Regards Mai 1998 - Vie des réseaux

La cabane interdite

Par Guy Chapouillié


A la suite de deux meurtres commis à Pavilly et Evry au mois de mars, le commentaire du ministre de l'Intérieur insiste sur l'hypothèse d'une crise de transmission des valeurs, l'enfant passerait plus de temps devant la télévision que devant le maître d'école; il blâme ces " petits sauvageons qui vivent dans le virtuel ". C'est comme un signal, de partout, de la radio et des journaux surtout, ça crie " haro sur le baudet ", les titres volent d'interrogation " la télé pousse-au-crime ? " en certitude " comment la télé fait monter la tension " (1), avec le renfort de voix autorisées qui parient sur la thèse de l'imitation sans limites et donc du passage à l'acte sans réserves. Le CSA a beau faire des ronds dans l'écran, l'idée persiste que la violence n'est qu'une fille de la télé; mais on connaît la chanson, " ça s'en va et ça revient..." Encore une fois, tout s'est enchaîné sous l'emprise de l'urgence et de la nécessité de trouver le coupable, puis de l'exhiber pour rassurer la population. Dans cette précipitation, la violence est restée une notion flottante, car, au fond, n'est-elle pas d'abord dictée par certaines conditions bien réelles d'exclusion du marché du travail, du logement, des soins, de l'éducation et de la culture ? Comment ignorer qu'une pareille accumulation de ces difficultés marquent, sans doute, durement et durablement ? Et puis, " ces petits sauvageons ", que rencontrent-ils dans la rue ? Que vivent-ils dans la famille, ce lieu de bien des dangers souvent à côté de la télé ? Et, plus au large, que dire de sérieux sur les scènes de révolte des légumiers bretons, si on écarte la cause d'une vente inférieure au prix de revient qui laisse à ceux qui ont travaillé des dettes pour salaire ?

Il ne s'agit pas d'exonérer la télévision de son impact, elle n'est pas neutre mais plutôt nourricière de bien des imaginaires, et il serait difficile de nier la dialectique qui la noue à la société qu'elle exprime toujours, même quand celle-ci ne s'y reconnaît pas, comme il serait vain de ne pas voir que les déclinaisons de la violence à l'écran sont un aboutissement d'une politique de marketing concertée (2); il y aura toujours un téléspectateur sagace pour nous rappeler l'autre violence, celle d'un Paul Amar par exemple qui tutoie un adolescent sur le plateau " tu as l'âge de mon fils ", convoqué pour débattre après le film de Tavernier l'Appât, et qui, ce faisant, " abolit la distance nécessaire au respect d'autrui, a fortiori d'un adolescent " (3). C'est un fait, la télévision est plurielle et a besoin de la critique, mais faire peser sur elle une lourde réprobation morale jusqu'à l'excommunication rappelle trop la condamnation sans appel du théâtre par les jansénistes, cet " empoisonneur public non des corps mais des âmes des fidèles ", égarement d'une autre époque.

De ce point de vue, " Arrêt sur image " du dimanche 22 mars a propagé le bon frisson, surtout par le truchement des précieuses remarques de Serge Tisseron, psychanalyste. En effet, dans le prolongement des propos du ministre de l'Intérieur, l'émission observe quelques morceaux choisis de la série de France 2, Chair de poule, pour traquer au plus près une gamme de violences destinée aux enfants. Avec une précaution méthodologique pertinente, Tisseron, sourire aux lèvres, estime que ces extraits sont beaucoup plus effrayants en extraits que lorsqu'ils fonctionnent dans la continuité du film où il y a un avant, un après, avec un rythme différent et des gags (...), bref, où ils produisent un autre sens par lequel l'enfant peut trouver du plaisir à se faire peur. Néanmoins la visite de séquences isolées ne manque pas de sel, car lorsque des enfants découvrent une cabane interdite et qu'ils se demandent pourquoi elle est interdite, la réponse d'un adulte se passe de commentaire, " parce qu'il ne faut s'en approcher, est-ce que c'est clair ? "; pour Tisseron, rien n'est plus clair, la cabane interdite, ici et maintenant, c'est la télévision. Mais le plus beau trophée de l'exercice, c'est lorsqu'une fille voit son père se transformer monstrueusement et ose lui en parler, le questionner, en parler avec ses proches, en parler avec d'autres parents (...), car cette démarche importante construit une image très valorisante de l'enfant. Tout est peut-être là, pour l'enfant le courage de parler et pour l'adulte la nécessité de l'écouter, c'est-à-dire de l'accompagner pour la découverte du monde. Précisément, et comme un terme logique à la discussion du plateau, un reportage présente la diffusion d'un des épisodes devant une classe de l'école Joliot-Curie de La Courneuve. Face au déroulement d'une histoire de bébé démoniaque, les visages des écoliers semblent très attentifs et le recueil de leur témoignage, certes un peu directif, révèle une jouissance d'en parler. La construction du reportage donne de la lueur dans leur regard, ils se libèrent et font en toute confiance l'aveu de leur réception: au fond, ils ont eu un peu peur mais ne cachent pas leur plaisir et ils exposent par le moindre détail certaines causes de leur pulsation. Le groupe donne du courage et, dans ces conditions, permet que chacun découvre les raisons de l'autre; le sens se précise dans le partage et la complémentarité. Il s'agit là d'une expérience d'accompagnement qui plaide pour la saine articulation, non l'opposition, entre l'école et la télé, et qui désigne un des chemins possibles de l'appropriation par les jeunes de la télévision.

 


1. France-Soir du 11 mars 1998

2. Cf.les Ecrans de la violence, éditions Economica, Paris 1997

3. In le Monde TRM du 12/13 avril 1998, p.38.

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