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Coopération scientifique
Par Philippe Jérôme |
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Voir aussi Le soutien de l'Académie des sciences |
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Le CIMPA, ce centre international de recherches des mathématiques implanté à Nice, risque de fermer ses portes malgré l'expérience positive des nouvelles formes de coopération qu'il propose.
Une aventure humaine et sympa, celle de la formation, du Chili jusqu'en Chine, de mathématiciens de haut niveau par le Centre international de mathématiques pures et appliquées (CIMPA), est-elle en train de s'achever dans la quasi-indifférence des pouvoirs publics français ? C'est presque au milieu des cartons de déménagement que nous reçoit son délégué général, Claude Lobry. Depuis ce qui ne sera bientôt plus son PC de la ville "La Lezardière" (rebaptisée "Einstein"), ce professeur de mathématiques à l'Université de Nice commence bien sûr par citer quelques chiffres éloquents: " En vingt ans le CIMPA a organisé 91 écoles d'été qui ont accueilli 2670 stagiaires dont plus de 2000 provenaient d'un pays en développement. Nous avons constitué une base de données informatiques relative aux mathématiques de plus de 4000 entrées. Et ce alors que notre budget basé sur des subventions nous place dans une situation de précarité permanente ". Le dernier coup dur, avec la réduction pratiquement à zéro des subsides octroyés par le ministère des Affaires étrangères, étant donc le non-renouvellement du bail par la ville de Nice pour ces locaux de la colline de Cimiez proches de la faculté des Sciences mis jusqu'alors gracieusement à la disposition du CIMPA." Si rien n'est fait cette année nous fermerons la structure en décembre " affirme Claude Lobry. Et, qu'on en juge, ce serait un triste gâchis !
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Les maths appliquées aux problèmes du développement
Née en 1974 d'une " recommandation " de la Conférence de l'Unesco à Nairobi, cette idée de créer un tel Centre international de mathématiques s'est concrétisée grâce à la volonté et à l'enthousiasme de brillants scientifiques travaillant à Nice, et pour certains " tiers-mondistes ", comme Jean Céa, qui en sera le premier responsable, Pierre Grisvard (aujourd'hui disparu) ou encore Jacques Louis Lions. C'est en 1980 que l'association " loi de 1901 " CIMPA prend son envol en se proposant d'organiser des stages pendant l'année universitaire et des écoles pendant l'été mais aussi d'étudier les mathématiques et leurs applications à des problèmes concrets, notamment ceux liés au développement. Dans le même temps, à Trieste, se mettait en place, mais pour la formation de chercheurs en physique, une structure du même genre financée à hauteur de 100 MF par le gouvernement italien. Les fondateurs du CIMPA pouvait espérer que la France, leader mondial en mathématiques et qui a conservé ce rang, allait faire aussi bien. Ils durent pourtant se transformer en " pêcheurs de subventions " et se contenter d'un budget, remis en cause chaque année, constitué pour l'essentiel par 750 000 francs versés à l'Université de Nice et consacrés à la prise en charge des stagiaires, du loyer gratuit pour le siège niçois du CIMPA, et d'un peu d'argent du ministère des Affaires étrangères et de l'Unesco. C'est ainsi que, d'abord pour des raisons budgétaires, ce ne sont plus les stagiaires qui sont venus en France mais les professeurs qui sont allés à l'étranger, pour animer des écoles de deux à quatre semaines destinées le plus souvent à des thésards." Outre ce travail de recyclage des futurs enseignants notre action vise à former des chercheurs, car sans la Recherche c'est l'Université qui s'effondre et par voie de conséquence tout le système scolaire qui est derrière ", précise Claude Lobry. Lorsqu'un futur " directeur d'école " présente au Comité scientifique du CIMPA son programme il prend en main aussi les évolutions qu'il est indispensable de connaître, de la science mathématique. Evolutions cycliques qui alternent les remises à plat et l'exploration de nouveaux domaines de recherche. Ces dernières années, ce sont les mathématiques statistiques appliquées à la finance, à l'économie, à l'épidémiologie, à la médecine et à la démographie qui connaissent une "vogue " certaine. Voilà pour la théorie. Dans la pratique, le CIMPA a déployé pas mal d'énergie dans le cône sud-américain (Brésil, Argentine, Chili) " où la tradition des mathématiques en langue française est encore vivace ", envisage de faire irriguer "le désert scientifique" qu'est l'Amérique centrale par des mathématiciens basés en Guadeloupe et, surtout, se lance en ce moment dans un projet particulièrement ambitieux en Afrique de l'Ouest. Des scientifiques africains ont eu l'idée de créer un centre régional de formation dans cette partie de l'Afrique ne comptant en tout et pour tout qu'une vingtaine de mathématiciens capables de faire une communication lors d'un congrès international. Soit, comparativement à la France et à sa population, quatre cents fois moins." C'est un chantier considérable, mais si l'on veut que l'Afrique se développe par elle-même en formant notamment ses cadres intermédiaires, il faut l'ouvrir sans retard ", estime Claude Lobry.
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Des coopérants français d'un nouveau genre
Le CIMPA a creusé les fondations de cet ouvrage colossal au Bénin où l'Etat, malgré la faiblesse de son budget finance, à Porto Novo, un institut de mathématiques et de sciences physiques. Il s'agit maintenant de constituer un réseau de mathématiciens et de mettre en place un enseignement de IIIe cycle assuré dans un premier temps par des binômes de professeurs franco-africains. Des " coopérants ", côté français, d'un nouveau genre qui n'effectueront que des séjours d'un mois rétribués seulement 10 000 francs." Les universitaires qui acceptent ces conditions financières, en plus de l'effort physique très dur que cela réclame, ont un esprit militant, souligne le délégué général du CIMPA, ils ont comme seule gratification de faire une expérience originale, peut-être de rencontrer un futur élève ou disciple et, pour certains, le sentiment de rendre un peu à l'Afrique ce qu'on lui a pillé." De nouvelles formes de coopération française en Afrique voient-elles, dans la douleur et l'incertitude, le jour ? En tout cas, au CIMPA, on estime, malgré les ravages de la colonisation et les déconvenues d'une politique de coopération qui n'était souvent qu'un néo-colonialisme déguisé, que l'image de marque de la France, tout du moins dans le domaine des mathématiques, est encore excellente. Et Claude Lobry de s'interroger, avec un brin d'indignation dans la voix: " Mesure-t-on tous les bénéfices que la France pourrait retirer de ces nouvelles formes de coopération ? " Une question qui ne se posera plus si le CIMPA, qui a trouvé sa place et son utilité à côté de l'Université, ne trouve pas bientôt les moyens financiers de son propre développement. |
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Le soutien de l'Académie des sciences
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Dans un projet de résolution du 6 avril 1998, l'Académie des sciences attire l'attention sur la situation du Centre international de mathématiques pures et appliquées (CIMPA) et, plus généralement des sciences mathématiques dans la coopération internationale au cours des décennies à venir.
" Le CIMPA a été créé à Nice en suivant une recommandation de l'Unesco, en vue de la formation de mathématiciens dans les pays en développement et de leur information.
Son bilan, peu connu, est remarquable: près de 100 écoles, plus de 2 000 stagiaires, des liens permanents en Chine, en Inde, en Tunisie, au Chili et, en collaboration avec le Centre international de physique théorique de Trieste, au Bénin.
Les thèses ont été choisis dans un large spectre des sciences mathématiques, incluant l'information et les questions qui lui sont liées.
La résolution, votée en novembre 1997, par l'Assemblée générale de l'Unesco, déclarant l'année 2 000: " année mondiale des mathématiques ", est l'occasion de fixer au CIMPA des ambitions nouvelles.
Si l'on vise, au XXIe siècle, un meilleur équilibre mondial dans la production des connaissances scientifiques, il faut dès aujourd'hui former des chercheurs dans les pays en développement à un rythme accéléré.
Or, en amont de nombreuses connaissances et activités sociales, on trouve les sciences mathématiques: mathématiques pures et appliquées, informatique, aspects mathématiques de la mécanique, de la physique, des sciences de la santé, de l'environnement et de l'économie, des industries et des services.
Il faut de bons mathématiciens pour enseigner aux techniciens supérieurs, ingénieurs et cadres.
L'Académie estime que le CIMPA, qui a fait ses preuves, doit être structuré et pourvu de moyens à la mesure de sa mission et de ses ambitions.
Elle recommande, dans l'immédiat, qu'une convention pluriannuelle entre le gouvernement français et l'Unesco garantisse le financement nécessaire aux écoles et stages sur le terrain.
La formule de "contribution volontaire affectée" pourrait être, de la part du gouvernement français, un apport original à l'Unesco pour compléter son effort propre.
Elle approuve la mise en place d'une structure " sciences mathématiques et développement ", associant des partenaires institutionnels français, en vue d'amplifier et de rendre plus efficace la contribution française (personnel et moyens) et de coordonner les actions menées à l'étranger par les différents partenaires."
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