Regards Juin 1998 - L'Evénement

Coupe du Monde de football
Le dernier grand show du millénaire

Par Guillaume Chérel


Voir aussi A lire. , L'avenir incertain du SDF

Deux millions et demi de spectateurs et 37 milliards (!) de téléspectateurs vont rêver entre le 10 juin et le 13 juillet. Ce nombre dit aussi à quel point la seizième coupe du monde est un gigantesque business.

Quand Youssou'N'Dour et Axelle Red entonneront la Cour des grands, l'hymne officiel, le 10 juin au Stade de France, le Comité français d'organisation pensera sans doute aux 2,5 millions de spectateurs (dont 500 000 étrangers) attendus dans les dix stades français, et aux 37 milliards de téléspectateurs. Car la Coupe du monde de football, c'est le Brésil, le roi Pelé, l'épopée de 1958 avec Kopa-Piantoni-Fontaine, la main de Maradona, le match épique France-Allemagne et en 1982, Ronaldo, l'Afrique joyeuse de Roger Milla, le monde en fête, les guerres qui s'arrêtent le temps d'un match...; c'est surtout des chiffres, beaucoup de chiffres.

 
Le monde en fête, les guerres qui s'arrêtent et...les chiffres

Près de 10 000 journalistes du monde entier sont mobilisés, 12 000 bénévoles (stadiers, guichetiers, chauffeurs, interprètes...) vont s'activer à l'organisation, et pour la première fois de son histoire, la Coupe du monde, née en 1930, d'une idée des Français Henri Delaunay et Jules Rimet, va voir s'affronter 32 équipes (dont l'Iran et l'Afrique du Sud pour la première fois). Il y aura 64 matches pendant trente-trois jours. Une équipe gagnera le trophée tant convoité, qu'elle remettra en jeu quatre ans plus tard, en 2002, lors de la Coupe du monde organisée conjointement par le Japon et la Corée du Sud... Le prix des places du Stade de France s'échelonne en quatre catégories, de 145 F à 2 950 F le jour de la finale, le 12 juillet. Entre 1986 et 1998, les recettes de la Coupe du monde ont triplé; elles devraient encore quadrupler d'ici à 2006. Depuis quatre ans, les revenus des entrées au stade, partagés entre la FIFA et les pays d'accueil, ont grimpé de 260%. Et les droits de retransmission de télévision, destinés aux caisses de la FIFA, de 470%. En 1986, les gains s'élevaient à 0, 597 milliard de francs pour 0, 937 en 1990 et 1, 2 milliard en 1994.1, 9 milliard est prévu en 1998 mais 7, 13 en 2002 et 8, 2 en 2006 ! La FIFA est-elle une multinationale ? Le Suisse Sepp Blatter, l'actuel secrétaire général de la Fédération Internationale de Football Association - qui explique que " dirigé par des bénévoles, le football est trop longtemps resté hors du jeu économique " - peut se réjouir: l'" ONU du football " est propriétaire du plus grand show médiatique au monde, loin devant les Jeux Olympiques. Favori pour succéder au Brésilien Joao Havelange à la tête de la FIFA, il est soutenu par Michel Platini, coprésident du CFO, lequel déclare vouloir rendre le foot au footballeurs: " Oui au foot-business, mais gare aux dérapages ! " Quand il a démarré sa carrière à Nancy, en 72, Michel Platini gagnait 300 F par mois. Aujourd'hui, un international français engrange en moyenne 500 000 F mensuels. Les transferts des Brésiliens Ronaldo (170 millions de francs) et Denilson (200 millions), ils dépassent le prix d'un Boeing 737... Tous revenus confondus, à l'échelle planétaire, le foot génère un chiffre d'affaires de 200 millions de dollars (1 200 milliards de francs): celui d'une petite multinationale (1). Malgré tout, le football reste le sport le plus populaire. D'autant que pour la première fois, il y aura une vie avant, pendant et après les matches de foot. Le ministère de la Jeunesse et des Sports, dirigé par Marie-George Buffet, a fait en sorte qu'une multitude de manifestations culturelles et sportives aient lieu dans toute la France (2). Parmi ces initiatives, citons le Forum du Monde, au pied du grand stade, où auront lieu des débats sur les thèmes les plus variés. De grands footballeurs comme Basile Boli et George Weah y sont invités, mais aussi Umberto Eco, Michel Butel, Philippe Val, rédacteur en chef de Charlie Hebdo...et farouchement anti-foot. La caravane Les Ecrans du monde se propose de retransmettre les matches du Mondial dans les quartiers situés en " zone sensible "; un grand tournoi Cités-Foot est également prévu.

 
La vie avant, pendant et après les matches de foot

N'oublions pas que le football est pratiqué par 200 millions d'êtres humains dans le monde, 2 millions en France." Il y a quelques années, nous étions encore une minorité persécutée. Méprisée, du moins, écrit Jorge Semprun, de l'Académie Goncourt.(...) La situation a bien changé, aujourd'hui: encore un ghetto disparu ! Les raisons de cette évolution sont multiples, j'en soulignerai deux. La mondialisation, en premier lieu. Grâce aux Coupes du monde - qui le sont vraiment devenues, ayant perdu leur caractère eurocentrique - et à l'explosion concomitante de la télévision numérique, le spectacle est devenu universel (...) aussi, parce que le code narratif du jeu de football est immédiatement déchiffrable (...) le foot a cessé d'être politiquement incorrect." (3) L'aime-t-on ? La question n'est pas là. Le Mondial est un phénomène social et un spectacle populaire. En dénoncer les excès n'occulte pas la beauté du sport...et sa " glorieuse incertitude ".

 

 


A lire.


L'Humanité du foot, hors série de l'Humanité, 97 p, 35 F.

Y'a pas péno, Flammarion, 203 p, 100 F, sur une idée de Daniel Picouly: les ventes de ce recueil de nouvelles servira à payer des places de stade à des enfants des quartiers modestes. Le 13e But, de Daniel Picouly, préface de Juste Fontaine, 100 photos, éditions Hoëbeke, 166p, 140F.

Aimémé Jacquet, droit au but par la diagonale, Lefred Thouron, Ed. Verticales, 35 F.

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L'avenir incertain du SDF


Que n'a-t-on pas dit sur le Stade de France ? Une soucoupe volante dont le nom fait sourire. Son coût (2, 6 milliards de francs) et les tractations qui ont présidé à sa naissance, surtout, ont fait jaser. Rappel: l'idée d'organiser le Mondial 98 en France a dix ans. Où construire le Grand Stade ? Edouard Balladur, Premier ministre, tranche en 1993: ce sera Saint-Denis. Un Consortium composé de Bouygues, de Dumez-GTM et de Campenon Bernard SGE, les trois géants du BTP, est constitué dès 1990, le concours architectural lancé en 1994. Balladur choisit le projet de Macary-Zublena-Regembal-Costantini alors que celui de Jean Nouvel était favori. Ce dernier intente une action en justice. Le Tribunal administratif lui donnant raison, il reçoit 8 millions de francs à titre de dédommagements. L'Etat paie par ailleurs un dédommagements de 25 millions de francs au groupe Eiffage-Spie Batignolles ! Le chantier débute le 2 mai 1995 et finit le 30 novembre 1997. Les écologistes soutiennent que le site est menacé de pollution. Une nappe d'hydrocarbures explique l'état de la pelouse. Tout a été prévu répond le Consortium. Mais l'Etat déboursera 150 millions de francs. Questions. Bouygues-TF1 a-t-il financé la campagne présidentielle de Balladur, comme le suggère Charlie Hebdo (21 janvier 1998) ? Pourquoi l'Etat s'est-il engagé à prendre en charge le déficit d'exploitation du Consortium: 50 millions pendant les deux premières années, et 68 millions annuels au-delà ? Comment remplir le SDF après la Coupe du monde ? Que sera le club résident ? Le PSG refuse de jouer à Saint-Denis. Il y a un club professionnel en Seine-Saint-Denis, le Red Star de Saint-Ouen. En deuxième division. Mais ça peut changer. Le groupe Bouygues (donc TF1) serait intéressé ? Un comble !

Par Guillaume Chérel

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