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Ecrans
Par Franck Cormerais |
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Le spectre du cinéma français est très large.
A l'heure où s'achève le Festival de Cannes, tour d'horizon d'un secteur qui connaît de profonds bouleversements.
Le spectateur de 1998 ne se rend plus au cinéma de la même façon qu'il y a une dizaine d'années. Ses goûts sont en pleine mutation. Les conditions d'exploitation ont changé. La profession, du réalisateur à l'exploitant, est obligée de s'adapter. La frontière entre film d'auteur et commande est plus floue qu'auparavant. Western de Manuel Poirier séduit un large public alors que Delon et Belmondo n'ont pas attiré grand monde avec Une chance sur deux de Patrice Leconte. Le plus grand des paradoxes et la plus grande des surprises, c'est que, contrairement à toutes les prévisions pessimistes de ces dernières années, les spectateurs reviennent en force dans les salles obscures.148,1 millions d'entrées ont été enregistrées pour 1997, le niveau le plus élevé depuis douze ans. Le début de l'année 1998 n'a fait qu'amplifier cette tendance avec le triomphe historique et planétaire du Titanic de James Cameron. Le record antédiluvien de la Grande Vadrouille a même été battu. Les premiers surpris ont été Jean-Marie Poiré et Christian Clavier qui avaient tout prévu pour la sortie des Visiteurs II, sauf ce succès. Le cinéma français doit principalement ce regain de vitalité à l'implantation des multiplexes. Les controverses de leur création sont désormais oubliées. Plus personne ne met en doute leur apport quantitatif et qualitatif. Une enquête de Médiamétrie montre que l'élément le plus important pour un spectateur réside dans la qualité sonore de la salle, loin devant le confort des fauteuils, la taille de l'écran et l'accueil. Les différentes transformations technologiques (le CD audio par exemple) en sont, sans doute, à l'origine. Les onze premiers cinémas de France (classés par fréquentation) sont des multiplex. Le Kinépolis de Lomme et l'UGC Ciné Cité Les Halles ont attiré chacun plus de deux millions de spectateurs en 1997. Actuellement au nombre de trente-cinq, ces nouveaux mastodontes seront environ soixante en l'an 2 000. De grands groupes comme Gaumont se tournent dès à présent vers l'Europe (la firme à la marguerite a ouvert, en décembre dernier à Anvers, le plus grand cinéma jamais construit dans le centre d'une ville européenne).
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Multiplex, les nouveaux mastodontes au service du marché
L'explosion du marché ne se ressent pas seulement en France. Pour l'ensemble des quinze pays de l'Union européenne, le nombre de spectateurs en 1997 est, environ, de 742 millions (5,8% de plus que l'année précédente). En tête des hausses de fréquentation, l'Espagne et l'Allemagne suivies de la France, du Royaume-Uni et de l'Italie. Dans l'hexagone, une des grandes nouveautés a été précisément, durant l'année écoulée, la remontée des films européens. Même si elle est principalement le fait de deux productions britanniques (the Full Monty et Bean) cette orientation ne peut être sans répercussions sur l'avenir. Malheureusement, le tableau n'est pas entièrement idyllique. Les spectateurs voient de moins en moins de films. Ils sélectionnent davantage. Quatre-vingts pour cent de la fréquentation globale s'est portée, depuis trois ans, sur de longs métrages ayant franchi, sur notre territoire, le cap des 500 000 entrées. Les distributeurs sont obligés de faire face à la demande, toujours plus pressante, des exploitants. Il n'est pas rare de voir un multiplexe afficher un film dans deux salles en semaine et dans trois ou quatre pendant le week-end. Les recettes se font en majorité dès le début de l'exclusivité (un film fait 38% de ses entrées dans la première semaine). Le nombre d'oeuvres lancées sur plus de 400 copies a doublé entre 1996 et 1997. Le record de l'année dernière a été atteint avec le Monde perdu de Spielberg (656 copies en France). Cela n'empêche pas notre cinéma d'augmenter sa production.125 films majoritairement français ont vu le jour en 1997 (contre 104 en 1996). Ce total n'avait pas été atteint depuis le début des années quatre-vingt. Cette hausse profite surtout aux gros budgets (d'un devis supérieur à quarante millions de francs). L'accroissement est de 40%. Les petits films (moins de quinze millions) profitent aussi de l'embellie avec une progression de 50%. Ce cinéma hexagonal en bonne santé est, pourtant, souvent décrié. Nombre de médias regrettent le côté intimiste de nos auteurs. Seul le succès populaire permettrait de légitimer une Pascale Ferran ou un Arnaud Desplechin. Aux yeux de la majorité de la profession ces cinéastes (et on pourrait y adjoindre une liste impressionnante incluant Claire Simon, Laurence Ferreira Barbosa, Cédric Kahn, Olivier Assayas, Xavier Beauvois, Catherine Breillat, Jean-François Richet, Hervé Le Roux, Laetitia Masson, Karim Dridi, Noémie Lvovsky, Malik Chibane, Patricia Mazuy, Bruno Dumont) n'existent pas. Pourtant cette liste, délibérément longue, suffirait à prouver la vitalité du septième art en France. Certains réussissent à trouver un public. Sans revenir sur Manuel Poirier et Robert Guédiguian (avec Marius et Jeannette) des oeuvres comme Y aura-t-il de la neige à Noël ? de Sandrine Veysset ou Nettoyage à sec d'Anne Fontaine sont sorties d'une programmation vouée à la confidentialité. D'autres ont eu plus de difficultés à accepter les handicaps du succès. Eric Rochant a du mal à trouver son public depuis Un monde sans pitié. Le cas le plus symptomatique est celui de Mathieu Kassovitz. La Haine a été transformée en film symbole sur les problèmes de la banlieue. Le cinéaste a été érigé en porte-parole d'une génération. Son long métrage suivant, Assassin(s), sélectionné à Cannes l'année dernière, s'est retrouvé au centre d'une polémique sur la représentation de la violence sur les écrans.
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La vocation citoyenne du cinéaste français
Cette question de la place du réalisateur dans la société et de sa capacité à s'exprimer sur elle, les cinéastes français se la posent plus que dans n'importe quel autre pays. Ce n'est pas un hasard si cinquante pour cent des films présentés cette année à Cannes étaient produits ou coproduits par la France. Nombre de metteurs en scène étrangers y trouvent une consécration qu'ils ne reçoivent pas chez eux. Le Goût de la cerise de Kiarostami, Palme d'Or en 1997, était produit par la France. Des cinéastes luttant contre toutes les formes de censure comme Chahine, Paradjanov ou Bunuel ont toujours trouvé une terre d'asile, ici. Cette volonté de s'impliquer dans une réflexion sur la société actuelle donne des oeuvres comme la Vie de Jésus, Etat des lieux ou Reprise. Plus important encore est le passage à l'acte. En février 1997, une soixantaine de réalisateurs lançait un mouvement de protestation contre les lois Debré. Phénomène rarissime dans l'histoire culturelle d'un pays, le rejet du projet gouvernemental était dû à une catégorie artistique spécifique. Pourquoi des cinéastes davantage que des écrivains ou des sculpteurs ? On peut avancer l'idée qu'un metteur en scène, par ses conditions de travail, est plus souvent confronté à la réalité quotidienne qu'aucune autre profession culturelle. Un tournage se déroule souvent en extérieur. Chercher les décors de la figuration suppose une bonne connaissance des lieux où l'on réalise. Les films de Jean-François Richet se déroulent chez lui, à Meaux. Souvent ces cinéastes ont vécu autre chose avant le septième art. Bruno Dumont est professeur de philosophie. Manuel Poirier a été ouvrier ébéniste. Même si, en 1959, des réalisateurs comme Truffaut, Sautet ou Resnais signaient le " Manifeste des 121 " en faveur de l'insoumission en Algérie, l'événement de l'année dernière s'inscrit dans une tout autre perspective. Il met en relief l'engagement à la fois artistique et politique de toute une génération. Ils ne se considèrent pas comme coupés de la vie de la cité. Faire des films entre dans une démarche plus large. Leur métier fait partie d'un mode d'existence. Leur cinéma ne cherche pas à reproduire des stéréotypes ou des recettes éculées. Pourquoi Marius et Jeannette a-t-il connu un tel triomphe ? Le public s'est senti proche de ce qu'il voyait sur l'écran. Les personnages de ces films sont nos voisins, nos parents. Leurs souffrances sont les nôtres. Les jeunes de l'Age des possibles de Pascale Ferran sont comme un miroir pour bon nombre de spectateurs. Les cyniques auront beau jeu de rétorquer que cette vision du monde est utopique. La plus belle des réponses tient dans cet unique mot, porteur des croyances les plus sacrées: l'espoir. |
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Lectures conseillées
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Claude-Marie Trémois, les Enfants de la liberté, le jeune cinéma français des années 1990, le Seuil 1997, 120 F
Michel Marie (direction), le Jeune Cinéma français, Nathan Université, col.128, 1998, 55 F, (recueil d'essais de René Prédal, Noël Herpe, Claire Vassé, Thomas Bauder, Eugénie Bourdeau...)
Jean-Michel Frodon, la Projection nationale, cinéma et nation, Odile Jacob, col.
Le champ médiologique, 1998, 135 F
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