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Ordre islamique
Par Nairi Nahapetian |
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Près de vingt ans après la révolution des mollahs, la société iranienne bouge.
L'Etat, en la personne de Mohammad Khatami, essaie de suivre.
Le pouvoir islamique est mis au défi par la société.
La république islamique se réforme lentement.
Reportage.
Sara et Tahmineh sont soeurs. Elles habitent des appartements voisins dans une tour du centre congestionné de Téhéran. Chez elle, Sara ne porte pas le foulard. En revanche, sa soeur, même en privé, arbore l'uniforme islamique le plus strict. Tahmineh est une partisane résolue du régime. Sara avoue ne pas comprendre sa soeur. Elle se souvient qu'au moment de la révolution de 1979 elles étaient adolescentes: "Alors que j'avais des posters du Che, Tahmineh collait ceux de Khomeyni dans sa chambre." Sara, qui ne s'est jamais " arrangée de l'ordre islamique ", avait l'habitude de dire " Cela ne me convient pas, mais je ne partirais pas à l'étranger. C'est à eux (les mollahs) de partir !" Pourtant, Sara la laïque s'est mise à lire le journal Zanan (les Femmes), publié par des féministes islamiques qui luttent pour la reconnaissance des droits des femmes. Et, pour la première fois, aux dernières élections présidentielles, l'irréductible Iranienne a voté. Au grand étonnement et à la grande indignation de son mari, elle a même versé des larmes de joie à l'annonce de la victoire de l'hodjatol'eslam (1) Mohammed Khatami ! "C'est vrai, c'est un mollah, mais c'est avant tout un patriote", dit-elle.
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Un très significatif glissement sémantique vers le patriotisme
Le président Khatami a un credo, le " changement dans le cadre de la loi ", et il parle plus volontiers de l'Iran que de l'Islam. Ce glissement sémantique vers le patriotisme est lourd de signification. Pour la première fois, non seulement depuis l'avènement de la République islamique, mais depuis l'irruption de cette rupture historique qu'on appelle la " modernité ", une réconciliation entre deux " Iran " semble possible. L'époque du Chah a été celle d'une occidentalisation à bâtons rompus imposée par le haut. La greffe n'a pas pris. Et les Iraniens ont pu être mobilisés contre le Chah, contre les Etats-Unis, contre toute une partie de la société accusée d'adhérer aux valeurs honnies de l'Occident. La République islamique, de son côté, a tenté d'imposer, par la force, l'islamisation de la société. Elle se révèle aujourd'hui superficielle. En novembre, la population s'est déversée dans les rues pour fêter la qualification de l'équipe iranienne de football pour la coupe du monde. Les jeunes, filles et garçons, ont dansé la Macarena, fait hurler la musique occidentale prohibée, sans qu'aucun Gardien de la révolution n'intervienne. Le président Khatami, comme ses ministres réformateurs, est un pur produit de la révolution. Entre 1979 et 1982, les acteurs laïcs et libéraux du mouvement insurrectionnel ont été éliminés, et les religieux se sont directement emparés du pouvoir. L'Iran entamait ainsi une expérience historique sans précédant, puisqu'on ne connaît aucun autre exemple d'Etat dirigé par des religieux. La République islamique n'a donc jamais été, comme on l'a perçu en Occident, un retour à un ordre ancien. Le principe du velayat-è faghi, le " gouvernement des juristes théologiens ", est une invention personnelle de l'ayatollah Rouhollah Khomeyni, qui a pris corps dans la constitution de 1979. Cette constitution établit un recours démocratique au suffrage universel. Mais elle instaure en même temps un contrôle rigoureux de la loi par les autorités religieuses, comme le guide de la Révolution, véritable chef de l'Etat en Iran, fonction où l'ayatollah Ali Khameneï a succédé à l'ayatollah Khomeyni. La discordance entre les discours du président, qui prône " le dialogue entre les civilisations ", et ceux du Guide, qui campe sur une position résolument anti-occidentale, éclatent aujourd'hui au grand jour. Depuis les dernières élections, les luttes de factions entre conservateurs et modérés, qui furent longtemps larvés, se sont accentuées. Mais surtout, au cours des derniers mois, l'opposition entre la légitimité religieuse et démocratique est devenue le sujet d'un débat national. Des étudiants, puis l'ayatollah Hussein Ali Montazeri, et enfin des figures de l'opposition politique (Ibrahim Yazdi, représentant d'un mouvement libéral, qui a été emprisonné une dizaine de jours en décembre) ont reproché aux conservateurs proches d'Ali Khameneï de s'opposer aux réformes d'un président qui a pour lui la légitimité populaire. Les partisans du Guide en ont profité pour organiser des manifestations de rues. Puis, Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, l'ancien Président " modéré ", qui dirige actuellement le conseil de discernement (2), a défendu le principe fondateur de la République islamique. Une rumeur persistante dit que l'hodjatol'eslam Rafsandjani ambitionne de succéder à Ali Khameneï au poste de Guide, ce qui ne ferait que consolider cette institution de surveillance religieuse. Enfin, le président Khatami lui-même s'est prononcé en faveur du velayat-è faghi.
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Le véritable enjeu: construire un Etat de droit
Les controverses ont néanmoins révélé la vigueur des débats et des divisions politiques en Iran. Depuis des années, ces divisions se reflètent dans la presse. Chaque camp a son quotidien: Salam soutient Khatami et les réformateurs, Resalat soutient Ali Khameneï et les conservateurs. Dans cette brèche ouverte par la division du pouvoir, s'est engouffrée une presse alternative, indépendante. Parfois même, sans dire son nom, laïque. Comme le trimestriel Goftegou, dirigé par Morad Saghefy, qui, dans un français impeccable, explique que " les structures sont là pour que les changements prennent forme. Au cours des dernières années, le pays s'est indéniablement modernisé. Pour réussir, Khatami dispose de l'argent du pétrole, de la légitimité de l'Etat, et, le plus important, d'un discours sur la légalité, que même ses adversaires ont repris. Ce discours est nouveau venant du pouvoir. Il est passé des journaux, des intellectuels, à l'Etat. Ce thème de la légalité révèle que le véritable enjeu, en Iran, est de construire un Etat de droit. Comment concilier cela avec l'apartheid idéologique qui existe actuellement ? " Ce sont les intellectuels islamiques qui alimentent le débat avec le plus de vigueur, comme le philosophe Abdolkarim Soroush, qui critique le velayat-è faghi. Alors qu'il a été l'un des artisans de la " révolution culturelle islamique " imposée aux universités iraniennes au début des années 1980, il affirme aujourd'hui qu'on ne peut fonder la loi sur des textes religieux dont l'interprétation est relative. Ses conférences sont interdites, mais il continue à publier des articles, notamment dans la revue Kiyan. Le rédacteur en chef de Kiyan, Machallah Chamsolvaezin, autre " révolutionnaire de la première heure ", évoque sa participation à l'Union des intellectuels islamiques, qui a déposé une demande auprès du ministère de l'Intérieur pour se constituer en parti politique: "Le pays a montré qu'il était mûr pour la création de partis politiques. Surtout si l'Etat est pour !" Il fait allusion aux prises de position de Mohammad Khatami, puis de Hachemi Rafsandjani pour la légalisation des partis. Puis, le rédacteur en chef de Kiyan affirme, sans l'ombre d'une hésitation, que " l'idéologie islamique a fait son temps " et que " la religion devrait devenir une affaire privée ". L'économie est étrangement absente de ces débats. Pourtant, les chauffeurs de taxi de Téhéran posent toujours aux étrangers la même question, révélant leurs inquiétudes quotidiennes: " Là-bas aussi, il y a beaucoup d'inflation ? " Et si quelqu'un leur dit qu'il y a du chômage en Europe, il est immédiatement accusé de faire de la propagande pour le Hezbollah: " Ici, les gens font n'importe quel petit boulot pour vivre, mais, en réalité, c'est du chômage."
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Un islamisme au pouvoir qui a perdu de sa force contestataire
On peut se demander si l'Iran ne risque pas de suivre le modèle latino-américain, où des dictatures militaires ont passé la main, parfois sans lâcher prise complètement, et toujours en ouvrant la voie à un libéralisme économique qui exclut une partie de la population. Mais les " modèles " sont difficilement extrapolables. Voyant le réformisme iranien se faire jour, peut-on conclure à un reflux de l'idéologie islamiste ? C'est supposer que toutes les idéologies sont périssables et perdent de leur vigueur après 20 ans. L'Iran n'est pas le principal moteur des mouvements islamistes à l'expérieur du pays. A leur grand regret, les Iraniens n'ont pas réussi à sortir du carcan chi'ite (3), et les sunnites sont restés réfractaires à leur influence. Surtout, il est difficile de généraliser le cas iranien, car il s'agit du seul pays où l'islamisme est venu au pouvoir. Automatiquement, il y a perdu de sa force contestataire. Comme le rappelle Morad Saghefy: "L'islamisme est en crise. Mais, encore aujourd'hui, il a sa base populaire presque naturellement, avec une panoplie de mythologies, de messianisme, de martyrologie, que le marxisme, par exemple, n'avait pas." . |
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* Conseiller spécial du Directeur général de l'Unesco après en avoir été sous-directeur général, auteur de nombreuses publications de recherche et de vulgarisation en microbiologie, algologie et agrobiologie. |