Regards Mai 1998 - Hors-sujet

A qui rêvent les jeunes filles

Par Evelyne Pieiller


Rodolfo Guglielmi est mort. Les femmes sanglotent et se pâment. Les hommes ricanent. Hystérie collective, articulent les psychologues: ce qui n'explique pas grand chose. C'était le plus beau, murmurent les demoiselles: ce qui se discute. C'était une star, affichent les journaux: ce qui ne nous avance guère. Rodolfo Guglielmi quitta l'Italie et une famille apparemment sans problème pour tenter sa chance outre-Atlantique. Il se rebaptisa Rudolf Valentino et entreprit de conquérir la gloire à Hollywood. OEil de braise et corps svelte, il y parvint en trois films. Une moitié de l'Amérique rêvait de lui, l'autre moitié disait du mal de lui. On racontait qu'il avait été garçon de café, danseur mondain et même gigolo. C'était censé l'accabler. Cela ne faisait qu'ajouter à son charme. L'éternel masculin des années 20, c'était lui.souverainement.

Ah, le coeur a ses raisons... Mais qu'est-ce qu'elles lui trouvaient à ce virtuose du tango qui, quelques décennies plus tard, ne fait guère battre le pouls de façon désordonnée ? C'est tout le mystère des grands jeunes premiers. Ils sont, ils ont, le style d'une époque. Ils sont le rêve du temps. Changent les temps, changent les rêves. Rudolf disparaît en 1926. On est alors dans ce qu'on croit la paix définitive, après les massacres de la Première Guerre mondiale. L'appétit de vivre est frénétique. L'héroïsme n'est plus à la mode, mais le plaisir, lui, l'est. Quoi de plus désirable alors qu'un latin lover, l'opposé du "mâle américain", un séducteur sensuel, que personne ne peut imaginer en bon père de famille bricolant le dimanche pour assurer le confort à sa maisonnée ? Quoi de plus désirable qu'un " étranger", tout paré des prestiges raffinés de la vieille Europe, et ce n'est pas plus mal si ces raffinements ne sont pas exempts d'un soupçon de décadence, sinon même de corruption ? Entre 1880 et 1910, vingt millions d'émigrants misérables débarquaient en Amérique, et les Américains " de souche " ne leur rendaient pas la vie facile. N'y aurait-il pas, dans le triomphe du beau Valentino, comme une nostalgie, et une revanche ? Au pays de la libre entreprise, on se doit d'être costaud, efficace, sérieux, rentable. N'y aurait-il pas, dans le sacre d'un mince jeune homme délicat, sexy, et à l'évidence peu porté sur l'effort, comme un défi ? C'est compliqué, les idoles. Aussi compliqué que l'imaginaire d'une époque...

Ainsi, dans les années cinquante, quand James Dean devient à son tour l'absolu chéri des foules, et lesdites foules, et l'absolu chéri, sont formidablement différents de Rudy et ses fans. Tout d'abord, le jeune premier ne séduit pas que les demoiselles. Il se propose désormais comme support d'identification aux représentants du sexe fort. Mais, s'il touche maintenant les deux sexes, en revanche il n'emballe que les teen-agers. Rares assurément ont dû être les ménagères à être bouleversées par son charme. Logique. James Dean incarne l'adolescence. L'adolescence rebelle, fougueuse, et sensiblement contrariée. Valentino était un " homme fatal ", Jimmy est un ado à problèmes. Pour ce qu'on appellera la " génération silencieuse ", coincée entre deux guerres, à la recherche d'un idéal et, sans doute pour la première fois, décidée à revendiquer comme une identité ce qui autrefois n'était qu'un bref passage sans caractéristique entre l'enfance et la majorité, Jimmy représente son malaise, et, ce malaise, elle le trouve sexy. L'opposition aux " adultes ", tant dans les rôles mêmes que dans une façon " nouvelle " de les interpréter, le refus même de la " maturité " souvent vue comme l'âge des compromis et des abandons, rend celui qui l'incarne survoltant, et les " Rebels without a cause " saluent alors celui qui manifeste le mieux leur fureur de vivre, et leur inconfort d'enfants gâtés, amoureux de la pureté.

En France, pendant ces mêmes années 50, c'est une tout autre figure qui devient le héros, le héraut d'une génération, ou peut-être même de plusieurs: Gérard Philipe qui, avec Fanfan la Tulipe, succès énorme, donne à un peuple l'une de ses incarnations préférées: celle d'un homme jeune, gai, insolent, intrépide, porté à saluer la beauté des femmes et à fronder l'autorité des puissants. Le jeune premier est ici populaire, dans tous les sens du terme, et, assez mystérieusement, sait représenter la légende d'un pays entier. C'est grandiose. C'est assez typique de...." l'exception culturelle ".

Aujourd'hui, évidemment, l'amoureux rêvé, c'est Léonardo. Plus exactement, Léonardo-Titanic. Bourreau des coeurs planétaire. C'est beaucoup. Mais, à y regarder de plus près, que représente-t-il donc à son tour, le beau Léo ? Le peuple, le pauvre, l'exclu: bref, les troisièmes classes, embarqués pour un naufrage dont ils ne sont pas responsables, et qu'on laissera mourir pour mieux sauver les riches. Ah ! Léo-Titanic est celui qui conquiert les bourgeoises et qui sait porter le smoking, malgré ses origines modestes. Il est celui qui meurt d'une injustice sociale, alors qu'il est plus séduisant que les " nantis ". On peut alors saisir un peu mieux pourquoi Léo est l'idole du jour... Comme quoi ce qui fait rêver les jeunes filles, c'est, toujours, ce qui rêve de beauté collective dans l'air du temps.