Regards Mai 1998 - La Planète

Corruption
La bombe mafieuse russe

Par Alain Lallemand *


La corruption gangrène l'Europe, comme le soulignait Jean Cartier-Bresson dans Regards de mars, et les mafias élargissent dangereusement leur territoire. Les magistrats soulèvent le rôle joué par les mafias russes. Le point sur un phénomène criminel nouveau.

Dix années après la per-cée du crime organisé dit " russe " sur le territoire de l'Europe de l'Ouest, et alors que le phénomène continue à surprendre par sa vitalité et la diversité de ses manifestations, l'Europe en est encore à s'interroger sur des questions aussi essentielles que l'effectif exact des groupes criminels concernés et la nature des liens hiérarchiques qui unissent certains de ses clans. Ce problème de définition n'a-t-il pas miné, un siècle durant, la lutte engagée par l'Italie contre les mafias de la péninsule et, Falcone disparu, ne taraude-t-il pas les procédures judiciaires actuellement en cours ? En termes de " mafia russe ", et ce depuis le début de la décennie, l'absence de repères tend malheureusement à se montrer chaque année plus cruelle: à suivre les critères d'analyse criminelle américains, similaires aux critères allemands ou néerlandais, il existerait 200 à 300 groupes criminels actifs en Russie, dont une cinquantaine bénéficient d'une implantation durable aux Etats-Unis. Selon les critères de l'analyse criminelle russe, qui reposent davantage sur le nombre d'adhérents (50 à 1 000) que sur le type d'activité déployée et l'organisation interne du groupe, le ministère russe de l'Intérieur en identifiait 785 en 1990, et...8 000 en 1996 pour l'ensemble de la CEI.40 000 sociétés commerciales seraient désormais sous leur contrôle (40% des sociétés privées, 50% des banques, 60% des sociétés d'Etat), 300 groupes criminels ayant un impact international (vingt-trois pour la seule ville de Moscou). Mais cette analyse est difficilement partagée par l'Europe dans la mesure où ce même ministère de l'Intérieur ne semble montrer du doigt que 3 000 criminels professionnels, laissant ainsi entendre que la formidable divergence des interprétations internationales pourrait se réduire à rien, les critères d'analyse enfin unifiés. La situation européenne n'est guère plus claire: " 6 à 8 groupes ", affirmions-nous en1994, avant d'admettre que le seul territoire de l'Union doit en héberger à l'heure actuelle entre 35 et 40.

 
Les analyses autour de la quantité et de la qualité du phénomène

Dans l'attente d'une éventuelle vérité judiciaire qui viendrait départager les analystes, ceux-ci se reportent sur les qualités du phénomène. Que peut-on retenir des tendances les plus récentes ? Le trafic de matériaux nucléaires (de qualité militaire, du moins) ne se confirme pas. Alors que les Etats-Unis stigmatisaient une menace théorique, facilement assimilable par les médias, l'Allemagne démontrait, de manière tout aussi théorique, que cette hypothèse était improbable. Ces trois dernières années leur ont donné raison: les trafics avérés ne sont pas liés au crime organisé et se basent généralement sur une escroquerie, parfois sur une manipulation de services secrets, comme ce fut le cas lors de la saisie de l'aéroport de Munich. Les Américains les plus durs reportent désormais la responsabilité de cette erreur d'analyse sur les militaires russes eux-mêmes qui, il est vrai, à diverses reprises, avaient souligné les faiblesses de leur arsenal nucléaire.

 
Trafic de matériau nucléaire, fraude fiscale, piratage informatique

La fraude financière pure et le piratage informatique incarnent deux autres tendances lourdes, concrétisées cette fois par les instructions en cours en Russie mais également au coeur de l'Europe. La Suisse et la Belgique enquêtent ainsi depuis plusieurs années sur la manière dont un ancien intermédiaire des services secrets russes a utilisé les " fonds amis " placés à l'étranger par le régime soviétique, non plus pour soutenir les organisations européennes sympathisantes mais pour alimenter les infrastructures économiques du crime organisé russe. Tant la trésorerie soviétique que les sociétés paravents qui y étaient liées (voire le know-how développé par ces sociétés paravents) sont passées avec armes et bagages au service de la criminalité. Un autre dossier judiciaire, instruit par ces mêmes pays d'Europe, démontre que les manifestations les plus violentes de la " mafia russe " dans nos territoires sont la résultante de dispositifs simples de captation du patrimoine énergétique russe, via de petites sociétés paralysant les conglommérats pétroliers sibériens. Ces dossiers soulèvent une inquiétude extrême en ce qu'ils démontrent, d'une part que la criminalité russe a entièrement réussi sa reconversion économique à l'intérieur des frontières de l'Union (implantations de sociétés commerciales mais aussi de holdings, complicité de comptables, avocats, réviseurs d'entreprises) et, d'autre part, que le mélange intime réalisé entre les tenants de l'ancien ordre soviétique et les mafieux les plus en vue rend illusoire une analyse criminelle qui ne tiendrait pas compte de cette donne essentielle et particulière. Un exemple parmi d'autres: Genève a relevé un lot de téléphones portables et cartes d'abonnement acheté par un seul opérateur pour le compte d'un groupe criminel moscovite et d'officiels russes implantés en Suisse. Comment encore penser qu'il existe une frontière entre droit commun et le droit naturel de l'exercice politique ? Moins spectaculaire, la fraude informatique (300 tentatives d'intrusion au coeur de la banque centrale de Russie entre 1993 et 1995, 185 vols informatiques pour la seule année 1985) suggère que les groupes criminels se multiplient au fur et à mesure du redéveloppement de leur Etat. Une criminalité en col blanc s'installe à l'intérieur même de la CEI - ce qui semble le seul élément neuf - alors que - paradoxe - les gangs traditionnels n'ont jamais été à ce point armés: dans leur rapport annuel 1996, les hommes du ministère de l'Intérieur répertorient, pour 27 gangs seulement, quelque 3 900 armes à feux, 1 500 grenades, 91 lance-grenades. Les meurtres sur commande sont passés de 102 en 1992 à 562 en 1994... C'est bien sur deux fronts que se déploie la mafia russe, avec une constante alarmante tant en termes russe qu'européen: la hausse des indices de corruption.

 
L'Europe, " plaine de jeux des criminels russes "

Et telle est peut-être la menace la plus immédiate pour l'Europe: en juin 1997 - une première à notre connaissance au sein de l'Union européenne - un député belge était inculpé pour avoir reçu des fonds de l'un des principaux groupes mafieux russes sinon le principal, en échange d'une intervention visant à la naturalisation belge de criminels eurasiens. Et la Russie nous montre à quel point la corruption y est devenue le premier symptôme de l'Etat mafieux: de 1993 à 1995, 15 000 enquêtes ont été ouvertes pour délits commis par des officiels, dont un tiers exactement porte sur des faits de corruption (41,1% de ces faits présumés de corruption concernent le personnel de ministères, 11,7% concernent le système de crédit et de finance, 26,5% des membres de forces de l'ordre, etc.). En mai 1997, la seule Russie admettait avoir démis 21 347 policiers pour " violation du règlement interne ", mais...404 seulement pour corruption. Le général Golitsyn, rapporteur de ces faits, ne nie pas le hiatus existant entre ce chiffre et les cas présumés, mais peut faire état d'un rapport annuel d'activité qui démontre, sans aide internationale, l'incapacité réelle d'améliorer la lutte contre la corruption: les patrouilles de police actuelles ne sont qu'à 68,5% du cadre requis, et les policiers affectés à l'ordre public ne sont, en moyenne, qu'à 72,5% de leur cadre. Dans certaines zones du territoire, les effectifs peuvent tomber à 30% de ce même cadre... En d'autres termes, lorsque les autorités russes qualifient l'Europe de " plaine de jeux des criminels russes ", c'est un double cri d'alarme qu'elles lancent. Ne laissez pas déborder sur votre territoire un phénomène qui vous est culturellement étranger - ce que Moscou, pour sa part, ne peut affirmer - mais surtout: dépassez des clivages géopolitiques qui n'ont plus lieu d'être et aidez-nous à contrer aujourd'hui, sur notre territoire un cancer qui n'est plus à l'état de menace. Troquer la " menace nucléaire " pour une guerre à la corruption est sans doute moins alléchant. Mais c'est bien ce besoin-là que la Russie manifeste.

 


* Journaliste au quotidien belge le Soir.

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