Regards Mai 1998 - La Planète

Justice
" Entre sociétés légale et criminelle, plus de frontière... "

Par Françoise Amossé


Jean De Maillard *

Dans un récent essai, l'Avenir du crime (Flammarion), Jean de Maillard, magistrat à Blois, s'engage sur une réflexion inhabituelle: lire, à travers les nouvelles formes de criminalité, l'émergence d'un nouveau modèle social. La mondialisation génère en effet une société multiforme et polycentrique dans laquelle le crime se meut comme un poisson dans l'eau...

 
Alors que l'on constate au niveau financier une homogénéisation des marchés et des échanges, sur le plan sociologique, la mondialisation entraîne une hétérogénéisation des groupes sociaux. Comment peut-on passer de l'examen de l'avenir du crime comme vous le faites dans votre livre à des considérations sur le communautarisme actuel ?

 
Jean de Maillard : La particularité du communautarisme, c'est qu'il n'a que faire de nos vieilles distinctions entre la normalité et l'anormalité sociale. Nos sociétés modernes issues des Lumières avaient créé un mode de structures sociales qui reposaient sur l'Etat-nation. Pour parvenir à faire vivre ensemble des individus réputés libres et égaux dans des espaces géographiques assez vastes, il avait fallu imaginer des formes politiques qui gouvernaient les différences dans l'espace public: liberté, égalité, laïcité, ont servi à pacifier peu à peu la sphère politique en fixant comme règle du jeu que les diversités entre les individus devraient être, pour être tolérables, confinées dans l'espace privé, dans leur intimité. Ceux qui ne parvenaient pas à intégrer cette norme de fonctionnement collectif étaient rejetés aux marges de la société. On les appelait les délinquants. L'Etat-providence, avec tout son cortège de redistribution sociale, était chargé de veiller d'une part à maintenir la liberté individuelle, d'autre part à assurer les rééquilibrages sociaux de façon à produire le plus d'égalité possible. Dans ce programme social, le crime était donc le résidu de marginalité, appelé à disparaître par l'effet de progrès. Les crimes relevaient ainsi de préoccupations tout à fait secondaires, n'intéressant finalement que quelques catégories d'agents de l'Etat qui, eux-mêmes, étaient assez marginaux, comme les juges, les policiers, les éducateurs. Aujourd'hui, on voit les juges arriver au devant de la scène, la sécurité devient une préoccupation permanente, tout cela au sein d'une grande interrogation: pourquoi la criminalité devient-elle un phénomène de plus en plus inquiétant, que ce soit la criminalité à laquelle les personnes sont confrontées directement, la délinquance de rue, ou bien la délinquance issue des relations de petite proximité, ou bien la criminalité des élites (la corruption, la criminalité financière, les grands trafics, le blanchiment de l'argent) ? Toutes les formes de criminalité se réorganisent et deviennent des faits sociaux massifs. Quoique ce sentiment soit peut-être moins développé, pour l'instant, en France, il apparaît, dans le monde, que, si cette criminalité s'exprime à différents degrés sociaux et sous des formes diverses, elle possède un certain nombre de points communs. Trouver le fil d'Ariane entre ces différents niveaux et formes de criminalité mondiale me paraissait nécessaire. Et l'explication réside, à mon avis, dans les changements radicaux que connaissent les formes de socialisation. Nos sociétés sont en train d'inventer ou de réinventer de nouvelles formes de socialisation, en réseaux, ou communautaires - pour moi, c'est équivalent.

 
Vous parlez beaucoup dans votre essai de la disparition de la sphère publique et de l'apparition de nouveaux espaces sociaux.

 
J. D. M.: Permettez-moi d'abord de préciser le sens des termes que j'emploie. L'espace collectif est ce qui permet à n'importe quel groupe social de se constituer en inventant une sorte de cercle magique que personne ne peut s'approprier parce qu'il résulte d'une mise en commun spontanée et inconsciente de croyances qui prennent la forme de mythes, de structures sociales, d'institutions, etc."L'espace public " est l'espace collectif propre aux sociétés modernes qui ont inventé en même temps " l'espace privé ", l'intimité, qui échappe aux regards des autres membres de la collectivité. La contrepartie, c'est l'accord implicite des individus pour que leurs différences soient ignorées dans l'espace public où ils ont tous plus ou moins les mêmes droits et devoirs. La sphère publique représentait ce dont l'Etat était garant. Or, que voit-on aujourd'hui ? On voit proliférer des espaces collectifs qui ne sont pas complètement privés mais qui ne sont pas non plus publics, au point que des individus qui seraient différents pourraient s'y retrouver. La recherche d'espaces de socialisation se concentre sur la recherche d'un point d'identité avec d'autres individus, ce qui conduira à la création d'une communauté. La reconnaissance communautaire va être déterminante pour entrer dans plusieurs types de réseaux, sur la base d'identifications chaque fois distinctes. L'ère des nomades est ouverte pour ceux qui savent multiplier les réseaux identificatoires. En revanche, le non-accès à ces réseaux identificatoires multiples cantonne les individus dans un réseau spécialisé. La communication avec le reste de la société va alors s'effectuer uniquement par le biais de ce seul réseau. Les relations de ce type ne peuvent être que conflictuelles. L'autre caractéristique de cette organisation, c'est qu'elle va concerner les groupes criminels aussi bien que les groupes non criminels. Toute forme de regroupement s'effectue désormais de cette manière-là et c'est l'une des mutations majeures en train de s'accomplir quoique ce soit la moins bien perçue: il n'existe plus de frontière entre la société légale et la société criminelle, elles sont étroitement imbriquées l'une dans l'autre. La criminalité n'est plus ce qui se situe à la marge de la société puisqu'elle est partout. Une multitude de groupes sociaux se constituent et se reconstituent, criminels ou non mais fonctionnant de la même manière. La forme qui se dessine alors est celle d'une société fractale permettant la multiplication de regroupements en communautés ou réseaux.

 
Il y a donc facilitation de la criminalité dans cette société où le criminel n'est plus le délinquant asocial mais fait partie intégrante d'un ou de ces réseaux dont le contenu est criminel mais la forme similaire à n'importe quel autre réseau ?

 
J. D. M.: Cette société est productrice d'une criminalité qu'elle ne cherche même plus à combattre. Elle croit toujours qu'elle cherche à la combattre, mais en réalité elle a besoin de produire de la criminalité, parce que c'est la criminalité qui fait exploser les groupes sociaux, processus nécessaire à la recomposition perpétuelle dans le cadre de nouveaux réseaux. Tout cela s'effectuant au sein d'innombrables paradoxes puisque les groupes criminels se referment sur eux-mêmes. Mais l'étanchéité n'est jamais totale ou ne dure jamais parce que les contraintes de leurs propres violences sont fortes pour eux-mêmes. Ce sont elles qui les font exploser. La violence redevient donc un mode de régulation sociale, l'un des moyens par lesquels la société auto-régule ses systèmes complexes. Le crime aussi devient aujourd'hui socialement utile puisqu'il va permettre à des individus exclus de la société de se regrouper et de survivre. Mais il est probable que la société, comme tout système, est en évolution permanente et qu'il ne s'agit là que d'une étape qui durera un temps pour le moment imprévisible mais qui réenclenchera un nouveau mode de réorganisation plus conforme, espérons- le à ce que nous attendons d'une société organisée.

 
En attendant que la société parvienne à reprendre en main ce " chaos " au sens physique du terme, vous qui êtes magistrat, estimez-vous possible d'organiser un contrôle de la situation ?

 
J. D. M.: Le problème est évidemment de taille. Nous sommes contraints de raisonner à tous les niveaux en même temps, du clan familial qui organise le trafic de drogue dans sa cage d'escalier et qui capitalise les bénéfices jusqu'aux cartels colombiens ou aux familles de la mafia nord-américaine qui réinvestissent leurs milliards sur les marchés financiers à New York, Londres ou Tokyo. On n'a jamais résolu un problème de société par la répression. On n'a jamais non plus résolu un problème en abandonnant la répression. La question est de savoir comment nos sociétés seront capables de reprendre la maîtrise de leurs propres développements sans compter sur la sanction répressive, face négative des formes institutionnelles. Mais ce qu'il peut y avoir de positif dans la répression, c'est l'élaboration symbolique des normes pénales. Sera-t-on capable de trouver des niveaux d'organisation politique adaptée à la mondialisation ? Le niveau étatique est à mon avis condamné. Il est à la fois trop grand et trop petit. Le niveau mondial est également trop vaste. Le regroupement de pays au niveau " grand-régional ", comme l'Europe, les pays d'Amérique du Nord, les pays asiatiques se montre plus convaincant. Ces regroupements sont d'ailleurs en train de s'opérer par l'économie. Mais sera-t-on capable de développer aussi vite que sur le plan économique et financier des niveaux de régulation adaptés ? Sera-t-on capable, par exemple, de créer autre chose qu'une Europe des financiers ? A terme, j'y crois au regard d'une certaine logique de l'histoire. Il faudrait créer un droit et des institutions européennes efficaces. Au niveau pénal, l'espace judiciaire européen me semble souhaitable. La coordination des actions des Etats me paraît urgente dans la mesure où les mafias, très présentes en Europe, ont déjà vampirisé l'argent de la Communauté européenne. Elles risquent d'avoir des facilités, si l'on continue à laisser faire, l'on pourrait bien voir l'avènement prochain de " l'Europe des mafias ". N'oublions pas, c'est toujours sur la justice que s'est forgée l'idée de souveraineté même si, dans nos Etats modernes, la justice était devenue simplement un appendice de leur fonctionnement. La société invente le crime et le détruit au fur et à mesure qu'elle l'invente. Nous sommes actuellement dans une période de transition dont l'enjeu essentiel est de savoir si nous pourrons ou non reprendre la maîtrise de la criminalité. Peut-être reviendra-t-on à l'inspiration des Lumières...

 


* Jean de Maillard est également l'auteur des Beaux Jours du crime, avec Serge Garde (Plon, 1992); Crimes et lois (Dominos, Flammarion, 1994) qui a reçu un Grand Prix de l'Académie française; Automobilistes politiquement incorrects (Albin Michel 1996) avec Didier Gallot.

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