silence ". On peut également établir entre ces deux pratiques du football un rapport hiérarchisé: l'épure et la pureté. La pratique de la rue est perçue comme une simple propédeutique à partir de laquelle, par la médiation du club, il est possible d'atteindre le modèle de référence, celui qui se dessine dans les stades. L'intégration se fait par le mérite: elle exige, par l'effort, que l'on s'efface pour reproduire; elle promeut par la sélection; elle rejette par l'exclusion; elle ne concerne qu'une minorité.

 
Le jeu d'équipe de la cité au stade

Une troisième perspective peut être entrouverte. Ces deux activités, loin de s'unifier dans une vocation cathartique ou de se fondre dans un emboîtement ordonné, témoignent de deux mondes singuliers. Dans les stades, les joueurs sont contraints par un environnement et par des conventions. Ils y adhèrent, les partagent et se plient aux circonstances. Le cadre induit un type de relation dynamisé par un objectif extérieur au sujet. La marque et la cible orientent l'engagement des pratiquants. La victoire ne devient réalité qu'à condition que les joueurs remplissent leurs obligations. Le match n'est jamais terminé. Il est lié à la perspective d'une revanche. Tout reste éternel recommencement, celui qui consiste, suivant des principes établis, à confirmer ou conquérir une excellence légitime. Elle permet d'exister à condition d'atteindre les sommets. La richesse de l'existence se reflète alors dans l'espace conquis. L'aventure des stades est une conquête qui s'ouvre vers l'extérieur. Dans la cité, c'est la nature de la réalité vécue et des relations entretenues qui donnent un sens à cette pratique. Les prouesses tant recherchées donnent à nos duellistes le sentiment d'exister. Les émotions qu'elles suscitent sont partagées. Elle permettent au groupe de s'affilier. La reconnaissance des uns se fait par la reconnaissance du groupe mais, inversement, la reconnaissance du groupe ne peut se faire que par le partage des sentiments dont certains sont à l'origine. Les uns ne s'opposent plus aux autres. Le jeu se passe " entre nous ". La partie de football n'oppose plus deux camps aux intérêts contradictoires mais un groupe d'individus en quête de re-création. La sensation d'exister dépend de la mise en place et de l'entretien des parties. Tout est fait pour que la partie puisse se dérouler sans jamais s'arrêter. L'affrontement n'est plus ici au service de la défense ou de l'affirmation d'une position de domination. Au rapport dialectique entre l'attaque et la défense se substitue un mélange d'altérité et de communauté. Il devient un mode d'expression où l'ordre des gagnants et des perdants est remplacé par celui des solidarités et des gratitudes. Sans succomber à l'ivresse de la puissance, on peut voir, dans un simple " passement de jambes ", une sorte de langage de la quotidienneté intégré au système ordinaire des échanges sociaux. Ces deux univers ne semblent pas s'opposer. Ils reflètent des contrastes entre deux formes de socialité. Des ponts peuvent exister entre ces pratiques différenciées. Si dans la cité la mise en scène du corps permet la construction d'une identité figurée, le stade peut être, par la production de certains de ces acteurs, un vivier où il est possible de puiser des modèles identificatoires. Le spectacle du stade peut donner un sens aux gestes et aux postures de nos duellistes. L'expérience du jeu autorise une compréhension plus profonde des actions des champions. La promiscuité se tisse autour du jeu des apparences, quand chaque pratique offre la possibilité de rêver..

 


* Faculté des sciences du sport de Marseille.

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Les collégiens de Choisy à l'ouverture du Mondial


Sahra et Thomas, 13 ans, lisent la charte du foot

" C'est la deuxième année que notre groupe de cinq professeurs du collège Henri-Matisse de Choisy-le-Roi Val-de-Marne) fait travailler les élèves sur l'idée que la loi est nécessaire ", explique Sylvie Busset-Esmaeelipour, professeur de lettres.

Cette année, coupe du monde oblige, le projet s'est construit autour du thème du foot: les règles du jeu, la bonne conduite sur le terrain. Une classe de quatrième est particulièrement concernée, quatre classes de sixième sont aussi dans le coup." Pascale Jeannin, professeur d'éducation physique et moi-même avons beaucoup travaillé en commun, je leur ai parlé de foot; elle a utilisé dans ses cours les notions de loyauté, de solidarité... C'est avec elle qu'ils ont écrit la Charte."

Pourquoi une charte ?

L'idée de s'adresser aux joueurs, de leur demander de montrer l'exemple, a pris corps dans les discussions entre élèves et professeurs. Sa forme - un message pendant le mondial - vient du désir des enfants que leur travail soit reconnu." Nous avons joué la carte de la médiatisation, explique Sylvie, pour que la réflexion d'élèves " catalogués ", du simple fait que leur collège se trouve en ZEP, soit montrée, comme une chose positive." Et pour que l'image du collège en bénéficie. Un des collègues de Sylvie Busset, Yves Quiniou, est le frère de Joel Quiniou, l'ancien arbitre international. Cela a sans doute facilité la mise en route du projet depuis juin 1997. Sepp Blatter, secrétaire général de la Fifa, est venu au collège, Marie-George Buffet, la ministre de la jeunesse et des sports aussi. Michel Platini leur a emboîté le pas. Tous ont été surpris par le texte des élèves: " Les profs ont relu ce qu'ils avaient écrit, ont proposé des sélections, des réorganisations thématiques de passages de texte. Mais le contenu du texte, la forme en poèmes, les rimes, le style, le choix du " tu ", tout vient des élèves, c'est leur production à eux, totalement." Quand Sepp Blatter leur a annoncé que la Charte serait lue le 10 juin, le premier jour, avant le match Brésil-Ecosse, il a fallu choisir qui lirait l'oeuvre commune. Les volontaires de la classe de quatrième, la plus impliquée dans l'affaire, étant au nombre de dix, un jury les a départagés. Professeurs et représentants de la direction du collège, de la mairie de Choisy, des représentants du ministère et du CFO ont " élu " Sahra et Thomas, 13 ans. Ils ouvrent la Coupe du monde !

Une Charte pour le football, une charte pour la vie.

Cette charte, rédigée par les élèves du collège Henri-Matisse de Choisy-le-Roi, sera lue en ouverture de la Coupe du monde 1998.

Toi, footballeur de la Coupe du monde,

1- Fais-nous rêver en jouant fair play, Que le beau jeu rime avec paix.

2- Respecte strictement les règles du jeu Et rends tes supporters heureux.

3- Respecte l'arbitre sans contester Pour nous montrer ta loyauté.

4- Respecte tes adversaires comme tes partenaires Et laisse tes colères au vestiaire.

5- Bannis la violence de ton comportement Reste maître de toi à tout moment.

6- Accepte la défaite en ayant tout donné Et fête la victoire avec sportivité

7- Fais-nous rêver, montre-nous ta solidarité. Alors nos rêves seront réalité.

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