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Coupe du Monde de football
Par Jackie Viruega |
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Entretien avec Alain Hayot * |
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A tous ceux (ou plutôt celles !) qui se demandent pourquoi les matches de football suscitent une telle ferveur, la sociologie offre une réponse: le foot est un référent universel, quoique masculin.
Ce qui n'étonnera pas les innombrables mordus du sport le plus populaire de la planète.
Histoire et illustrations.
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Comment comprenez-vous l'engouement planétaire pour le football, porté à incandescence par la Coupe du monde ? Est-ce lié à ses origines et en quoi ?
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Alain Hayot : Le déroulement du mondial en France correspond à une étape supplémentaire de l'universalisation du football: la participation de 32 nations est une première et la diffusion planétaire de cet événement sera sans précédent.
Une autre indication de cette universalisation est que la FIFA (Fédéral International Foot Association) regroupe plus de membres que l'ONU.
Quelles sont les origines du foot ? Au milieu du XIXe siècle, un sport nommé football association, qui combine le rugby et le foot, apparaît dans les grandes écoles que fréquentent les enfants de l'aristocratie anglaise.
Il essaime dans les public schools.
Son évolution donne ensuite naissance à deux sports autonomes, très différents.
Le rugby, ce "jeu de voyou pratiqué par des gentlemen", qui a inventé le "fair play", garde de son milieu social aristocratique de naissance son caractère amateur (1).
Il est néanmoins introduit et diffusé dans d'autres milieux: le monde rural et les universités, essentiellement par des Anglais, gentlemen farmers ou étudiants.
Le foot connaît un tout autre destin.
Il s'éloigne de plus en plus de ses origines, devient un jeu collectif " au pied ", s'invente des règles simplifiées et en nombre réduit: 13 seulement.
Il devient surtout un sport urbain, un produit de la société industrielle anglaise du XIXe siècle.
Porteur des symboles de la société industrielle et ouvrière, il valorise la compétition, la solidarité, la performance individuelle et collective.
Utilisé d'une part comme élément de pacification sociale, d'intégration, d'hygiénisation, le foot est promu par de grandes entreprises.(Deux exemples: la Fiat, qui finance la Juve et Peugeot le F.
C.
Sochaux).
D'autre part, il est marqué par la culture ouvrière au point de devenir un élément classique de cette culture et de constituer un support de l'identification ouvrière.
Dès la fin du XIXe siècle, le foot se pratique en équipes d'entreprises et en équipes universitaires.
L'évolution du foot vers la fin de l'amateurisme et du fair play est rapide: un ouvrier est soit ouvrier à temps plein soit footballeur professionnel.
Les jeunes footballeurs prometteurs se voient accorder les moyens de pratiquer à haut niveau.
Lors du premier championnat professionnel en Angleterre en 1888, des équipes d'entreprises constituées par des ouvriers et subventionnés par le patronat sont en lice.
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Mais le foot a vite intéressé bien d'autres pays en dehors de l'Angleterre ?
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A.
H.: Sa naissance en Angleterre est probablement liée à la révolution industrielle: il est devenu un élément d'identification symbolique des ouvriers anglais.
Mais il s'est diffusé sur toute la planète: dans les sociétés industrielles du sud de l'Europe (Italie, Espagne, France) et du nord (Allemagne, Hollande); en Amérique latine, apporté par les Espagnols et les Portugais; en Afrique par le biais de la colonisation; enfin beaucoup plus tard en Asie.
Il existe des exceptions: les Etats-Unis sont un isolat où le foot n'a jamais vraiment pénétré.
Son caractère universel, plus récent qu'on ne croit, n'empêche pas le football de posséder une grande plasticité, de supporter très facilement des identifications collectives, différentes selon les pays et les conditions dans lesquelles il s'implante.
Des étudiants turinois créent la Juventus.
Parmi eux se trouve le grand père d'Agnelli, qui en fait le club de la Fiat, un club patronal financé par l'entreprise, mais porte-étendard des ouvriers.
Ce sont aussi des étudiants, de Barcelone cette fois, qui créent le Barça, et font de ce club le drapeau du catalanisme.
Car une équipe exprime une entreprise, un quartier, une ville, une nation...
L'adaptabilité de ce jeu est considérable.
C'est un sport très simple - la seule règle difficile est celle du hors jeu -, très populaire.
En dehors de la compétition, il est praticable dans la rue, sur la plage et à peu près n'importe où.
Il ne nécessite aucun équipement.
Même la largeur des buts peut varier, quand c'est un jeu de rue bien sûr.
Le tennis ou le golf, par exemple, ne présentent pas cette simplicité qui fait le succès du football.
De plus, il autorise à la fois l'exploit individuel et la performance collective.
Il n'est sûrement pas le seul à présenter ces qualités-là.
Mais elles lui ont permis, dans ce contexte, de devenir le grand sport des classes populaires.
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Cette universalité pèche par une exception de taille: les femmes !
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A.
H.: Dès le XIXe siècle, le football est une référence masculine.
Aujourd'hui, il est le grand refuge de la culture masculine mondiale.
Les compétitions sportives euphémisent la violence (2).
Elles reconnaissent l'existence d'identités différentes, et organisent leur affrontement, leur confrontation dans le cadre du jeu, le jeu offrant ce qu'il y a de plus égalitaire, imprégné de méritocratie et non exempt d'aléatoire.
Le foot est masculin par la symbolisation qu'il véhicule: le sexe, la mort, la violence.
Quoi de plus masculin que cette violence guerrière, même euphémisée, que cette dévalorisation sexuelle de l'adversaire traité de "femmelette" ? Il faut entendre ce qui se crie dans les gradins, dont "tuer l'adversaire" n'est pas encore le moins violent ni grossier...
Les femmes ne sont pas présentes dans ce sport.
Ni dans les sports collectifs en général, excepté le volley et le basket, mais ces derniers ont précisément pour règle d'interdire le contact physique.
Les femmes préfèrent l'athlétisme, la gymnastique, les sports individuels.
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Comment se joue le lien entre universalité et particularités locales ? N'est-ce pas contradictoire ?
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A.
H.: L'universalité se construit sur la base des affrontements ("on est plus fort ") entre les identités locales, celles des villes, des nations...
Une ville s'identifie à une équipe qui la représente symboliquement.
Très souvent, il existe deux clubs dans la même ville, qui supportent chacun des identifications différentes.
A Turin, par exemple, se reconnaissent dans la Juve, ce club ouvrier lié à la Fiat, les étrangers et les ouvriers de Fiat (qui viennent pour la plupart du Mezzogiorno).
Les Piémontais préfèrent soutenir le Torino, club de foot plus ancien qui porte le nom de la ville.
La même configuration s'observe à Milan, avec les deux clubs aux noms emblématiques: d'un côté le Milan AC, de l'autre l'Inter (International !).
Dans toutes les villes italiennes qui possèdent deux clubs, l'un est enraciné dans le milieu local, l'autre " touche à l'universel ".
Les villes qui n'ont qu'un club dans lequel toute la population se reconnaît sont très caractéristiques: ce sont de grandes villes populaires très unitaires et construites en opposition au reste du monde: Marseille et Naples en sont les symboles.
Marseille, ce grand port ouvert sur la Méditerranée, se reconnaît peu dans la France et surtout pas dans sa capitale.
Naples existe contre le Nord de l'Italie.
Les clubs ne disent pas seulement le rapport à la ville.
A Barcelone, le Barça est la grande équipe catalaniste.
Mais tous les non-Catalans de la ville et tous ceux qui ne reconnaissent pas la Catalogne se rallient à l'autre club: l'Espagnol de Barcelone.
Manchester, Liverpool, Glasgow, Birmingham...possèdent chacune plusieurs clubs, qui rassemblent soit les anglicans, soit les catholiques.
A Londres, le nombre des clubs est infini, chacun représente un quartier.
La plasticité réside aussi dans le style: il symbolise l'image que les gens ont d'eux-mêmes, l'imaginaire local.
Personne ne joue de la même manière.
Le jeu à la française, c'est la créativité, la technicité, l'élégance.
La Juve c'est la sobriété, la simplicité, le sérieux, un reflet de l'industrie, qui refuse le spectaculaire.
L'Olympique de Marseille, c'est un mélange entre le spectacle et l'efficacité: la ville aime le bluff, la galéjade mais veut de la gagne, des mecs qui vont au charbon.
Les spectateurs se reconnaissent à la fois dans le style d'une équipe et dans celui de certains joueurs.
Cette dernière identification se fait suivant la place qu'occupent les joueurs sur le terrain, leur physique, leur origine (par exemple, à Marseille, ville fondée sur l'immigration, on adore les étrangers, mais aussi les petits jeunes des quartiers-Nord).
Toutes les identifications sont possibles et varient pour chaque spectateur.
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L'irruption de l'argent dans le foot ne change-t-elle pas la donne ?
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| A. H.: L'affrontement pacifique des identités locales, la culture populaire constituent toujours le fond de l'attrait qu'exerce le football, en dépit de l'envahissement par l'argent, qui est extrêmement négatif dans la mesure où il alourdit les enjeux de la compétition sportive. D'où provient cet argent ? Des entreprises qui investissent dans le foot. Pourquoi ? Pour que leur image bénéficie des valeurs dont le foot est porteur. Qui sont-elles ? Des entreprises de communication qui s'en servent pour faire vivre leur chaîne de télévision comme Berlusconi (Milan AC), Canal plus (PSG). Des équipementiers comme Adidas (l'OM, le Bayern) ou Nike, dans une logique industrielle visible. Leur calcul est risqué: il y a contradiction entre cet investissement financier pour profiter de l'image positive du sport et les valeurs elles-mêmes, qui pâtissent des effets de cet afflux financier. Les pressions sont si fortes, les enjeux si lourds que sont favorisés les risques de corruption et de violences: l'exact opposé des valeurs positives du sport. Cela dit, l'argent n'existe pas seulement dans le football professionnel. Les pratiques des clubs amateurs s'en ressentent sérieusement. Pour se débarrasser de ces scories, le monde du foot a du travail ! |
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* Sociologue, universitaire.A publié avec Christian Bromberger et Jean-Marc Mariottini, le Match de football, ethnologie d'une passion partisane à Marseille, Naples et Turin, éditions de la Maison des sciences de l'homme, 1996.Une somme passionnante, rédigée après une longue enquête, qui donne à voir le sens de ce qui se joue sur la pelouse et dans les gradins.A lire même et surtout quand on se moque bien du football.Diffusion: CID, 131, boulevard Saint-MIchel, 75005, Paris.Tél.: 01 43 54 47 15. 1. Les grands clubs de rugby des pays de l'hémisphère sud sont désormais professionnels, en Angleterre aussi.En France, une ligue professionnelle va être créée. 2. Voir Regards de mai 1995.
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